‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 122 sur 314 · LA VIE MOYENNE · texte numérisé non relu

LA VIE MOYENNE

La vie moyenne, qui n'était que de vingt- huit ans en 1790, s'est élevée à trente- trois ans en 1830, à trentesix en 1847. Depuis, elle s'est accrue encore de prés de trois* ans, et atteint presque aujourd'hui trente-neuf ans; de telle sorte qu'en soixante-dix ans la société française , à son grand honneur et pour son orgueil, a réussi à agrandir de onze ans, dans son sein, la moyenne de la vie. (*)

LES DEUX FRÈRES

NOUVELLE

Fiû. — Voy. p. U6, 154.

Je ne tardai pas h arriver à ma destination , et je menai si activement mes affaires que je m'en trouvai libéré une heure plus tôt que mon pore ne l'avait supposé , ce qui m'engagea h prendre sur moi de choisir la roule du retour, et je m'enfonçai dans la montagne comme le jour commençait à tomber. Le ciel était chargé et sombre, mais, le vent ne s'étant pas encore levé, un silence profond régnait autour de moi. Je ne mis pas un seul instant en doute que la tourmente de neige qui se préparait ne me laissât le temps de regagner la ferme de mon père. Je me mis donc en marche, et d'un bon pas. La direction de la route était parfaitement indiquée en plein jour. Bien qu'à différents endroits du chemin plusieurs sentiers qui se ressemblaient fort vinssent aboutir au même carrefour, on était toujours. guidé par quelque objet qui servait de point de repère, un quartier de rocher, un bouquet d'arbres, une brusque déclivité du terrain; mais à la nuit, trop tôt venue, tout cela devint invisible. Je m'arpai cependant de courage et de détermination, et, au premier carrefour, m'étant consulté pendant quelques instants, je m'enfonçai dans le sentier que je supposai être le bon. J'étais dans l'erreur; je m'en aperçus en arrivant à ce qui me parut être une espèce de grande clairière marécageuse , solitaire , sauvage , où il semblait que jamais créature humaine ne fût venue troubler le silence qui régnait dans cet affreux désert. J'essayai d'appeler, dans le trés-vague espoir d'être entendu, ou plutôt pour me rassurer moi-même par le son de ma propre voix; mais cette voix brève et stridente ne fit qu'augmenter ma frayeur : elle avait quelque chose de sinistre et de bizarre , résonnant ainsr à travers cette vaste solitude et l'épaisseur de ces ténèbres. Tout h coup l'air se rempUt de flocons pressés, et je sentis la neige tomber silencieusement sur mon visage et sur mes mains. Je perdis alors toute idée d'orientation ; je ne parvins môme pas à reconnaître le chemin qui m'avait conduit dans l'endroit où je me trouvais, en sorte que la ressource extrême de retourner sur mes pas râe fut enlevée. La neige tombait toujours rapidement et plus pressée ; les ténèbres s'épaississaient tellement qu'il semblait qu'on eût pu les toucher, comme un mur, avec la main. Le sol marécageux sur lequel je me trouvais enfonçait sous mes pas dés que je restais un moment immobile; avancer, c'était m'exposera d'autres dangers. Toute ma jeune témérité m'abandonnant alors, je me sentis près de fondre çn larmes; un sentiment de honte retint seul mes pleurs, et, pour ne pas me laisser aller à en verser, je me mis à pousser de grands cris : cris ter-

(M Victor Modeste, CoofS^reoce du cours d*4conoini6 politique fondée par li 9oclë«é îodoelrMIe de Reims.

I ribles, pleins d'angoisse, car, mon Dieu , c'était de vie ou ! de mort qu'il s'agissait pour moi. Je retins un instant mon haleine, dans l'espoir d'une réponse; mais non, rien, rien que l'écho qui répercutait au loin mes cris, rien que cette neige silencieuse et impitoyable qui tombait plus vite, toujours plus vite. Je me sentis gagné par une singulière langueur , par un invincible sommeil ; je tâchai cependant d'avancer encore, mais je n'osais pas m'aventurer au loin, dans la crainte des précipices, qui n'étaient pas rares dans cette partie des montagnes. De temps à autre je m'arrêtais et poussais de nouveau un cri à demi étouffé par les larmes que m'arrachait la pensée de la mort affreuse, solitaire, qui me menaçait. Là-bas, à la ferme, tous assis alentour d'un grand feu rouge, clair, brillant, qu'ils devaient être loin de se douter du danger que je courais ! Quel deuil ma mort allait mettre au cœur de mon pauvre père! Il n'y survivrait certainement pas. Et tante Fanny ! était-ce là la récompense de tous les soins qu'elle m'avait prodigués? Ma vie tout entière m'apparaissait comme en un rêve étrange et saisissant ; les différentes scènes de mes jeunes années, si peu nombreuses, hélas! défilaient devant mes yeux en latmes comme un cortège de vagues et douces visions. Dans un dernier transport de désespoir causé par tous ces souvenirs de ma si courte 'existence, je rassemblai le reste de mes forces défaillantes pour articuler un dernier cri prolongé, gémissant, désespéré. Je n'espérais y recevoir d'autre répons que celles soupirées faiblement par les échos à travers cet air épaissi. Quelle ne fut pas ma surprise ! on autre cri qui semblait répondre au mien venait de frapper mon oreille, cri prolongé, douloureux, sauvage, tellement sauvage qu'une terreur superstitieuse s'emparant de moi, je crus avoir entendu la voix d'un de ces génies malfaisants de la montagne dont on racontait tant de choses I fabuleuses aux veillées de nos fermes. Cependant mon cœur recommença à battre vite et fort; je restai une minute ou deux sans pouvoir renouveler mon appel, le saisissement m'avait retiré la force d'articuler aucun son. J'entendis l'aboiement d'un chien. Grapd Dieu ! n'était-ce pas l'aboiement de Finette, la chienne de mon pauvre frère, une grande vilaine bête à laquelle mon père ne manquait jamais d'allonger un coup de pied chaque fois qu'il la rencontrait sur son chemin , l'ayant prise en aversion moitié à cause de ses défauts, moitié parce qu'elle appartenait à Grégoire? Quand pareille chose arrivait à sa chienne, Grégoire l'appelait en sifflant, et allait s'asseoir avec elle en dehors de la maison. Une ou deux fois, lorsqu'un coup un peu plus fort que de coutume avait arraché à la pauvre bête un long gémissement, mon père, honteux de sa propre brutalité, avait fait retomber son humeur sur Grégoire, lui reprochant de n'être pas même capable de dresser un chien, et lui déclarant qu'avec sa stupide habitude de le laisser venir s'étendre sur le foyer de ta cuisine, il perdrait sans rémission le meilleur chien de la chrétienté. A tout cela Grégoire ne répondait rien , à peine semblait-il entendre ; il regardait devant lui d'un air absent et vague et tombait dans un morne sUence.

Encore, encore cet aboiement ! Oui, c'était bien la voix de Finette. Maintenant ou jamais! Je fis un effort suprême, j'élevai la voix, je m'écriai : «Finette, ici! Finette, ici, pour l'amour de Dieu ! n Dix secondes ne s'étaient pas écoulées qu'elle était là, la bonne bête, frottant contre mes jambes son museau blanc et chaud , courant et gambadant autour de moi, et de temps à autre levant la tête pour fixer sur moi ses yeux intelligents et effrayés, comme si elle eût craint d'être accueillie par un coup. Oh ! ne crains rien, va, pauvre bête! Je pleurais de joie, j'étais tombé à genoux pour caresser Finette; mon esprit, engourdi et aflkibli comme mon corps, n'était plus capable de raisonner; mais

riostinct me disait que le secours approchait : en effet, une forme d'abord confuse m'apparaissait de plus en plus nettement, se détachant de l'épaisseur du brouillard.

C'était Grégoire, enyeloppé dans sa couverture de berger. Grégoire! m'écriai -je; et je tombai à son cou, incapable d'articuler un mot de plus. Il n'était jamais grand parleur, et il resta quelques instants sans ouvrir la bouche. Lorsqu'il prit la parole, ce fut pour m'exhorter à rassembler tout mon courage et à me remettre en marche : notre vie, disait -il, en dépendait; il fallait, s'il était possible, retrouver la route de la ferme; mais, en tout cas, il fallait absolument nous remuer, sans quoi nous gèlerions sur place.

— Quoi, tu ne sais pas non plus la route ! ra'écriai-je.

— Je croyais la savoir quand je suis parti ; mais à présent je crains de m'étre égaré ; la neige m'aveugle, et je crois avoir tout à l'heure perdu le sentier qui conduit à la ferme.

Il avait à la mftiin son bâton ferré, dont il se servait pour sonder le terrain sur lequel nous marchions, en sorte que, nous* tenant pressés l'un contre l'antre, nous pouvions avancer sans trop de danger. Du reste, bien persuadé que, dans le péril où nous étions, nous n'aurions pas de guide plus sûr que l'instinct de Finette, il se laissait diriger par elle; mais l'obscurité nous empêchait de voir à un pied de distance. Grégoire était obligé de rappeler continuellement sa chienne, d'observer la direction qu'elle prenait pour revenir à nous, et de diriger nos pas de ce c^. Ce lent exercice ne pouvait empêcher mon sang de se glacer; toutes les fibres , tous les muscles de mon corps me sem-^ blaient se tendre d'abord douloureusement, puis se gonfler, puis se paralyser. Mon frère supportait le froid mieux que moi, habitué qu'il était à vivre dans la montagne. Il n'ouvrait la bouche que pour appeler Finette, et moi, qui voulais être brave, je ne laissais pas une plainte s*échapper de mes lèvres , mais je me sentais gagné par un sommeil mortel qui appesantissait tous mes membres.

— ' Je ne puis plus avancer, murmurai -je à mon frère d'une voix assoupie.

Et je me souviens que, me révoltant tout à coup contre ce qui me semblait être de la barbarie , je déclarai que je voulais dormir, ne fût-ce que cinq minutes, et, au prix de ma vie, il me fallait dormir.

Grégoire s'arrêta ; il reconnaissait sans doute chez moi cette phase de souffrance que produit l'intensité du froid.

—il serait, en effet, inutile d'aller plus loin, dit-il, comme se parlant à lui-même; nous ne sommes pas plus -près de la maison qu'en nous mettant en route; notre seule chance de salut, c'est Finette. Allons, mon garçon, enveloppe-toi dans cette couverture et couche-toi à l'abri de ce rocher, tiens, de ce côté, où le vent ne porte pas; je vais me mettre auprès de toi et tâcher de te réchauffer. Mais attends : n'as-tu rien sur toi que l'on puisse reconnaître là-bas?

Je lui en voulais de retarder ainsi l'instant de mon sommeil; mais comme il répétait sa question d'une façon pressante, je tirai de ma poche un mouchoir d'un dessin voyant que tante Fahny avait ourlé pour moi peu de jours auparavant. Grégoire le prit et l'attacha au cou de Finette.

— Vite, Finette, vite à la maison, ma bonne bête! à la maison !

Et la chienne bondit et disparut comme une flèche lancée dans les ténèbres.

Je pouvais enfin me coucher, je pouvais enfin dormir. Je sentis vaguement, à travers l'invincible assoupissement qui me paralysait, que mon frère me couvrait avec soin ; mais de quoi? Je n'y pensais ni ne m'en souciais; i'étais trop engourdi, trop égoïste, pour réfléchir ou raisonner, sans quoi je me serais dit que, dans ce désert, il n'avait

pour me couvrir que ce qu'il retirait de son propre corps. Je me réjouis de sentir qu'il cessait enfin de m'arranger, et qu'il s'étendait auprès de moi; il prit ma main.

— Tu ne peux pas t'en souvenir, car alors tu étais trop petit, mais c'est ainsi que nous étions auprès de notre pauvre défunte mère, le jour de sa mort; c'est comme ça qu'elle posa ta toute petite main dans la mienne : elle nous voit, à l'heure qu'il est, et sans doute nous n'allons guère tarder à être auprès d'elle. Enfin, que la volonté du bon

^Dieu soit faite !

— Cher Grégoire! murmurai-je. Et je me pressai contre lui pour réchauffer un peu mes membres à la chaleur des siens. 11 parla encore, et encore, et toujours, de notre mère, jusqu'à ce que, m'endormant, je cessai de l'entendre.

Un instant après (cela me sembla un instant , à moi), le bruit de plusieurs voix me réveilla : plusieurs personnes s'agitaient autour de moi-, et un sentiment de chaleur déli-. cieuse se répandait dans tout mon corps; j'étais à la ferme, couché dans un bon Ut. Dieu merci, le premier mot qui sortit de mes lèvres fut : — Grégoire !

Ceux qui m'entouraient échangèrent entre eux des regards étranges; le visage de mon père se contracta dans l'effort qu'il faisait pour conserver à ses traits rigides leur expression d'impassibilité ordinaire ; ses lèvres se mirent à trembler, des larmes que je n'y avais jamais vues remplirent ses yeux.

— Je lui aurais donné la moitié de mon bien, je l'aurais béni comme mon propre fî!s; ô mon Dieu! je me serais mis à deux genoux devant lui pour lui demander pardon de ma dureté de coeur.

Je n'en entendis pas davantage; je sentis comme un tourbillon qui me passait dans le cerveau et qui m'emportait moi-même dans la tombe.

Je ne revins à la conscience de ce qui m'entourait que bien des semaines plus tard. Les cheveux de mon père étaient devenus tout blancs pendant ma maladie , et ses mains tremblaient visiblement quand il me regardait.

Nous ne parlâmes plus de Grégoire , nous ne pouvions plus en parler, mais il était dans toutes fios pensées. Finette allait et venait dans la maison sans jamais recevoir de coups : de temps en temps mon père étendait la main pour la caresser; mais l'animal, effrayé, se méprenant sur la signification de ce geste, s'enfuyait à toutes jambes, et le pauvre vieillard , accablé par ce reproche involontaire , soupirait et restait longtemps sombre et muet.

Tante Fanny, toujours causeuse, me raconta l'histoire de cette fatale soirée. Mon père, irrité de ma longue absence, et peut-être plus tourmenté qu'il ne voulait le laisser voir, se montra envers Grégoire encore plus impérieux et plus amer que de coutume; il alla jusqu'à lui reprocher la pauvreté de son père et sa propre sottise, qui le rendait impropre à tout et en faisait une charge pour tout le monde. Enfin Grégoire se leva et se dirigea vers la porte en sifflant Finette, la pauvre Finette, qui restait tapie sous la chaise de son maître dans la crainte de quelque mauvais coup. Un instant auparavant, mon père et ma tante avaient échangé quelques mots sur mon retour. En me racon-tant tout cela, tante Fanny me dit qu'elle pensa depuis que Grégoire, ayant remarqué que la tourmente menaçait, était sorti pour aller à ma rencontre. Trois heures après, lorsque mon absence prolongée^avait jeté la terreur et le désordre dans la maison, que tout le monde s'empressait, ne sachant de quel côté courir pour me porter secours, et que personne ne remarquait la disparition de Grégoire, pauvre, pauvre frère ! Finette arriva portant mon mouchoir à son cou. On la reconnut, on comprit tout, et les gens de la ferme se hâtèrent de la suivre, portant l'un un brancard , l'autre des couvertures, un troisième de l'eau-de-vie, et

chacun enfin ce qu'il pensait devoir être nécessaire. On partit, et Ton me trouva, endormi et encore vivant, sous le rocher où Grégoire m*avait conduit, et où son chien avait conduit les gens de mon père. J*étais enveloppé dans le manteau de mon frère, et mes pieds étaient roulés dans sa grosse veste de berger. Il était à mes côtés, en manches de chemise, un de ses bras passé antour de mon cou, et un doux sourire (il n'avait presque jamais souri pendant tout le cours de sa vie) était répandu sur ses traits. Les dernières paroles de mon père furent :

— Puisse le Seigneur me pardonner ma dureté de cœur envers le pauvre enfant orphelin !

Et ce qui, mieux encore que ces dernières paroles, attesta la profondeur de son repentir, si Ton songe à l'ar-

deur de la passion qu'il avait pour ma mère, ce fut un petit écrit que l'on trouva dans son secrétaire après sa mort. Il y demandait d'être enterré au pied du tombeau où reposait ma mère, et qui avait été rouvert par son ordre, quelques années auparavant, pour y déposer les cendres de Grégoire.

Page 1