COFFRE DE MARIAGE DE PHILIPPE III
ROI d'eSPAGNE.
Ce coffre , entièrement recouvert de cuir noir, est d'un aspect sévère et répond mal, tout d'abord , à l'idée qu'on se fait d'un présent de noce. Sa tablette antérieure se ra-
I bat sur des charnières; elle est décorée d'une grande lo- ! sange de fleurons dorés. A\i centre de cette losange se trouvent les armes et la couronne d'Angleterre, surmontées elles-mêmes de la couronne d'Espagne, et soutenues, de chaque côté, par trois figures d'enfants dans un semis de marguerites; l'écusson se répète, mais de dimension moindre , aux quatre angles de la tablette. Tous ces emblèmes sont imprimés en or, sur le cuir, au moyen de fers de reliure. Cette face du coffre est, en outre, gaufrée de fleurs de lis et de petits ornements composés de deux mains unies au-dessous d'un cœur enflammé. — La partie supérieure est divisée en deux par la jfllce fixe du moraillon de la serrure. On y remarque huit écussons, non plus aux armes d'Angleterre, mais alternativement à celles d'Espagne et de Portugal; du reste, même fond gaufré de fleurs de lis et de symboles d'alliance. — Les côtés latéraux sont munis de poignées de fer qui permettent de transporter le meuble aisément, car il ne mesure que 59 centimètres de hauteur et 82 centimètres de largeur sur 40 centimètres de profondeur.
L'intérieur contraste, par sa richesse, avec la simplicité des dehors. Notre gravuve nous dispense de le décrire; nous nous contenterons d'indiquer le curieux procédé d'exécution qui place ce coffre royal au rang des objets d'art , et le distinglie des meubles anciens de même destination. En effet, les sujets de ses douze panneaux ne sont pas imprimés, mais gravés sur des bandes de cuir collées à même le bois, puis dorées en plein. Le contour des figures est indiqué d'un trait vigoureux de burin, tandis que le modelé a été obtenu en égratignant légèrement la couche d'or avec la pointe sèche , de manière à faire reparaître le ton brun du cuir par un système de hachures analogue à celui qu'un graveur eût emoloyé sur une planche de métal. Ce travail achevé, l'artiste a réchampi les fonds en bleu d'outremer, et coloré de blanc les marguerites dont ils sont parsemés. -- Rien de plus simple comme moyen , et cependant rien de plus brillant comme effet; à la lueur d'une lampe, l'outremer devient d'un noir velouté , et fait d'autant mieux valoir l'éclat de l'or.
Les deux figures du panneau centtal représentent Philippe III, roi d'Espagne, et Marguerite* archiduchesse d'Autriche, dont le mariage eut lieu en 1599. — Nous ^doutons que ce soient des portraits dans l'acception rigoureuse du mot; mais lejs signes héraldiques, les emblèmes, les marguerites, établissent surabondamment la qualité et le nom des personnages. - - Il convient d'observer que les rois d'Espagne s'intitulèrent rois d'Angleterre depuis le mariage de Philippe II avec Marie Tudor; de là les armes d'Angleterre suimontées de la couronne d'Espagne. Quant à celles de Portugal , elles rappellent la domination espagnole établie sur ce pays, en 1580, par le môme Philippe II, et qui subsista jusqu'à l'avènement au trône de la maison de Bragance, en 1640.
La signification du coffre est aussi clairement indiquée par la fontaine ornée d'un petit amour que par le symbolisme des accessoires : du côté de l'homme , un chêne , à ses pieds un chien , c'est-à-dire la force -et la fidélité ; près de la femme, un dattier chargé de fruits, image de la douceur et de la fécondité. Les allusions au nom de l'épouse se retrouvent encore dans les fleurs dont le sol est émaillé. —Ce genre de meuble, offert ici par le mari, faisait quelquefois partie de l'apport de la femme. Il était destiné à contenir des parures, des bijoux , tous les menus objets de la toilette des dames au seizième siècle, dont les planches de Woëriot, d'Etienne Delaulne et de Théodore de Bry nous ont conservé les gracieuses et délicates combinaisons.
Coffre de mariage de Philippe III, roi d*Espagne (en la possession de M. Lechevalier-Chevignird).
Uo des tiroirs du coffre; grandeur d'exécution.
Il est moins facile de nommer Tauteur ingénieux du 1 bondance dans ces compositions, tant de facilité de main sujet central et des grotesques des tiroirs. Il y a tant d'à- | dans ce mode insolite de gravure sur une matière rebelle,
comme est le cuir, à toute retouche, qu'un seul et même artiste a Ad concevoir et exécuter ces douze panneaux. Le style rappelle celui des écoles d'Anvers et de Francfort ; il présente un mélange identique d'éléments italiens,
français, allemands, et semblerait antérieur à la date certaine du meuble, 1599, si l'on ne considérait que la physionomie de la Renaissance ne saurait rigoureusement disparaître avec la dernière année du seizième siècle. En
Coffre de mariage de Philippe 111. — Panneau principal; aux deux tiers de Texécution.
France, nos monuments de la fm du règne de Henn IV et des premiers temps de Louis XIII ne se rattachent- il pas, d'une façon intime, au caractère architectonique de l'époque précédente? — Ceci est encore plus vrai pour le Nord. Nous croyons donc qu'on pourrait, sans trop de témérité, attribuer ces compositions au peintre-graveur Henri Goitzms (*), tout au moins à un artiste d Anvers, cette ville étant alors le siège de la puissance espagnole dans les Pays-Bas,
(•) Voy. t. XXVllI, 1860, p. 155 et suiv.
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
PREMIER RÉCrr.
Suite. — Voy. p. 178, 185, 198.
Depuis que l'ambitieux paysan méditait une suprême tentative, il songeait à l'anachorète de l'esplanade. Il comptait sur lui pour ce dernier effort, persuadé qu'il voudrait bien le suivre gratuitement et partager les chances bonnes ou mauvaises d^ l'entreprise. Il monta donc sur le plateau , où il ne vit point Matthieu , descendit Tescalier rustique de la hutte et ouvrit la porte sans façon. Le vieux
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montagnard venait d'allumer son feu ; sur le trépied couvert de rouille commençait à cuire , dans une marmite en fer, son invariable nourriture. Tournant le dos à rentrée de la cabane, il ne changea point de position quand il entendit ouvrir la porte, et dit, en continuant de bourrer sa pipe :
— Quelqu'un dans ma hutte? Voilà du nouveau î Et qui daigne me rendre visite?
— Un ami, répliqua Joseph Ottmann.
— Un ami? Les pauvres n'en ont guère. Un homme qui ne peut donner des repas, gorger le monde de viandes et de vin , ne doit compter sur raffection de personne.
— J'ai cependant compté sur la vôtre, quoique je ne puisse vous offrir qu*ùn morceau de pain d'avoine.
— Vous?
En prononçant ce mot avec un ton de surprise , Dulmenn se retourna pour examiner son interlocuteur. Il ne le reconnut ou, si l'on veut, ne le distingua pas tout d'abord, car la lunqiére ne pénétrait dans la hutte que par les fentes de la porte et l'ouverture ménagée au sommet du toit.
— Joseph Ottmann ! dit- il enfin. Oh ! je n'ai pas eu à me plaindre de vous assurément, et si je puis vous ôtr« utile...
— Vous pouvez m'aider à sortir du dénùment et me préserver de la mort. Je suis poussé à bout; il faut que je me tire d'affaire ou que je périsse.
— Quel dessein avez-vous en tête? Voulez- vous encore chercher du cristal? Vous n'avez pas été heureux jusqu'ici.
— Non , je n'ai pas été heureux ; mais cette fois un mystérieux avertissement m'a promis un plein succès..
— Allons , vous possédez deux des vertus théologales, la foi et l'espérance. C'est quelque chose, mais ce n'est pas tout. Si je ne me trompe , vos moyens ne vous permettent plus de louer des ouvriers.
— Je ne pourrais en payer un seul, car je suis pauvre comme Job. Avant de quitter ma maison , j'ai vendu ma dernière chèvre, celle qui fournissait du lait à mes enfants, et j'ai partagé avec ma femme le prix que m'en a donné Gunther. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous vous rappelez bien ma dernière tentative, la galerie creusée au Lœffelliom ?
— Parbleu ! si je me la rappelle ! Je souffrais de voir votre chagrin, quand nous l'avons abandonnée.
— J'en éprouvais un regret mortel ; il me semblait que j'étais arrivé tout prés de mon but et que je perdais la plus belle chance de ma vie. Mais comment faire partager mon opinion? Quelqu'un aurait-il voulu me croire? J'avais déjà eu tant de mécomptes ! Il a fallu me résigner, laisser partir ceux qui m'avaient secondé jusqu'alors, et rentrer chez moi , la désolation dans le cœur.
— C'était dur, j'en conviens. Un homme qui possédait .comme vous de la fortune et aurait voulu l'augmenter,
perdre tout, jusqu'au dernier florin! Mais aussi pourquoi ne pas vous contenter de votre aisance? Elle eût été une bénédiction pour tant d'autres !
— J'ai ei> tort, je l'avoue; si la chose était encore à faire, je pense... oui, je pense que je ne commettrais pas la même faute. Maintenant, je suis tombé dans le gouffre ; il s'agit de me tendre une corde pour m'en tirer.
— Bien des motifs vous conseillaient la prudence, continua Dulmenn poursuivant son idée. Vous avez une femme et trois enfants dont vous compromettiez le bonheur et l'avenir. Ah ! si le destin m'avait traité avec autant d'indulgence que vous I Mais rien ne m'a réussi ! A mon début dans le monde, je ne possédais que mes deux bras; sauf de rares moments, j'ai toujours lutté contre l'inquiétude
et le besoin. J'avais une femme, elle est morte; j'avais, comme vous, trois enfants, ils sont morts. Me voilà seul à un âge où l'on n'intéresse plus personne, où l'on ne forme plus de nouveaux liens.
A ces mots succédèrent quelques instants d'un pénible silence; puis Matthieu, faisant un effort sur lui-même, reprit la parole.
— Mais causons d'autre chose. Vous voulez donc jetonrner dans la montagne?
— Sans doute; c'est mon dernier moyen de salut. Trois fois de suite, d'ailleurs, j'ai vu en rêve la grotte du Lœffelhorn. Je croyais y travailler seul, pendant la nuit, avec une ardeur fiévreuse; la sueur coulait sur mon front et sur ma poitrine. Devant moi brillait une étoile que j'apercevais au loin, comme si la pierre eût été diaphane. Sa lumière tranquille et nuancée d'un vert tendre paraissait me convier à poursuivre mon labeur et m'en promettre le succès. Puis-je croire que cette vision encourageante ne m'ait pas été envoyée par le saint qui me protège ou par Dieu lui-même? Sa bonté se sera émue de ma souffrance et veut me donner les moyens de réparer ma
I sottise.
— Eh bien ! acceptons cet augure,
I — J'ai songé à vous parce qu'il me serait pénible de travailler seul, et que j'irais d'ailleurs plus lentement.
I Matthieu, me suis-je dit, ne refusera point de m'accompagner; il vit à sa guise, loin du monde; aucune tâche
, obligée ne l'arrête. Personne ne remarquera son absonce, et nous pourrons faire en secret notre expédition. Ai -je
I eu tort?
— Mais non; je ne demande pas mieux que de vous suivre. En admettant que le pronostic se réalise, nous partagerons comme des frères. Je vieillis; le moment n'est pas loin peut-être où mes forces m'abandonneront; je puis tomber malade, et alors, dans l'un et l'autre cas, un fonds Je réserve sera le bienvenu. Quoique la vie ait pour moi peu d'agréments, je ne veux pas me laisser mourir comme un chien, si toutefois le sort le permet.
La figure de Matthieu , pendant qu'il articulait ces paroles, en exprimait admirablement la signification. La tristesse et le courage se peignaient h la fois sur ses traits réguliers, sur son front aux lignes pures. Ses cheveux presque' blancs , sa barbe grise, rendaient plus touchantes sa douleur et sa fermeté. Quand un jeune homme souffre, on pense qu'il a devant lui une longue carrière, où il trouvera des compensations ; le chagrin sans espérance qui afflige un vieillard émeut bien autrement.
— Puisque nous sommes d'accord , dit à.son tour le visiteur, il ne s'agit plus que de nous entendre. Il faudrait tâcher de n'être vus par personne, quand nous allons nous mettre en route. Je ne veux pas que l'on sache où nous aurons enfin découvert un trésor. On y viendrait puiser derrière nous. Attendons la nuit, en conséquence; le ciel est pur, la lune dan^ son second quartier depuis deux jours; elle éclairera suffisamment notre chemin.
— Nous ne pouvons partir sans provisions, car là-haut c'est à peine si les chamois trouvent de la nourriture.
— J'y ai songé ; voilà trois florins pour acheter du pain d'avoine. C'est tout ce qui me reste.
— Et moi , j'ai quelques boisseaux de pommes de terre dans ce trou fermé avec une planche. Nous ne mourrons pas de fahn. Mais j'entends bouillir mon ragoût. Puisque nous avons fait un pacte d'alliance , vous accepterez sans doute mon invitation à dtner. La table sera bientôt mise et le service ne me donnera pas grand'peine.
En disant ces mots, Matthieu prit dans une vieille huche, le seul meuble de l'habitation, une cuiller et une assiette de bois, destinées à son convive. Son inva-
fiable coutume de manger dans la marmite le fit hésiter d'abord sur le cérémonial qu'il observerait lui-même. Un certain respect pour Tancienne aisance de son hôte ayant triomphé de Thabitude, il prit une seconde assiette, par sentiment des convenances. Tous les deux alors mangèrent sur leurs genoux, avec la simplicité des patriarches. Un verre d'eau de source, transparente comme le diamant, compléta le festin.
Quand arriva la brune, quand les derniers rayons du jour luttéreniieilencieusement contre les premières ombres de la nuit, Matthieu alla lui-même acheter dans le village le pain d'avoine, et laissa, comme par hasard, tomber quelques mots sur un voyage qu'il comptait faire prochainement. Aussitôt que la lune, après avoir dépassé les hautes chaînes, plongea au fond des vallées sa blanche lumière, les deux compagnons se mirent en chemin. Celui qui les aurait rencontrés les eût pris pour des voleurs. Ils portaient l'un et l'autre une charge énorme : pains d'avoine, pommes de terre, bâtons ferrés, pics, maillets, ciseaux à tailler le roc, marmite à trois pieds, paillassons pour dormir, bois pour allumer le feu. D'autres individus que des montagnards n'eussent pas été loin sous de pareils fardeaux, vu surtout qu'il fallait constamment gravir. Ils cheminèrent sans trop de peine tant qu'ils parcoururent la vallée d'HasU ; mais quand ils entrèrent dans la Vallée latérale que borde au septentrion le redoutable groupe des Zinken , leur marche devint de plus en plus pénible. Leurs préoccupations, la force de l'habitude et la majesté des scènes déployées devant eux les empêchèrent d'y songer, l^es hautes montagnes sont, en fait de paysages, ce que les contes arabes sont en fait de littérature, une splendide extravagance, le domaine de l'invraisembLible, un songe et un poème fantastique, la région des surprises et des merveilles. Ces pics téméraires, qui semblent vouloir tra-^ verser le firmament, ces vastes plaines de neige, ces palais de glace, ces rivières toutes formées qui ert sortent impétueusement, comme des chevaliers tenus longtemps immobiles au fond d'un château magique, frappent les intelligences les moins faciles à émouvoir. Non-seulement la grandeur des images emporte le spectateur dans l'infini, mais la stérilité du sol, l'abaissement de la température, les violences du ciel, l'aspect général d'un monde inhospitalier, provoquent la terreur et excitent l'inquiétude. C'est là vraiment que l'homme se trouve seul, sans aide et sans appui, loin de toutes les ressources, au milieu de pouvoirs hostiles, au milieu d'une nature malveillante , où rien n'est créé pour lui. Dès les premiers pas, il quitte la terre habitable, il pénètre avec effroi dans le doDQaine absolu des forces mystérieuses qui agitent l'univers. Nul signe d'intérêt, nulle marque de sympathie, ne le flattent et le rassurent. Il éprouve le même sentiment qu'un navigateur perdu sur l'Océan sans bornes.
Ottniann et Dulmenn étaient confusément troublés par ces émotions diverses pendant qu'ils montaient vers le Lœffelhorn, et les demi-ténèbres d'une belle nuit, le grave dessein qui occupait leur pensée, ajoutaient à la viyacité de leurs impressions. Il était deux heures du matin quand ils arrivèrent en face de la grotte. Si hardis qu'ils fussent, ils n'osèrent point traverser le torrent, gravir les marches indécises qui menaient à l'excavation , dans Tombre immense que projetait la montagne. Le colosse paraissait leur tourner le dos et contempler la lune, mollement assise au bord d'un nuage comme sur une splendide ottomane. Ils prirent donc le parti de bivouaquer à l'endroit où ils se trouvaient, en choisissant, pour s'y établir, une sorte de palier naturel. Quoiqu'on fût dans les premiers jours du mois d'août, il faisait si froid que le thermomètre serait descendu bien près de zéro. Les
deux compagnons allumèrent un peu de feu et s'installèrent sur des fragments de roc.
La suite à la prochaine livraison.