ANCIENNES TAPISSERIES
Le goût et l'art de la tapisserie semblent remonter à une haute antiquité ; on les retrouve chez plusieurs peuples. Les rideaux du tabernacle et le voile du sanctuaire, à Jérusalem, étaient brodés à la main et couverts de figures. A Babylone, dans les maisons royales, des étoffes remplaçaient les peintures; Pline nous apprend que des tissus destinés à couvrir des lits de festin , et fabriqués à Babylone, furent vendus environ 160000 francs du temps de Metellus Scipion ; Néron les~ acheta 400 000 francs. Les Égyptiens excellaient à brocher sur de riches draperies leurs divinités aux bizarres emblèmes. 11 n'est pas jusqu'aux Gaulois qui ne fussent habiles à ces sortes d'ouvrages; au moins fournissaient- ils l'empire de toiles peintes : Grégoire de Tours parle de celles qui furent appendues autour des places publiques le jour du baptême de Clovis.
On a vu le prix qu'attachaient aux tapisseries les riches Romains : qu'auraient- ils donc donné des ouvrages d'Hé-
lène et d'Andromaque? Ces princesses ont, selon Homère, figuré sur le métier les épisodes de la guerre de Troie et les aventures des dieux. Il paraîtrait môme que leur travail , longtemps conservé , a inspiré Y Iliade et Y Odyssée, Du moins, un savant professeur, dans son Essai sur les artistes homériqties, n'est pas éloigné d'une opinion si flatteuse pour le talent de deux femmes illustres et pour l'importance de la tapisserie. Les Phrygiens, les Phéniciens, cités avec éloge par beaucoup d'auteurs, ont donné leur nom à toutes sortes de tissus analogues aux étoffes de Judée, de Babylone, d'Egypte.
Broderies , tapisseries , toiles peintes , sont trois articles bien difl'érents, mais assez vaguement définis par les anciens qui en ont parlé. Nous ne trouvons guère de description nette de la tapisserie proprement dite qu'au quatrième siècle de notre ère. Une homélie de l'évéquo Astérius, rapportée dans les Mémoires de V Institut (tome IV, p. 265), condamne cet art « aussi vain qu'inutile, qui, par les combinaisons de la chaîne et de la trame, imite la peinture et représente les formes de tous les animaux, et les habillements bigarrés d'un grand nombre do figures; il y a des lions, des ours, des chiens, des bois, des chasseurs, ou bien des sujets tirés de l'Évangile : le Christ avec tous ses disciples, les miracles, les noces de Galilée avec les cruches, la pécheresse,. Lazare sortant du tombeau, etc. Ceux qui se montrent ainsi vêtus sont considérés comme des murailles peintes. »
Ces derniers mots nous rappellent que les tapisseries
Une Tapisserie du château de Seymiers. — Dessin de Freeman.
étaient surtout destinées à la tenture des églises et des palais. Vers le nettvième siècle seulement elles se fabriquèrent en France; jusque-là les princesses, les reines, comme Adéifiid^, femme d^ Hu{[ues Capet, et Berthe au lon^ pied.
filaient elles-mêmes et brodaient à l'aiguille des tableaux qui retraçaient les gloires de leur famille. Il est dit que saint Angelme, évéque d'Auxerre, mort en 840, fit faire pour son église un grand nombre de tapisseries, et il est
peu de nos cathédrales qui n'en aient depuis été revêtues. Il eu reste encore d'assez anciennes à Beinis et ailleurs. En 985, dans Tabbaye de Saint-Florent, à Saumur, existait une yaste manufacture de tapisseries que les religieux tissaient eux-mêmes. En 1025, la fabrique de Poitiers était si renommée que les rois et les princes étrangers s'y fournissaient ; on parlait aussi des tapis anglais qui rivalisaient avec les belles étoffes de l'Orient. Aux douzième et treizième siècles, les tentures dont se couvraient les églises pour les grandes fêtes devinrent d'un usage fréquent dans les châteaux ; on s'en servait comme de cloisons mobiles pour former des chambres dans de vastes salles : elles venaient soit de Flandre, soit d'Italie. Peu à peu la spécialité des tissus brochés d« soie et d'or resta aux villes de Florence et de Venise. Arras fournit les tapisseries proprement dites; sa renommée commença avec la maison royale de Bourgogne, du temps de Jean le Bon, et s'accrut pendant la renaissance. François I*' fonda la manufacture de Fontainebleau , où les grands ouvrages s'exécutèrent d'une seule pièc«. Henri IV créa des fabriques dans la maison professe des Jésuites, dans l'hôpital de la Trinité et dans l'hôtel de la Maque, rue i% la Tixeranderie; enfin, Colbert institua les Gobelins.
Depuis le quinzième siècle , les sujets les plus variés furent traités en tapisserie. L'histoire, Ja fable, les fictions romanesques, tous' les règnes de la nature et le domaine indéfini de l'allégorie, fournissaient abondamment les artistes de scènes et de compositions toujours nouvelles. Un inventaire de Charles V (24 janvier 1379) mentionne beaucoup d'étoffes à figures, la plupart ornées de personnages qui paraissaient dans les mystères. Citons la tapisserie du château des Aygalades, qui existe peut-être encore et dont plusieurs explications ont été données : elle représente assez probablement, comme nous l'avons dit ici même (t. XXIX, 1861 , p. 59), le mariage de Louis XII ; on y a vu aussi le mariage de Charles VIII etla correspondance de Pétrarque et de Laure. Le dessin en peut être attribué à l'école de Van-Eyck (Jean de Bruges). Plusieurs peintres ont fourni des sujets à la tapisserie, Baphaël au Vatican, Primatice, du Breuil, Tremblay, Rubens, etc., en France.
La personne qui nous envoie le morceau que nous reproduisons croit y retrouver la manière d'Albert Durer et de l'école allemande. « C'est, nous écrit-on, une de ces allégories philosophiques qui plaisaient à l'imagination des peintres de cette époque (seizième siècle) et de ce pays. Le cavalier de la mort, couvert d'une riche armure et portant d'une main l'épée et de l'autre le sablier, passe au galop au centre de la composition. Autour de lui, sans tenir compte des conditions de la perspective, le peintre a disposé des groupes indépendants qui figurent la Science , la Religion, la Coquetterie, l'Amour, etc., sous les traits et le costume de personnages contemporains. » Nous donnons ces Tenseignements tels qu'ils nous sont transmis , mais nous ne savons si l'attribution du dessin à l'école allemande présente de grandes probabilités; malgré l'exactitude de la photographie , nous ne pouvons nous prononcer comme nous le ferions devant l'œuvre même. Quant au sens du tableau , il est à peu près indiqué par ce cavalier porteur du cadran et par l'ange triste qui pose le pied sur le globe. Le Temps galope emportant les Heures, et tous les hommes se trouvent rapprochés^ sans le savoir, de la iMort immobile ; la terrible divinité n a pas besoin de chercher sa proie : chaque minute écoulée lui amène autant de victimes qu'il lui en faut ; elle n'a même pas le jqisir de sommeiller. Tantôt c'est un vieillard qui la tire par son manteau pour lui dire : Me voilà; tantôt des jemmes, des jeunes gens s'avancent avec mélancolie. )ls
I pleurent et demandent quelque répit; la Mort n'y peut ; rien et les regarde fixement. L'heure a passé, le soleil de la vie se couche, et tous descendent, roulent et disparaissent dans l'ombre funèbre. Par bonheur, ce Temps armé, ; ce cavalier redoutable , est invisible à ceux que ne touche i pas son glaive. Tandis qu'il passe menaçant, les coquettes sirènes reçoivent des présents et mirent leur visage, souvent leur seul trésor; les saints personnages, groupés autour d'un pupitre , chantent les hymnes de l'Église qui les i transportent au sein des béatitudes mystiques; et les fiancés continuent d'errer sans crainte dans les sentiers aimés, parlant de leur bonheur éternel !
Cette tapisserie a 4'",80 de large et 3",85 de haut;^ elle est dans un état parfait de conservation. Le dessin et le coloris en sont heureux et en font un des plus intéressants échantillons d'un art que la renaissance a perfectionné comme tous les autres ; c'est sans doute un travail des manufactures flamandes. Le château de Seymiers, où elle est conservée, est situé aux environs de Billom, à quarante kilomètres de Clermont; il n'est guère vieux, car il fut bâti vers le milieu du dernier siècle, mais une grande partie de son ameublement lui vint d'un manoir ancien.
La famille de Montmorin Saint-Ilérem, qui construisit le château de Seymiers, est l'une des plus illustres de TAuvergne ; parmi ses titres de gloire , elle revendique le trait héroïque de ce Montmorin qui, désobéisï^aTit aux ordres de Charles IX , épargna et sauva tous les calvinistes du pays. C'est un des derniers rejetons de cette race qui éleva la demeure dont nous parions. Louis XV lui avait promis de tenir chez lui les États de la province; mais des circonstances imprévues remirent indéfiniment celte solennité. Le courtisan en fut pour ses frais de construction. Dans l'attente de l'hôte royal , la famille Saint-Hêrem avait dépouillé de toutes ses richesses intérieures le manoir héréditaire de Montmorin , dont les ruines se voient encore dans les environs. C'est ainsi que la tapisserie que nous représentons a été préservée de la destruction et de Toubli.
LES ALIÉNÉS
Fin.— Yoy. p. 9i, ii3.
IH. — GHEEL.
Située à vingt kilomètres âe Turnhout, au milieu d'un vaste plateau composé de bruyères et de sables, surnommé la Campine belge, de /Campen, terres vagues ou communales, la petite ville de Gheel rappelle une oasis dans le désert (*). Aux landes arides que le laboureur défriche à grand peine pour en obtenir de loin en loin quelques maigres produits succèdent de vertes prairies, des cultures soignées, des maisonnettes entourées de riants jardins. On devine une source cachée de bien-être, sinon de richesse; il y a mieux que cela. II s'accomplit dans ce petit pays un véritable phénomène moral ; sa prospérité relative est due a l'accomplissement d'un noble devoir simplement et fidèlement rempli. On retrouve là les dernières traces du traitement religieux de la folie, unies a un système de douceur et de liberté qui existait bien longtemps avant qu'on eût l'idée de l'appliquer en France et en Angleterre.
Gheel doit son origine â un miracle. Dympna ou Dympne, fille d'un roi irlandais qui vivait au sixième siècle, était d'une beauté extraordinaire; son père s'éprit pour elle d'une passion coupable. Elle s'enfuit alors de l'Irlande sous la conduite d'un saint prêtre nommé Gerrebert , qni l'avait baptisée. Ils s'embarquèrent, abordèrent à Anvers,
(M Voy. un excellent tnëmoire sur la celonie d»Gheel pohWé fKU" M. Jules Du val dans la Revue de$ Dtitx Monde», t. XII « 1*^ novembre 1857,
Magasin t>iTToRËSQtiË.
gagnèrent, par des chemins écartés, un lieu couvert de ronces et de baissons , où ils se bâtirent une logette et vécurent inconnus. Cependant le roi, furieux de la ftiite de sa fille, la fit chercher par tout son royaume, et, ne la trouvant point, passa la mer avec son escorte; il la suivit jusqu'à Anvers, où il s'arrêta, pendant que ses gens battaient le pays à la recherche de la belle Dympne. Or il advint que Tun d'eux payant sa dépense à un hôtelier en monnaie d'Irlande, cet homme lui dit avoir des pièces toutes pareilles dont il ne connaissait pas la valeur. Le serviteur du roi lui demanda aussitôt de qui il les tenait : « — D'une très-belle fille, répondit- il, qui est venue de fort loin , et qui vit saintement ici proche , dans un lieu aride et désert. » On courut porter cette nouvelle au roi, qui , « aussi ravi d'aise que s'il fût passé du trépas à la vie », se mit en marche avec tout son monde, et eut bientôt découvert sa fille , qu'il pressa de nouveau , avec de vives instances, de consentir à l'épouser. Comme elle s'y refusait avec horreur, le prêtre Gerrebert, qui était présent, lui vint en aide , et i*eprocha hautement au roi son infâme passion. Sur quoi celui-ci, entrant en fureur, l'entraîna à disttince et le fit massacrer par ses gens. Il revint ensuite à Dympne, la menaça de la faire mourir si elle persistait dans son refus, et, la trouvant inébranlable, il lui trancha la tête lui-môme, aucun de ses serviteurs ne voulant se souiller d'un meurtre aussi abominable.
Les corps des deux martyrs, livrés en pâture aux bétes et aux oiseaux de proie, furent laissés gisants; mais les habitants d'un village voisin, émus de pitié, les inhumèrent sur le lieu même, où il plut à Dieu de les glorifier par plusieurs miracles. L'hôtelier qui avait involontairement trahi la sainte devint fou, et ne recouvra la raison qu'en présence du lieu où le martyre s'était accompli. On y amenait des possédés que guérissait le simple attouchement du tombeau de marbre blanc que la légende dit avoir été trouvé dans la terre , sculpté de la main des anges. La renommée de sainte Dympne comme patronne des insensés s'étendit, et l'église qui lui est dédiée et où son corps fut transféré au quatorzième siècle devint le rendez-vous d'une foule de pèlerins qui venaient implorer la sainte pour la guéri son de leurs proches atteints de folie, et qui lui amenaient leurs malades. Parmi les bas- reliefs qui consacrent la légende, on en voit un où le démon sort de la tète d'une folle, tandis que des prêtres et des religieuses prient agenouillés autour. A côté, un fou furieux et enchaîné semble attendre avec anxiété l'heure de la délivrance. Les malades se traînaient en rampant neuf fois par J9ur, pendant neuf jours, sous la tombe, élevée de quelques pieds au-dessus du sol. La pierre s'esi creusée sous l'effort des mains et des genoux de la multitude accourue depuis des siècles à ce pèlerinage. Aujourd'hui, cette ncuvaine , sans être obligatoire , se fait encore. Le lieu , les chants, les prières et tout l'ensemble de la cérémonie, composent un spectacle saisissant, de nature à frapper l'miagination et à la détourner de ses tendances habituelles. Consuiéré comme moyen curatif, cet exorcisme a son importance ; mais ce qui intéresse et surprend au plus haut point tous ceux qui sont accoutumés au triste appareil des veiToux, des grilles , des hautes murailles, c'est la liberté presque entière dont jouissent , h Gheel et dans les hameaux voisins, les aliénés qui y sont domiciliés, au nombre de neuf cents à mille, formant à peu près un dixième de la population.
On chercherait vainement ici les maisons de santé aux somptueux dehors qui s'élèvent autour de Paris, ou quelque vaste édifico rappelant Bicôtre et Charenlon. Il n'y a rien de semblable : au heu d'être emprisonnés dans une gigantes(|ue maison où le mouvement et la vie sept com-^
primés sous la pression d'une inflexible discipline, où une routine de fer réduit plusieurs centaines d'individus à la condition d'un troupeau muet et nome sous la férule des gardiens, les pauvres aliénés recueillis sur toute la surface de la Belgique sont répartis entre cinq cents habitations difierentes, dont trois cents sont de petites fermes dispersées dans la campagne , et deux cents das maisons situées dans la ville même de Gheel , appropriées aux besoins des malades les plus doux , et appartenant à une classe plus élevée. Confié aux soins de l'hôte et de l'hôtesse, qui ne peuvent recevoir plus de trois pensionnaires , et qui généralement se bornent à en avoir un , l.'aliéné prend sa part de la vie de famille. 11 partage les occupations, les plaisirs, les joies de l'intérieur; il travaille aux champs, s'il en a l'habitude. Il savoure l'air, l'espace, la liberté. De hauts et sombres murs n'aiguillonnent plus son désir d'évasion. 11 n'est pas contraint à une tâche; il aide le père nourricier, et il devient bientôt capable de l'émulation qu'éveille le travail fait en commun. Si l'on ne juge pas bon pour lui de manier la bêche où la charme, il reste au logis, garde les enfants, cultive le jardin et veille au pot-au-feu; si c'est une femme , elle s'occupe des travaux du ménage.
Malgré la douceur proverbiale et la vocation toute particulière des Gheelois, qui, sous l'invocation de sainte Dympne, se regardent, de temps imménoorial, comme les soigneurs et guérisseurs naturels des aliénés, ceux-ci ne sont pas laissés à la discrétion de leurs hôtes. Un système strict de surveillance prévient les abus. La commune de Gheel et les hameaux qui en dépendent sont divisés en trois sections, ayant chacune un garde infirmier, et un médecin auquel est confié le traitement médical de chaque aliéné appartenant i sa section , et qu'M est tenu de visiter au moins une fois par semaine. 11 y a, de plus, un chirurgien consultant et un médecin en chef inspecteur de la colonie. La direction générale est remise aux mains de huit personnes qui gouvernent d'après un code de règlements spéciaux. Cette commission supérieure, présidée par le gouverneur de la province ou par son délégué, nomme elle-même, chaque année, un comité permanent de cinq membres « résidant dans la commune de Gheel ou dans les communes voisines. Le comité a pour fonctions de répartir les aliénés chez les différents habitants, de surveiller le traitement, de les admettre, ou de les congédier après guérison; d'inspecter la demeure des hôtes; de s'assurer de la salubrité, de la bonne nourriture, de Ig bonne tenue des malades. Les soins de ceux-ci sont particulièrement dévolus aux femmes, qui font preuve d'un tact extraordinaire, mélange de bonté, d'adresse et de patience , dit un judicieux observateur, le docteur Webster. Les maris iTinterviennent que rarement et quand le pensionnaire se montre tout à fait récalcitrant. Les seuls moyens de répression sont la camisole de force et une longue courroie de cuir attachée au bas de la jambe pour empêcher un aliéné de s'évader; encore n'en peut-on faire usage qu'en prévenant le médecin de section, qui en prescrit ou en autorise la continuité. Ils sont, du reste, devenus si peu nécessaires que le docteur Webster a constaté que dans le cours d'une année il n'y avait eu à Gheel que onze évasions, tandis que dans l'asile-pension de Mareville, en France, défendu par de hautes murailles, étroitement gardé, et où toutes les mesures de répression sent en vigueur, il y en a eu dix-neuf.
Un fait qui n'a pas besoin de commentaires, c'^st que tout aliéné atteint de délire, arrivé avec la camisole de force, n'est plus reconnaissable au bout de quelques jours passés ù Gheel. Dans l'intérieur de la famille qui s'est empressée de le délivrer de ses liens, qui lui a fait place à sa table, à son foyer, il se sent à l'aise. S'il sort d'un hospice
ou d'une maison de santé, c'est fa^n véritablement pour lui la délivrance. Il jouit de Taisaiice à laquelle il contribue; car, aujourd'hui, grâce à l'heureuse application du travail du pauvre aliéné, le canton occupé par la colonie de Gheel est devenu l'un des plus florissants et des plus productifs des Pays-Ras. Dans cet échange quotidien de services et de soins, il s'établit bien vite des rapports sympathiques et affectueux. « Il faut avoir vu, autour du chevet de l'aliéné malade, la famille éplorée du nourricier, dit le docteur Bulckens dans son rapport de 1857; il faut avoir été témoin de ces scènes touchantes entre le nourricier et l'aliéné, lorsque celui-ci sort guéri de l'établissement, pour se rendre bien compte des moyens qui constituent, à proprement parler, la base du régime. Ces témoignages de reconnaissance et de mutuelle affection, ces larmes de bonheur et de regret, ces promesses de se revoir, sont le plus éclatant et le plus sincère hommage qu'on puisse rendre à la sollicitude des nourriciers pour leiA^s pensionnaires. »
Il n'y a pas non plus à Gheel séparation des sexes. Les aliénés mènent la même vie que leurs hôtes, se réunissent et s'associent pour les travaux, les repas, tous les devoirs d'intérieur, et cette association, source de grands avantages pour les malades, n'a point d'inconvénients pour les bien portants.
Si l'on compare les effets de ce simple traitement avec ceux qu'on obtient du traitement, beaucoup plus coûteux, suivi dans les maisons d'aliénés en France et en Angleterre, on est forcé d'admettre que la balance est en faveur de Gheel, où , malgré la libre admission de cas chroniques, il y a environ, par an, vingt-deux guérisons sur cent malades, tandis que h moyenne, pour les asiles de France et d'Angleterre, reste au-dessous de quinze pour cent. Quant à la dépense , elle est infiniment moindre ; le taux des pensions d'indigents, réglé chaque année par l'administration supérieure, varie de 300 à 500 francs, et dans cette somme modique sont compris les frais de nourriture, d'habillement, de logement, de surveillance et de traitement au domicile du nourricier. Les parents des malades aisés peuvent traiter de gré à gré, et ajouter à la pension un supplément en rapport avec les charges qu'ils imposent, telles qu'une nourriture plus délicate et préparée à part, un domestique particulier au malade, etc.; mais ce chiffre restera toujours fort au-dessous du prix exigé dans les asiles et dans les plus humbles maisons de santé.
N'existe-t-il donc pas en Bretagne, en Sologne, dans les Alpes, assez de terres incultes pour renouveler l'expérience de Gheel? Ne pourrait-on pas trouver dans les populations de ces diverses contrées d'honnêtes cultivateurs, de bonnes mères de famille, disposés à adopter, à admettre dans leur sein ces pauvres simples d'esprit, ces innocents, comme les surnomment le bon sens et le bon cœur du peuple? L'exemple des devoirs accomplis, la société de la brave femme et du mari, l'influence des enfants, seraient de beaucoup plus efficaces pour rétablir l'équilibre des facultés mentales que l'organisation routinière des hôpitaux, où l'agglomération des aliénés, le spectacle de leurs misères, créent chez leurs compagnons d'infortune une excitation constante et morbide. Les enfants surtout sont de puissants auxiliaires pour le médecin ; les aliénés se montrent singulièrement doux avec eux, et prennent intérêt à toutes leurs actions. C'est la coutume, à Gheel, de les envoyer aux champs chercher les patients, qu'ils ramènent au logis après les travaux de la journée. Le docteur Webster a vu un fou violent, qui ne voulait pas bouger sur l'ordre de son hôte, se laisser conduire, sans résistance et sans murmure, par un marmot qui lui venait aux genoux. La présence d'enfants dans une des salles de réunion des aliénés illumine tous les visages d'un rayon de soleil, et
l'amour de ces p^Uls est un sentiment si naturel et si général qu'on ne saurait exagérer son effet nlmant et salutaire sur un cerveau assailli d'idées noires. Le docteur BifB, de Milan, qui a éloquemment plaidé l'extension du système de liberté pratiqué h Gheel , raconte le trait suivant : I Une femme de Gheel se trouvait seule dans une chambre avec un aliéné pris tout à coup d'un acc^s de fureur; le danger était grand, la présence d'esprit fut plus grande encore : elle prend l'enfant qu'elle portait dans ses bras et que le furieux aimait, le dépose dans les mains de celui-ci, et profite de la distraction que cette surprise amène pour s'esquiver par la porte. Cachée derrière la fenêtre, elle suit de l'œil et du cœur le manège du fou. Merveilleux calcul ! l'enfant avait entièrement et subitement calmé le furieux, qui> l'ayant caressé et posé à terre, jouait avec lui ; quelques minutes après, la mère put rentrer, l'orage était dissipé. — Il faut aller à Gheel pour voir des mères si confiantes et des aliénés si dociles. Nul ne blâma pourtant la conduite de cette femme qui avait mesuré avec tant de justesse la séduction de l'enfance. »
Partis des fétides cachots, véritables oubliettes, où des malades, plus maltraités que les plus grands coupables, subissaient un long supplice, nous avons vu les chaînes tomber, le régime s'adoucir à la voix du docteur Pinel ; mais l'incarcération persiste, la liberté, même à Stephansfeld , n'est accordée qu'avec restriction et à petites doses. Il est interdit aux parents d'habiter dans le voisinage, de visiter les malades, d'inspecter le ré^e et le traitement auxquels ils sont soumis. Les efforts de l'ex- i cellent directeur accomplissent toutes les améliorations possibles, dans les limites qui lui sont assignées. A Bad- Boll, l'horizon s'élargit, et l'on constate plus de guérisons parmi un petit nombre de malades. A Gheel, enfin, la liberté, le travail et les affections se combinent, pour le soulagement des Ames et du corps, avec les influences calmantes de la nature et les croyances consolantes de la religion ; l'aliéné se retrouve libre , utile , aimé ; la nouvelle famille qui le recueille supplée la sienne sans l'en isoler, car la maison hospitalière n'est jamais fermée aux amis et aux proches. Quelle touchante révélation que l'histoire de cette population vouée si simplement et depuis si longtemps à la plus haute , à la plus délicate mission ! et quelle consolation pour les familles atteintes dans leurs membres les plus chers de savoir qu^il existe une réunion de si braves cœurs, dirigée, secondée par des intelligences éclairées et généreuses !