‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 131 sur 314 · ANDREA MANTEGNA · texte numérisé non relu

ANDREA MANTEGNA

Le célèbre peintre Andréa Mantegna, fondateur de l'école de Mantoue, naquit à Padoue en 1431. Il était le fils d'un paysan, et, comme Giotto, pendant son enfance il garda les troupeaux. Par bonheur, Francesco Squarcione, peintre padouan , fut pour lui un autre Cimabue. Cet artiste alors célèbre devina le génie du jeune pâtre , l'emmena dans sa maison , et l'éleva avec autant d'affection et de sollicitude que s'il eût été son fils adoptif. Le Squarcione, ardent admirateur de l'antiquité, avait parcouru l'Italie méridionale et la Grèce. Il possédait un grand nombre de sculptures antiques, d'études et de dessins précieux, recueillis pour la plupart dans le cours de ses voyages. Ces richesses si rares à cette époque et sa réputation de savant professeur avaient attiré près de lui beaucoup d'élèves : il dirigeait leurs études avec succès, quoique son enseignement fût plutôt théorique que pratique. Ses compatriotes l'avaient surnommé « le premier maître des peintres. »

On raconte qu'en 1441 Andréa, âgé de dix ans à peine,

0) Aime est synonymp d*esliva|a,

fut admis dans la corporation des peintres de Padoue. Sept ans après, on le chargea d'exécuter le tableau du maîtreautel de l'église Sainte-Sophie. Plus tard , on lui confia la décoration de la grande chapelle des Eremitani de Sant- Agostino, en collaboration avec son condisciple Niccolo Pizzolo. Ses belles fresques représentant l'histoire de saint Jacques le Mineur et ses quatre évangélistes de la voûte firent

concevoir de telles espérances que Jacopo Bellini, père des célèbres maîtres vénitiens Giovanni et Gentile Bellini, n'hésita pas à lui accorder h main de sa fille. Ce Jacopo avait peint, avec quelque succès, la chapelle de Galtamelala dans l'église Saint- Jean. Il était considéré à Padoue comme le rival du Squarcione. Ce dernier vit donc avec grand déplaisir le mariage d'Andréa, et^ depuis ce moment, l'ayant

Andréa Mantegna. — Dessin de Chevigoard, d'après Andréa Andreani.

pris en haine , ne cessa de le poursuivre de ses critiques amères. Andréa avait acquis, grâce à l'étude constante de l'antique , une grande pureté de style ; mais on lui reprochait avec raison des formes d'une roideur trop sculpturale, et un coloris sans animation et sans éclat. Il eut le bon esprit de ne point s'aveugler sur ses défauts; et les sarcasmes du Squarcione, sans doute aussi l'influence des BelHni, contribuèrent à lui donner la volonté de se modifier et de grandir en talent.

Pendant toute la première période de sa vie, jusqu'en 1461, le Mantegna couvrit de peintures les principaux édifices de sa ville natale. En 1463, on le voit à

Vérone, travaillant à sa fresque de l'Enfant Jésus du cloître de Saint-Zénon, aux deux Triomphes dont il orna la façade de la maison du peintre Giaffino , en reconnaissance de l'hospitalité qu'il y avait reçue, puis à des décorations analogues sur d'autres maisons particulières, peintures dont les traces sont encore visibles de nos jours. Vers 1466, il séjourna quelque temps à Florence.

Le Mantegna avait trente-sept ans quand le marquis Louis de Gonzague l'appela près de lui à Mantoue. Il était alors dans toute la force de l'âge et la maturité du talent. Rien ne fut épargné pour retenir l'artiste à la cour des Gon- 7.,ipes, nombreux et importants travaux, dons de toute

Musée du Louvre. — La Madone de la Victoire, par Andfeff Maittegna. — Pessio de Chevignard.

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nature» maison de ville, propriété à la campagne, titres même, car le marquis le créa chevalier. Tant d'honneurs décidèrent enfin le Mantegna , et le grand peintre devint ainsi le chef de cette école de Mantoue dont il est la plus vive gloire. On admire encore au Castello di Corte, résidence des Gonzagues, les fresques où il a représenté toute la famille du marquis, quoique depuis 1474, daté de leur exécution , elles aient eu beaucoup à souffrir des injures du temps et des hommes.

Cependant la renommée d'Andréa se répandait dans toute l'Italie. Il se rendit à Rome, en 1488, sur l'invitation du pape Innocent VUI, pour y peindre la petite chapelle du Belvédère au Vatican. Ici se place une, anecdote rapportée par Vasari : « Le pape, accablé d'affaires, ne donnait pas d'argent au Mantegna aussi souvent que celui-ci en avait besoin. Andréa , pour faire sentir au pape ses oublis , imagina de peindre au milieu de quelques vertus la Discrétion. Sa Sainteté , étant allée un jour le visiter, ne manqua pas de lui demander quelle était cette figure. « La Discrétion, j» répondit Andréa. — Eh bien, répliqua le pontife, aie soin » de mettre à côté la Prudence. » Mantegna comprit ce que voulait dire le saint-père, et ne souffla plus mot. Lorsqu'il eut achevé son travajl, le pape le renvoya en le comblant d'honneurs et de présents. » On ne sait si l'on doit croire à la vérité de ce récit, mais il est certain que le séjour du Mantegna à Rome fut de courte durée. Les peintures du Belvédère sont détruites ; les seules marques du passage de l'artiste dans la ville éternelle consistent en plusieurs fragments détachés de la muraille de Pancien Saint- Pierre, que l'on montre actuellement dans la nouvelle sacristie.

En 1490, Andréa revint à Mantoue, qu'il ne devait plus quitter. Il y termina la plus grande œuvre de sa laborieuse carrière, le Triomphe de César, longue frise en neuf tableaux peints à la détrempe, sur toile, pour le palais de Saint-Sébastien. .Ces belles compositioas sont connues par les gravures en bois d'Andréa Andreani; quelques-unes ont été gravées sur métal de la main du Mantegna. A l'exemple des autres artistes de la renaissance, il ne se bornait pas à la pratique exclusivis de la peinture; il avait des connaissances étendues en géométrie, en architecture, et une grande halileté comme graveur. Certains auteurs lui ont même attril^ué l'invention de la gravure au burin. Cette opinion n'est pas soutenable» mais elle indique au moins le rang considérable que le Mantegna occupait parmi les artistes de son temps. Les toiles du Mantegna furent achetées du duc de Mantoue par Charles I•^ et enrichissent maintenant la célèbre galerie de Hampton-Court, en Angleterre. On doit citer encore, à Mantoue, les fresques qui décorent la façade de l'église Saint-André et celle de Saint-Sébastien, aujourd'hui fort détériorées/ Outre les peintures murales proprement dites, le Mantegna exécuta des tableaux de chevalet, et il n'est pas un musée de quelque importance qui ne renferme une œuvre de lui.

Le Musée du Louvre possède c^uatre tableaux d'Andréa Mantegna. De ces tableaux, celui que reproduit notre gravure est le plus considérable, et le plus intéressant au double point de vue de l'art et de l'histoire. Assise sur un trône et tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux , la Vierge étend la main, en signe de protection, vers un personnage couvert d'une armure qui n'est autre que Jean-François II de Gonzague, petit-fils de Louis. On voit à ses côtés, soutenant son manteau, l'archange saint Michel appuyé sur une épée, et saint Maurice dont la lance est rompue; derrière le trône, saint André et saint Longin , protecteurs de la ville de Mantoue; aux pieds de la Vierge, saint Jean-Baptiste enfant et sa mère, sainte Elisabeth.

Ce tableau, connu sous le non) de la Madone de la

Victoire, avait été commandé au Mantegna par François de Gonzague pour Santa-Maria délia Viltoria, église bâtie d'après les plans d' Andréa lui-môme, en commémoration d'une prétendue défaite des Français en 1495. Jamais dénomination ne fut plus fausse , jamais fait historique ne fut plus audacieusement dénaturé. Charles VIII revenait de son aventureuse expédition de Naplès. Arrivé à l'entrée des plaines de la Lombardie, au village de Fornovo, sur le Taro, il fut assailli, le 6 juillet 1495, par les forces combinées de la république de Venise et du duc de Milan, sous le commandement de François de Gonzague et de Robert de San-Severino. L'armée italienne comptait plus de trentecinq mille hommes; l'armée de France, neuf mille. Malgré l'énorme disproportion des combattants et la bravoure personnelle du Qiarquis de Mantoue, les troupes italiennes furent complètement battues, et le glorieux combat de Fornovo, que les Français nommèrent : « la Journée de Fornoue », permit au roi de continuer sa route. François de Gonzague n'avait point sujet, on le voit, de s'enorgueillir d'un pareil fait d'armes. La vraie gloire pour l'Italie est dans l'œuvre de l'artiste, qui, presque septuagénaire alors, n'y laisse cependant se trahir aucune des faiblesses de l'âge et s'y montre en pleine possession des dons de son génie, la pureté, la naïveté du dessin, la noblesse des attitudes, le choix exquis des détails.

Lanzi ne tarit pas d'éloges sur ce tableau : «... Mantoue, dit-il, n'a peut-être point de peinture qui soit aussi souvent visitée et admirée des étrangers. » (Histoire de la peintttre en Italie, t. III.)

Le Mantegna termina tristement une vie si bien remplie. Il mourut pauvre et chargé de dettes, le 1 3 septembre 1 506 . Comment concilier cette misère de ses derniers jours avec l'immense labeur du peintre et la générosité de ses protecteurs? Ce fait, toutefois, n'est que trop certain. Il laissa quatre fils, Francesco, Lodovico, Bernardino et Giovanni- Andrea, qui continuèrent, Bernardino surtout, sestraditions. Andréa fut inhumé dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste de l'église Saint-André. Les souvenirs du Mantegna à Mantoue sont nombreux. Sur la place Saint-Sébastien, une inscription signale â l'étranger l'emplacement de la maison que lui avait donnée Louis de Gonzague.

Mantegna a beaucoup contribué à la renaissance de la peinture en Itafie. Il fut l'un des principaux initiateurs de ce temps â l'art de l'antiquité, non qu'il ait eu le génie nécessaire pour allier complètement dans ses œuvres le sentiment moderne à la beauté antique, ce qui était résené à Raphaël, mais il eut du moins l'honneur d'indiquer la route à suivre. Son érudition était extraordinaire. II faudrait redescendre jusqu'à nos écoles contemporaines, peut-être trop curieuses d'archéologie, pour trouver une si grande connaissance des anciens. L'examen des gravures du Triomphe de César suffirait pleinement pour justifiçr cette assertion. Par la minutie et la sécheresse de son exécution, l'abondance des détails, par une certaine roideur que lui reprochait le Squarcione, son style se rapprocherait parfois de celui de l'école allemande, si une noblesse et une dignité tout italiennes, si la majesté de la composition, la beauté des têtes, le bel agencement des draperies, ne le mettaient fort audessus des artistes du Nord. On l'accuse de froideur; il nous parait plutôt dur qu'inexpressif. Moitié païen, moitié chrétien, il tombe en quelques bizarreries, et l'on pressent que le moment est proche où l'un des deux éléments absorbera et détruira l'autre. Quel étrange assemblage présentent déjà, par exemple, dans le tableau reproduit par notre gravure , les bas-reliefs de la partie inférieure du trône de la Vierge! Que viennent faire là Prométhée créant l'homme, Adam et Eve, et cette 'Victoire qu'on ne voit qu'à demi et qui, cachée peut-être à dessein, semble plutô^

s'enfuir qi^accourir d'un vol favorable? Serait-ce une allusion ironique au douteux succès du marquis de Mantoue? L'épigramme pouvait être dangereuse ; ces petits princes d'Italie qui -favorisaient les lettres et les arts n*en étaient pas moins de très-redoutables seigneurs, et la vie ou la liberté d'un artiste ne pesaient pas beaucoup pour eux.

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