TIRÉES DES MANUSCRITS MEXICAINS
On est convenu depuis plusieurs années de désigner, dans le monde savant, les manuscrits mexicains sous le nom de peintures didactiques ou de peintures figuratives. Quelques-uns de ces anciens codex remontaient à une haute antiquité. Au dix-septième siècle, on comptait encore des manuscrits américains vieux de mille années et plus. De môme que les papyrus de l'antique Egypte qui ont survécu dans les âges aux plus solides parchemins, ces manuscrits, écrits sur papier fabriqué avec les fibres du magucy ou de V Agave americana, avaient toutes les conditions de durée possibles (*). S'ils sont si rares aujourd'hui dans les bibliothèques de l'Europe et dans celles du Mexique , il faut s'en prendre non pas à la fragilité de là matière, mais à la faiblesse de l'esprit humain. Dés les premiers temps de la'conquôte, on regarda ces peintures avec horreur, parce qu'elles enseignaient les préceptes d'un culte sanguinaire, ou bien encore parce qu'on les supposait propres à initier aux mystères coupables de la magie.
C'était sous l'empire de ces déplorables préoccupations qu'un vertueux prélat en faisait brûler dans Telzcuco, l'Athènes américaine, des monceaux si élevés qu'on pouvait les comparer sans exagération, dit-on, à de véritables pyramides. Rien ne fut épargné, dans cet auto-da-fé, parle pieux Zummaraga ; les recueils les plus précieux furent livrés sans scrupule aux flammes, et il n'épargna même pas, dit-on, le livre par excellence, le recueil dépositaire de la science antique, ce Tlieoamaxtli, ou Livre divin, qui nous eût conservé tant de précieuses origines, et dont la destruction n'empêcha pas un seul des sacrifices épouvantables qu'on fit longtemps encore au terrible Huitzilopuchtli.
Quelques années plus tard seulement, quand tous ces livres furent détruits, quand les biérogrammates mexicains furent dispersés , on s'aperçut avec effroi , dans l'intérêt même du culte de paix qu'on voulait répandre, qu'on s'était privé d'une façon irréfléchie du plus puissant auxiliaire qu'on put employer pour activer l'œuvre des missions. C'est ce que pensa heureusement un Français nommé Jacques Testera (•), qui était venu catéchiser les Indiens,
(*) Ce n*était pas seulement sur cette espèce de papier que les nahuatl peignaient leurs figures hiéroglyphiques; ils &briquaient, diton , on papier ptos délicat avec les feuilles du bananier, ce qui a été, du reste, pratiqué en grand i notre époque par l'industrie européenne. Sajis posséder le parchemin ou le vélin , dont le moyen âge et les bas siècles nous ont conservé tant de variétés, les peuples de TÀmérique faisaient servir la peau de certains animaux à la transmission de leurs annales. C'était surtout la dépouUle des cerfs préparée d^une certaine façon qu'ils faisaient servir à cet usage. Amincie et coupée dans la longueur de fanimal, de manière i former régulièrement un carré long, elle était revêtue d'un seul côté d'un enduit très-blanc obtenu d'une espèce de talc , présentant au toucher un grain très-fin et très-homogène , et n'offrant pas la plus légère aspérité.
(') Testera était né à Bayonne , et avant de s'embarquer pour le Yucatan et le Mexique il avait séjourné durant vingt ans en Espagne. Il fit deux voyages en Amérique comme missionnaire franciscain , et nous supposons que ce fut vers 1542 , alors qu'il revint à Mexico revêtu du titre de commissaire des Indes , qu'il eut la pensée de faire servir les peintures figuratives à Tinstruction des nouveaux chrétiens . U mourut dans un âge fort avancé, et fut enterré au grand couvent des Franciscains de Mexico.
dés 1530, â la tête de quelques pauvres et zélés franciscains. Lorsqu'il commença ses pieux enseignements, le digne missionnaire sentit à merveille que son inhabileté dans les délicatesses de la langue nahuatl ou mexicaine nuisait singulièrement à l'efficacité de ses prédications. Il fit donc peindre immédiatement sur papier de maguey les mystères principaux de la religion chrétienne, et, se faisant suivre par des interprètes habiles, il se mit à prêcher à laide de ces tableaux symboliques ; il catéchisa ainsi trèsutilement beaucoup de tribus, et l'âge des peintures mexicaines revint. Ce succès archéologique obtenu si aisément et dans un but si louable fut bien éphémère. L'ignorance envieuse reprit le dessus; nous le voyons par l'espèce de persécution infligée à l'admirable Histoire du P. Bernardine de Sahagun , composée vingt aits plus tard , à l'aide des traditions et des peintures mexicaines.
Quoi qu'il en soit, ces manuscrits figuratifs étaient si nombreux encore au dix-septième siècle que le chevalier Boturini Benaducci en fit alors la collection la plus complète et la plus variée qu'il ait été donné h aucun Européen de rassembler; malheureusement elle fut dispersée vers 1720, et elle fut perdue en quelque sorte pour la science : ce sont ses débris cependant qui aHmentent encore les rares cabinets d'amateurs où la science des choses américaines reste en honneur.
L'art de transmettre les faits pour qu'ils servent à la connaissance de l'histoire, ou à l'exactitude du cadastre (*), ou même à certaines preuves judiciaires, était plus ancien chez les Aztèques qu'on ne le croit généralement. Ces peuples tenaient leur écriture figurative des Toltèques, qui eux-mêmes avaient trouvé chez la grande nation Maya un art analogue et probablement beaucoup plus complet dans ses résultats. Outre les signes hiéroglyphiques, qu'ils employèrent à tant d'usages divers, ces peuples se servaient, au début de la monarchie, de ces aide -mémoire qu'on a désignés au Pérou sous le nom de quippus, et dont on retrouve l'usage dans la Chine et dans l'Océanie; mais il s'en fallait de beaucoup qu'ils leur eussent donné le degré de perfection qu'on remarqua dans ceux des Quitus ou dans les nœuds colorés usités à Cuzco. (Voy. t. XXV, 1857, p. 238.)
Les biérogrammates mexicains, auxquels appartenaient les fonctions consistant à expliquer les textes hiéroglyphiques, se nommaient chez les Aztèques tlaluca. On reconnaissait divers degrés parmi eux, et on nous les représente comme jouissant d'une telle considération qu'ils étaient exempts du payement de certains tributs.
Ces savants de l'Amérique ne nous sont pas tous inconnus; dans l'antiquité toltèque, Huematzin était l'un des plus célèbres d'entre eux. Le docte Veytia nous a conservé également les noms vénérés d'Oxomoco, ApactQnal, TIaltecui et Xuchicaoaca, aux calculs desquels on devait le calendrier ingénieux sur lequel les Aztèques copièrent le leur. Nous pourrions aisément multiplier ces noms; il en est qui seraient réclamés par l'histoire et par la poésie, tels, par exemple, que celui de la dame de Tulla, dont les tragiques aventures se lient au récit le plus touchant.
(*) I 11 n*y a peut-être pas de pays au monde où la propriété ait été si bien définie, où les cadastres soient aussi anciens et tenus avec autant d'ordre qu'ils Tétaient chez ces nations, aujourd'hui regardées avec un si grand dédain par rEurope. Les titres de ces tribus , de ces famiUes, écrits dans leur forme et leurs caractères originaux, existent encore en bien des lieux... A Tépoque de ia conquête par les Espagnols, la plupart des tribus s'empressèrent, dans Tintérét de leurs possessions, d'en faire des copies en caractères latins afin de les rendre accessibles aux conquérants, à qui ils en demandèrent la légalisation; un grand nombre y joignirent même une traduction officielle en langue castillane. » (Voy. l'abbé Brasseur de Bourbourg, Popol Vuh, le Livre sacré et Itê mythes de V antiquité américaine, p. cclix.)
Il faudrait disposer de Tespace que les recueils académiques consacrent aux longues dissertations, pour faire comprendre par quel mécanisme ingénieux les peintures figuratives devinrent de véritables hiéroglyphes* phonétiques. M. de Humboldt a fort clairement expliqué cette transformation. Il est certain que les Aztèques possédaient certains signes susceptibles d'être lus, et qu'ils savaient écrire des noms en réunissant quelques signes qui rapj)e'laient des sons. Un savant professeur, qu*un long séjour dans la capitale du Mexique a mis à même de sonder tous les secrets de la langue nahuatl, a prouvé nettement, avec
Antiques peintures meiicaines figuratives.
Taide des hiéroglyphes mexicains eux-mêmes, dont on a gravé les principaux, la nature réelle de ces divers caractères. M. Aubin, dont Tautorité en ces sortes de matières ne saurait être récusée, a d'ailleurs spécifié en peu de lignes ce que nos lecteurs pourraient désirer de notions sur ce point (') :
« L'écriture mexicaine présente au moins deux degrés de développements.
» Dans les compositions grossières, dont les auteurs se sont presque exclusivement occupés jusqu'ici, elle est fort semblable aux rébus que l'enfance mêle à ses jeux. Comme ces rébus, elle est généralement phonétique , mais souvent aussi confusément idéographique et symbolique. Tels sont les noms de villes et de rois cités par Clavigero
(*) Mémoire sur la peinture didactique et récriture figurati?e des anciens Mexicains, 2« article. ( Voy. Bévue orientale et américaine, sous la direclion de M. Léon de Rosny, no Id, avril 1860.)
d'après Purchas et Lorenzana , et. d'après Clavigero par une foule d'auteurs. M. de Humboldt en a donné une appréciation satisfaisante à laquelle je renvoie.
» Dans les documents historiques ou administratifs d'un ordre plus élevé, l'écriture figurative, constamment phonétique, n'est plus idéographique que par abréviation ou par impuissance. »
Au temps de Cortez, les llalucas étaient an^vés dans leur art à un haut degré de perfection, et, s'il faut en croire le brave Bernai Dias, ils ne traçaient pas seulement avec habileté les hiéroglyphes, ils peignaient parfois des sujets historiques d'un intérêt saisissant et que reconnaissaient immédiatement les vainqueurs. Après la conquête, l'art alla de toute nécessité en se dégradant, et il devint même fort grossier à mesure qu'il s'éloignait de la pratique des règles anciennes. Les peintures que nous reproduisons sont de l'époque de la décadence, mais elles offrent un puissant intérêt ; elles prouvent, d'ailleurs, un fait historique des plus importants et que l'on a souvent contesté, savoir, la constante sollicitude du gouvernement de Charles- Quint pour la répression des abus ou des cruautés sanglantes qui se commettaient loin de lui; ce sont des pièces officielles envoyées par les pauvres Indiens à l'empereur (*).
Quelles terribles accusations, en effet, contre les compagnons de Cortez , que ces peintures grossières ! quelles formules concises, et cependant parfaitement compréhensibles, de faits atroces déguisés par les conquistadors! Ce pauvre Indien mis en pièces aux pieds d'un téocalli est là comme pour signaler le début d'une série de drames sanglants, dont on a déguisé à Charles-Quint les enlacements funèbres. L'Espagnol armé d'une javeline qui se précipite sur les morts, c'est la troupe indisciplinée commandée par Tonatiuh, le brillant Pedro d'Alvarado, auquel on adonné le nom du Soleil, et qui joncha la terre de ses victimes. C'est, en un mot, le symbole du cruel sacrifice où périrent quatre cents Indiens venus pour honorer leurs dieux , et que Ton massacra sans pitié dans le grand temple, en l'absence de Cortez, pour s'emparer des joyaux précieux dont ils /étaient parés.
Bien que cette peinture didactique n'offre pas de grandes complications dans ses dispositions figuratives , il en est dont le savant Ramirez nous donnera une explication succincte. L'espèce de cartouche portant le n« i, par exemple, est le symbole de l'année en laquelle arriva le lamentable événement ; on la désigné sous le nom de Orne Tecpatl ou les Deux Cailloux, et elle correspond h l'an de notre ère 1521 ; l'édifice pyramidal tronqué portant le n"" 2 est destiné à représenter le grand temple de Mexico; le n« 3 désigne l'escalier par lequel on montait h la plateforme régnant au sommet du téocalli. C'est là, ne l'oublions pas, qu'on a figuré les Uibemacles du terrible Huitzilopuchtli et plusieurs autres consacrés aux divinités principale3. Le n« 4 pourrait être Alvarado lui-même ; Hnterprète de cette peinture préfère y voir la personnification des Espagnols qui se rendirent les impitoyables exécuteurs de ce massaci'e. Près de ces doubles degrés, un prêtre précipité du sommet de la plate-forme va tomber à terre : la victime aux teintes foncées, dont les membres épars gisent à terre et que désigne le n^ 5, est un sacrificateur de la caste sacerdotale qui est tombé sous les coups des cimeterres castillans; le n<»6 représente un des nombreux seigneurs qui, sous la foi des traités, s'étaient rendus au temple pour assister aux danses sacrées.
La fin à une autre livraison, '
(«) Voy. le livre publié par M. Rayon, en iSil, sous le litre de Proeeto de Residencia contra Pedro de Alvarado, etc. Le savant directeur du Musée de Mexico, M. Ramirez, Ta enrichi de ses commentaires.