DE PIERRE LE GRAND
Le fac-similé que nous reproduisons est la fin d'une lettre, en date du 19 mai 1695, Nijni- Novgorod, écrite par Pierre le Grand à AndreïAndréévitchVinius. Elle est en caractères russes, sauf la signature : Pïter BomBorDïr (Pierre le bombardier, le canonnier). Le tsar écrivait d'ordinaire plus lisiblement, et en lettres de la grandeur de celles qui forment sa signature. Son écriture habituelle est grossière.
Il a la main d'un homme qui manie la hache et bat l'enclume.
Il se servait, en i 697 , pendant son voyage en Europe, des deux cachets dont nous donnons le dessin (p. 216).
L'un porte une légende en russe , et celle de l'autre est en hollandais. Autour de la figure du tsar se trouvent les emblèmes du pouvoir souverain , de la guerre et des arts utiles : 1" le sceptre; 2" les armes : épée et sabre, lance, pique et hallebarde, mousquet, canon et écouvillon, cuirasse , tambour et cornet; 3"" le compas , l'enclume et la clef.
Ce sont des cachets et non pas des sceaux ; ils sont personnels à Pierre Mikhaïlovitch et ils n'ont pas la valeur ofGcielle d'un sceau impérial. En effet, ils ne portent pas, comme le sceau d'Ivan le Terrible, que nous avons publié (p. 143-144), et comme tous les autres sceaux russes, le nom et le titre de l'empereur, et les armes de l'empire : 1° l'aigle impériale ; 2° le cavalier en cœur de l'aigle, cet ancien emblème byzantin , qui représente l'empereur comme propagateur du christianisme , et qui, en 1727 seulement, et par suite d'une erreur, a été désigné sous le nom de Georges, puis de saint Georges.
Pierre le Grand est, nous le croyons, le premier parmi les tsars qui ait eu un cachet personnel autre que le sceau de l'empire. C'est là un de ces infiniment petits dans lesquels se marquent le caractère d'un homme et son rôle. Avant lui, les tsars sont plutôt des personnifications du pouvoir autocratique que des personnalités distinctes. Le souverain a absorbé l'homme, et il l'efface. « Pierre I"" r<t au contraire une personne^ et non une chose. C'est le pre-
mier qui, en Russie, se soit émancipé. Il tire sa force de lui-môme, et la met au service d'une idée qui le fait triompher malgré tant d'obstacles.
> Il a dissipé Tobscurité mystérieuse qui entourait avant lui la personne des tsars. Il rejeta ces vêtements de moine dont se paraient ses prédécesseurs. II ne se contenta point du rôle misérable d'un grand lama chrétien , qui apparaît de loin au peuple, couvert de vêtements dorés et de pierres précieuses, lorsqu'il va gravement de son palais à la cathédrale de l'Assomption , et de de la cathédrale à son palais. Il se montra à ses sujets comme un simple mortel.
> Il faut le voir, ce travailleur infatigable , en simple uniforme, donnant des ordres depuis le matin jusqu'au soir, et expliquant comment il faut les remplir. 11 est maréchal ferrant et menuisier, ingénieur, architecte et pilote. Partout on l'aperçoit sans suite, ou tout au plus avec un aide de camp, et dépassant les autres hommes de la tête. » (')
Il aura donc un cachet particulier et distinct du sceau de l'empire, parce qu'il est Pierre, fils d'Alexis, une individualité énergique et puissante, et non un tsar au caractère effacé , comme ses prédécesseurs. Il ne met sur son cachet ni son titre, ni l^s armes de son empire : vous n'y voyez que sa personne , entourée d'une légende qui vous dit ce qu'il aime, ainsi que des emblèmes de ce qu'il préfère à tout : le pouvoir politique, la guerre et les arts mécaniques.
Cachets de Pierre le Grand.
Parmi les outils qui rappellent sa passion pour les arts mécaniques, il a oublié de mettre une hache. Cependant il maniait très-bien la hache, de ses royales mains. Il savait construire des vaisseaux et faire sauter des têtes.
Georges Kosb, secrétaire d'ambassade de l'envoyé extraordinaire de l'empereur Lcopold« nous le montre, en 1698, après la révolte des strélilz, coupant de sa main des têtes. La tradition va plus loin. Elle nous le représente se promenant , la hache à la main, entre deux rangées de soldats la tête sur le billot, frappant à droite, frappant à gauche, choisissant celui-ci, faisafirt attendre celui-là; puis fatigué et se reposant, et reprenant son ouvrage quand il a soufflé un peu.
Même ardeur au chantier maritime. Pierre est un excellent ouvrier, très-laborieux et très-habile, qui a voulu suivre et pratiquer de ses mains les détails sans nombre de l'architecture navale, depuis la mise en état des bois qui serviront à construire le navire jusqu'au calfatage et i la couche de goudron à donner au navire construit.
En voulez-vous une preuve? Nous avons sous les yeux le certificat donné à Pieter Migaijlof par Gerrit Claesz Pool , maître charpentier de navire de la Compagnie des Indes orientales, chambre d'Amsterdam. Ce brave homme affirme en toute vérité que, depuis le 30 août 1G97 jusqu'au 15 janvier 1698, date du certificat, ledit Pieter a travaillé au chantier avec diligence et en bon ouvrier, et qu'il a construit de ses mains la frégate Pitrre-et'Paul, de cent pieds de long. Il énumére dans leur ordre, et en
(*) Trad. de Herzen, État social delà Ruate.
termes techniques, toutes les opérations qu'a faites Pieter Migaijlof pour amener à fin sa frégate ; il conclut que maintenant il est passé maître.
Dans ce peu que nous publions de lui , il y a encore d'autres détails' par lesquels l'homme se révèle. Ainsi, il met dans sa signature ce mot bambardir, qu'il fait russe par un acte de sa volonté, et qu'il écrit avec trois majuscules, comme s'il formait trois mots. Il nous rappelle ainsi que lui, Pierre, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toute la Russie (Bjiéou mlstiou Petr imputer i samodezjets Vsérossiiskii), il a eu l'idée singulière de servir dans son empire, comme soldat et matelot, sous des chefs étrangers, en se réservant le droit de se donner à luimême de l'avancement quand il croirait en avoir mérité.
Remarquez aussi que la légende de l'un des cachets est en hollandais. Pierre aime par-dessus tout la Hollande et la langue hollandaise. Son rêve est de faire de ses Russes des Hollandais ; de leur donner cet amour du travail , cet esprit industrieux, cette marine de commerce et cette marine de guerre sans égale pendant tout un siècle, qui ont fait la richesse et la grandeur de la Hollande. Dans sa passion aveugle, il ne voit pas que l'organisation sociale et politique de son pays et que la nature elle-même refusent à la Russie ces éléments de puissance. Il ne comprend pas que si les Hollandais sont laborieux et industrieux , c'est que de tout temps ils ont été libres. Il ne voit pas que leur puissante marine de guerre est le résiiUat naturel de leur immense commerce maritime, qui leur prépare pour le combat des capitaines et des matelots. Il n'a pas aperçu que ce commerce lui-même est une conséquence de la constitution géographique de la Hollande, ce pays dans lequel la mer et les grands navires qui reviennent des terres lointaines pénétrent partout, par les golfes, par les rivières. Comment n*a-t-il pas remarqué que si la Hollande est comme une agglomération d'Iles séparées par des bras de mer, la Russie, au contraire, n'est qu'un immense continent, que la mer semble n'aborder qu'à regret, sur bien peu de points, et qu'elle bloque six mois de Tannée avec ses glaces. Rien ne Ta frappé de tous ces faits si évidents. Il va donc essayer de faire de la Russie une puissance maritime, malgré la nature, et de lui donner, malgré la raison et l'expérience, une marine de guerre quand elle n'a pas de marine de commerce. Il échouera dans cette poursuite d'une chimère.
Dans sa lettre, il se donne le titre, étranger à la langue russe, de bombordïr. Il la commence par un mot hollandais : Myn Her (Monsieur). La légende de son cachet est en hollandais. Ce ne sont pas là des faits isolés. 11 semble que Pierre I'' ait voulu changer la langue russe, comme il tentait de détruire la Russie antique pour la remplacer par une Russie nouvelle, faite à son image. Les mots étrangers entrent sous lui dans la langue russe comme en pays conquis. Ils y prennent domicile sans espoir de retour, et se naturalisent si bien , qu'aussitôt ils se déchnent avec les sept cas de la langue russe, ils se conjuguent avec la variété subtile de ses modes, de ses temps et de ses (upecls, et ils produisent d'innombrables 'dérivés à la mode russe ; le tout avec la physionomie la plus étrange. Ils sont chez eux maintenant en Russie; et ils se domaent leurs coudées franches.
Cette corruption de la langue russe avait commencé sous le tsar Alexis Mikhaïlovitch. Le père de Pierre I* avait dans son armée régulière des maïor, des roimutr, des capilan, des kvartirméister; ies kapral, des reiter. Mais c'est seulement de Pierre I^' que date la grande invasion des mots hollandais, allemands ou latins dans la marine, l'armée et l'admmistration.