‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 127 sur 314 · ET DE DUNE DE POITIERS · texte numérisé non relu

ET DE DUNE DE POITIERS

On divise en trois classes les faïences françaises du seizième siècle ; — poteries émaillées de Bernard de Palissy ; — décorations monumentales en faïence du château de Madrid, au bois de Boulogne, et d'autres châteaux, par César ou Girolamo délia Robbia ; — faïences dites de Henri II et de Diane de Poitiers.

Ces dernières faïences sont, depuis plusieurs années, l'objet d'études curieuses. En quel lieu ont -elles été fabriquées? par quels procédés? à quelle date? par quel artiste? Ces questions, qui ont exercé tour à tour l'érudition et la sagacité de personnes très-compétentes et trèshabiles, ne sont pas résolues.

Les faïences dites de Henri II sont peu nombreuses; jusqu'à ce jour, on n'en compte pas cinquante : ce sont des aiguières, des salières, des coupes à pied avec ou sans couvercle, des vases à anse supérieure et à petit goulot latéral ou «biberons», des sucriers ou compotiers, des flambeaux, des fragments.

Le nom qui sert à les désigner leur vient de ce qu'on I avait d'abord supposé que toutes avaient fait partie d'un ! service destiné à Henri II , parce que la plupart portent le j chiffre de ce roi, son emblème des trois croissants ou les . armes de France. Aujourd'hui, tout en leur conservant la i même dénomination, on est sorti de l'hypothèse primitive, I parce qu'on a remarqué la salamandre et quelques insignes ; de François I«' sur quelques pièces. On croit seulement '

(•) On a publié récemment, à un très-petit nombre d'exemplaires, | un bel ouvrage intitulé : Recueil de toutes les pièces connues jus- \ qtià ce jour de la faïence française dite faïence de Henri îï et Diane de Poitiers; Paris , chez Tanleur, quai Voltaire. |

L*auteur des riches dessins de ce recueil , finement coloriés et imprimés chez Lemercier, est M. Carlo Delange. Le texte est de son père, M. H. Delange, dont le goût cl rexpërience en tout ce qui se rapporte an cnriwités de Tart sont bien connus de tous les amateurs notables de VEurope.

pouvoir affirmer que ces pièces de fine poterie ont été fabriquées vmgt-cinq ou trente ans avant celles de Bernard de Palissy. C'est « une faïence unique en son genre (dit » M. Jules Labarte), dont la fabrication a été portée tout

* de suite, presque sans tâtonnements, à un haut degré de

• perfection , et a cessé après quelques années de durée , » sans qu'on sache aujourd'hui ni par qui, ni dans quel lieu p elle a été pratiquée. »

La pâte argileuse qui a servi à modeler ces faïences est une terre de pipe Gne et très-blanche. Sur le fond môme se détache un lacis d'ornements colorés, non peints, mais imprimés au moyen soit d'une opération de décalquage, soit d'une incrustation, soit d'outils en creux et de roulettes en relief; des ornements en haut reHef, moulures, consoles, mascarons et figurines, ajoutent à l'agrément de ces compositions.

il y a cinquante ans, on aurait acheté ces faïences pour quelques centimes; aujourd'hui, une seule d'entre elles, par exemple, l'aiguière que possède M. Anthony de Rothschild, à Londres, est évaluée au prix de trente mille francs. Il est fort possible que de pauvres gens possèdent quelques-unes de ces pièces sans en soupçonner la valeur.

On ne fait aucun doute que les faïences de Henri II n'aient été fabriquées en France. M. du Sommerard les croyait sorties d'une fabrique de Beauvais : Rabelais cite c les gobelets de Beauvais. » Mais cette opinion est abandonnée. Une grande partie de ces faïences ont été trouvées en Touraine, à Tours, à Saumur, et principalement dans la ville de Thouars; quelques-unes cependant viennent de Vendée.

En cherchant l'auteur possible de ces œuvres d'art , on a nommé divers artistes connus : Ascanio , élève de Benvenuto Cellini; Girolamo délia Robbia, frère de Luca délia Robbia; Geoffroy Tory, etc.; mais ce ne sont là que de très-vagues conjectures. Il ne paraît pas que cette fabrication spéciale ait duré plus de quinze à vingt années, de i5i0 à 1560, par exemple, ce qui donne à M. H. Delange le motif d'une supposition ingénieuse : il se demande si les faïences dites de Henri II ne pourraient pas être attribuées à une fabrication de fantaisie. L'art du potier était libéral et ne faisait point déroger celui q^i l'exerçait. Des gentilshommes pauvres ou gênés, en Touraine et en Anjou , dirigeaient des tuileries ou des fabriques de figurines. Ne serait-il pas possible qu'un gentilhomme ou un artiste enrichi, retiré en Touraine, habile dans le travail de terre, ait eu le caprice d'entreprendre cette fabrication tout artistique et en ait destiné les produits à son voisin , le châtelain royal de Chambord, ou à la belle châtelaine de Chenonceaux?' Cette hypothèse n'a point de fondement certain, mais elle est agréable. H semble, du reste, que l'on se complaise dans le mystère qui voile jusqu'ici l'histoire des faïences de Henri H, et plus d'un amateur avoue avec ingénuité qu'elles auront beaucoup perdu de leur prix le jour où, toute la vérité à leur sujet étant bien connue, elles-ne pourront plus être l'occasion d'aucune controverse. Nous comprenons ce sentiment, nous ne le partageons qu'à demi ; rien n'est préférable à la vérité : si parfois elle détruit quelques illusions, à tout instant elle nous dévoile des merveilles.

Il est bien difficile de donner une idée exacte des faïences de Henri II sans le secours des couleurs. Nous avons voulu, du moins, faire connaître le caractère de leur composition en publiant un chandelier que possède M. Eugène Norzy.

Ce flambeau est incrusté d'ornements en pâte de couleur rouge ; la composition en est riche et compliquée : il a deux nœuds superposés, dont l'un est flanqué des figures en cariatides. qui cantonnent les angles de salières triangulaires. En outre des D et H entrelacés sur notre dessin, on

y voit l'écu aux armes de France. Feu Charles Sauvageot l temps chez un serrurier de cette ville » (Poitiers). Quelques en parle ainsi dans son catalogue : « Il était resté irés-long- I années avant la mort de M. Préaux, cet amateur avait fait

Faïences de Henri II. — Collection de M. Norzy. Un Chandelier. — Dessin de M. Carie Delange.

une maladie dangereuse, et, pendant sa fièvre, il ne parlait que du désir de posséder cette pièce dont il venait d'apprendre Texistence, M"** Préfiux, dans une f^ssçz mauv^§§

saison, partit pour l'aller voir et l'acheter; elle en offrit 800 ou 900 francs, mais ne put l'ohtenir. Un peu plus tard, M"* (le l^asayette, amateur distingué, en fit l'acqui-*

sition. Loîs de la vente de la collection de M«« de Lasayette, M. Norzy la garda pour la somme de 1 600 francs.

Notre gravure représente ce flambeau à plus des deux tiers de sa grandeur et vu d'angle. M. Anthony de Roth-schild, à Londres, possède un autre chandelier, dont la partie inférieure ressemble entièrement à celui de M. Norzy.

Page 1