Tome XXX. - Juillet
tance double Tattrait; une masure au pied des Pyrénées prête plus à la rêverie qu'une fiére ceinture de murailles en pleine Brie. Quoi qu'il en soit, j'avais décidé un peintre de mes amis à quitter quelques mois Fontainebleau pour
Provins; je lui promettais, et j'ai tenu parole, des paysages variés et doux, des lignes onduleuses, entremêlées sans confusion, des bois qui embellissent les formes de la terre sans les cacher, enfin le riant accord de la richesse et de la mesure; au milieu de ces gracieux alentours, entre deux petites vallées , une ville couchée h demi sur les pentes d'une haute colline ; des pans de murs, des donjons chargés de lierre, des terrasses abruptes et verdoyantes qui semblent les assises d'un grand piédestal où sont debout une tour et un dôme.
La ligne de Mulhouse est plate et monotone; elle traverse de ces pays riches, sans arbres et sans mouvement, qui doublent la longueur d'une route. Mais cette uniformité môme est favorable à la vallée de la Vouizie, qui s'ouvre tout à coup sur la gauche, dominée par un grand viaduc; il n'y a plus autour de nous que de l'ombre, des bosquets et des prés; mon compagnon, penché â la portière, entrevoit la ville haute, et j'épie avec anxiété l'effet que produit sur lui ma ville natale. A peine descendu de voiture, il demande lui-même à courir, tandis qg'il fait jour encore, jusqu'au pied de la colline. Nous suivoRS une allée de tilleuls plantée sur les anciens remparts, et d'arbre en arbre le dôme et la tour changent de place ; û mesure que nous avançons, un jeu de l'ombre et de la lumière varie l'aspect du tableau. Le rempart nous conduit promptement sur la route de Paris et nous met face «^ face avec un paysage d'une gravité tempérée. C'est celui que nous offrons au lecteur et que mon ami voulut reproduire le lendemain môme de notre arrivée.
Sur la gauche et prés de nous se dresse la tourelle aux Anglais, dont l'ombre tombe sur des prîjiries en pente; des tas de foin, dont l'odeur saine vient jusqu'à nous, sont couchés au-dessous de terrains rocailleux où se plaisent les vignes. Quelques clos pareils à de petits bois escaladent la côte et se mêlent aux prairies. Plus haut, l'œil est arrêté par une ligne irrégulière de vieux murs; là se profilent des arcades fermées où les moines du couvent de Saint- Jacques, puissants jadis , abritaient leurs espaliers; ici s'élève une sorte de forteresse carrée, le Pinacle, où demeuraient les maires au temps de la splendeur provinoise, et qui sert maintenant d'habitation à un archéologue distingué, historien de la ville. A partir d'une dernière tourelle, la muraille s'abaisse brusquement à droite et suit la pente rapide; d'un côté elle borne les terrains de Saint- Jacques, de l'autre elle domine un sentier escarpé qui la sépare du parc de M. M... Le sommet de la colline est occupé par des jardins et des maisons qui ont la vue admirable du midi et du couchant. Et voyez-vous, à droite, un peu avant celte terrasse plantée de tilleuls bas, juste audessus des enclos boisés qui dissimulent la brusque descente du sol, cette maison dont la façade est dans l'ombre? Que de sou venih heureux elle m'envoie ! Elle a vu s'éteindre à l'horizon, dans les féeries du couchant, quelques-unes des plus douces journées de ma jeunesse. Derrière cette demeure aimée, à l'extrémité d'une assez grande place assombrie par de grands arbres, est située l'église ancienne et sévère, dont le dôme gris s'illumine sous les rayons horizontaux comme une coupole du Caire ou de Jérusalem. A l'autre bout du grand quinconce appelé le Cloître, en face de l'église , la grosse tour au toit pointu sonne cinq heures. Il est temps de rentrer; de grandes bandes rosées s'étendent au levant comme une jonchée de lilas sur l'azur pAli du ciel ; le soleil touche presque l'horizon. Les vapeurs qui s'élèvent à la tombée du jour se teignent de riches couleurs et décomposent les derniers rayons; les merveilles fantastiques abondent dans les plis éclatants des nuages; montagnes d'or, châteaux écroulés soudain, vagues formes de poissons et d'oiseaux, tous les spectacles se pressent et
se succèdent. La beauté des couchers de soleil est un des privilèges de Provins; et ce n'est pas là une illusion : Téva-^ poralion des eaux, condensée par d'étroits vallons, suffit à expliquer le fait que nous donnons comme certain.
Que faire après le dîner? Quoique les rues de Provins soient depuis peu éclairées au gaz, elles n'ont le soir aucun de ces attraits qui prolongent la flânerie du Parisien. En attendant l'heure du repos, j'édifiai mon compagnon sur ; quelques points d'histoire locale ; à vrai dire, je brûlais de lui apprendre tout ce qui pouvait relever Provins dans son estime; il eut le bon goût de m'interroger; ce que j'ai fait pour lui , je vais le faire succinctement pour nos lectçurs.
Le territoire de Provins est compris dans le bassin de Paris; il est probablement sorti des eaux après que la Seine eut creusé son Ht et quand les bassins intérieurs purent aussi se faire des voies d'écoulement. Le soi recèle des débris d'animaux antédiluviens et des coquilLiges fossiles. Deux petites rivières, quelques ruisseaux, se réunirent dans un courant commun et formèrent la Vouizie , qui se jette dans la Seine à peu de distance. Les eaux descendirent ainsi des sables dits de Fontainebleau jusque dans la craie, au travers des grès, des meulières, des calcaires, argiles et sables inférieurs. Originairement marécageux dans les vallées et couronné de forêts, le pays fut babité par les Gaulois, dont on a dernièrement découvert un assez grand cimetière sous un tumulusque, depuis des années, l'agriculture détruisait silencieusement. Les bracelets et colliers qu'on y trouve sont de bronze ; le fer y paraît à peiné et comme ornement. L'âge de la pierre a laissé une assez grande quantité de haches et de couteaux. L'emplacement de Provins convenait aux habitudes gauloises; c'est une croupe défendue dans ses parties saillantes par des vallées et coupures naturelles. L'espace entre les vallées était facile à défendre, protégé qu'il était par de grands bois. Les Romains semblent avoir profité de ces avantages ; la ville occupait, sous leur domination , le milieu d'un grand quadrilatère fermé de deux côtés par la Seine, à vingt et trente kilomètres en avant, et des deux autres par deux voies qui se réunissaient à Chailly, près de Coulommiers. On a prétendu qu'elle fut établie sur un grand camp fortifié , tracé par César, dont la'grosse tour porte «encore, on ne sait pourquoi, le nom. La campagne recèle une grande quantité de tuiles et de briques romaines ; mais on ne trouve rien de romain dans Provins même.
Provins fut , suivant Mézerai , une des premières conquêtes de Clovis, et ne sortit du domaine des rois que pour entrer dans celui des maires du palais. Au temps de Charlemagne, il était chef-lieu d'un pagus et battait monnaie; il fut pris par Louis le Germanique , repris par Charles le Chauve, et résista aux invasions normandes. C'était une puissante place de guerre. La maison de Vermandoîs, qui supplanta les Carolingiens en Champagne, transmit Provins à la famille des Thibaut, comtes de Blois; les nouveaux maîtres en firent leur seconde capitale et leur séjour de prédilection ; des fortifications inexpugnables sans cesse augmentées et réparées (onzième et treizième siècle) leur permettaient d'y braver leurs ennemis; lors de la grande coalition des seigneurs, en 1228, Thibaut le Chansonnier s'y retrancha et fit la paix avant d'y être attaqué. Quand les comtes de Champagne eurent acquis la couronne de Navarre, Provins négligé commença de déchoir, et Icâ rois de France qui succédèrent aux comtes ne firent rien pour une ville que son industrie et son commerce devaient leur recommander; les Anglais la prirent et, en 1433, la perdirent; Henri IV en fit le siège et s'en empara en 1590 : c'est la dernière fois qu'elle ait joué un rôle militaire. Cependant la position en est toujours forte, et le général Haxo regrettait, en 1815, de n'avoir pas eu à la défendre
contre Tennemi qui, après avoir forcé le passage de la Seine à Nogent, se dirigeait sur Paris par Nangis et Mormans.
Je reviens sur l*époque glorieuse de Provins, que j*ai à peine indiquée. Au treizième siècle , Provins était un des centres du commerce et de l'industrie en France. Depuis une époque très-reculée, deux des foires de Champagne s y tenaient tous les ans comme à Troyes (voir l'ouvrage de M. F. Bourquelot, récemment couronné à Tlnstitut); on y venait de tous les pays de France, ^e Hollande et d*l taire ; les négociants de chaque ville importante y avaient des bétels dont les désignations existent encore ; les Florentins y abondaient : plusieurs d'entre eux s*y établirent et obtinrent des charges municipales; les Lombards y faisaient le change; les Flamands importèrent l'art du tissage et de la draperie, source principale de richesse. En l'honneur de cette industrie nouvelle, la monnaie provinoise fut décorée d'un peigne, emblème qui fut reproduit sur la monnaie sénatoriale de Rome. La ville , dont l'enceinte est vaste encore, renfermait peut-être cent mille âmes; la cour de Champagne y menait joyeuse vie; les comtes avaient un palais à l'extrémité même de la ville haute , dans une situation magnifique, où est aujourd'hui le collège : de leur terrasse, qui existe encore, ils voyaient toute la ville basse et la vallée au loin, couronnée par la forêt du Sourdun. Sur les murs, autour de la salle du festin, Thibaut le Chansonnier, l'un des plus fameux trouvères de son temps, avait fait inscrire ses poésies en lettres d'or; c'était lA où je vous montrerai demain une haute paroi couverte de lierre.
Provins était une commune active et puissante; -des chartes de 1190, 1230, 1252, 1272, constatent et réglementent l'administration municipale, qui peut-être remonte aux Romains; dès 1153, on peut croire que la commune existe, ou au moins une sorte d'autonomie. Autour de Provins s'étendaient un vilois et une banlieue qui comprenaient environ la moitié de l'arrondissement moderne; la grande commune y avait ses mairies vassales qu'elle affermait, ses serfs, ses bourgeois, ses mainmortables et taillables. De 1230 à 1350, on a la liste des maires qui étaient élus annuellement; ils semblent avoir eu, en certains cas, l'exercice de la justice criminelle. Leurs fonctions n'étaient pas sans danger; et l'un d'eux, G. Pentecoste, fut assassiné au Pinacle, où il demeurait. La décadence commença vers la fin du treizième siècle : des impôts excessifs accablèrent l'industrie et les ouvriers en renchérissant les matières colorantes et tous les objets de nécessité; les foires, négligées par les rois, ne rivalisèrent plus avec les foires de Saint-Denis et de Lyon. D'autre part, les officiers royaux ne cessèrent d'empiéter sur le pouvoir municipal; des procès, des tracasseries sans nombre, suscités par la lutte que le peuple soutenait contre l'aristocratie bourgeoise et administrative , amenèrent une interruption dans la succession des maires. Il n'y eut plus que des procureurs de ville. La mairie fut rétablie en 1564, ou plutôt en 1610, mais sans reprendre son ancienne importance. Provins était désormais déchu ; il ne lui reste plus que le souvenir de quelques hommes illustres et des monuments curieux.
Parmi les personnages qui méritent une mention particulière, citons d'abord trois saints. Au dixième siècle, Lncence, pauvre fileuse de laine, accusée d'impureté, prit un charbon ardent et dit : « Qu'il me brûle si je suis coupable. B L'épreuve réussit, et la ville fit sa patronne de cette vierge si confiante en son innocence. Un enfant de Savins, près Provins, poursuivi, dit-on, par des païens, préféra le martyre à l'abjuration ; décapité, il porta sa tête comme saint Denis : c'eât lui qu'on nomme saint Lyé. Des érudits ont fait ici un rapprochement entre Lyé et Lyaeus, pi ont voulu voir (|ans la légende de saint L^é un souvenir
local du culte de Bacchus. Un vitrail où est peint le martyre du saint a été transporté au Musée de Cluny. Au douzième siècle, Thibaut, parent des comtes, à la veille de recevoir la ceinture militaire, s'échappa de la ville ; il alla servir des charbonniers, puis passa en Italie, et fit de nombreux miracles; une église, dont il reste peu de chose, lui fut dédiée à Provins, et une fontaine a conservé son nom.
Provins eut ses guerriers : sans parler de ses comtes, dont l'un fut roi de Jérusalem (Henri II, 1192), on peut va^nter Milon le Breban ou de Provins. Il fut à la croisade de 1202, se trouva au siège de Constantinople dont il devint gouverneur; c'est alors qu'il envoya ù Provins le chefAe saint Quiriace, juif qui découvrit la vraie croix, et dont l'église de la ville haute porte le nom. H fit une grande quantité de donations aux établissements ecclésiastiques : c'était un moyen de conserver son nom. Sa famille existe encore à Troyes. On voit encore à Provins sa maison, sorte de bastion qui domine une des lignes intérieures des fortifications.
Si nous venons aux gens de robe et d'église, nous trouvons Jean Desmarets, dont l'hôtel existe encore. Son père fut maire ; quant à lui , on connaît le rôle important qu'il joua durant la minorité de Charles VI et durant les troubles des Bourguignons et des Armagnacs. Il louvoya longtemps avec art entre tous les partis; mais il fit la faute de se porter médiateur entre Paris révolté et ki cour. 11 avait des ennemis qui tournèrent contre lui sa sagesse ; il périt victime des réactions politiques. Les d'Aligre , longtemps abbés de Saint-Jacques, fournirent à Louis Xlll un chancelier de France, et à Louis XIV un ambassadeur financier, conseiller d'État, qui parvint comme son père à la chancellerie.
Les érudits et les gens de lettres ne nous manquent pas non plus. C'est d'abord frère Guyot de Provins, comme l'appellent les manuscrits, auteur d'un ouvrage satirique nommé Bible-Guyot (douzième et treizième siècle); puis Thibaut, comte de Champagne, roi de Navarre, amant de Blanche de'Castille, et qu'on surnommait le Chansonnier. Roger de Provins était physicien de saint Louis. Toussaint Rose, secrétaire de Louis XIV, qui écrivait et signait pour le roi , membre de l'Académie française , naquit à Provins (son père fut maire). Son fauteuil est aujourd'hui occupé par M. Lebrun, auteur de Marie Stuart, qui, élevé à Provins, s'y plaît comme dans son pays natal. Toussaint Rose était fort instruit, et l'on conte un plaisant tour qu'il fit à Molière : comme celui-ci lui récitait après dîner la chanson du Médecin malgré lui, « Bouteille ^ ma mie... », « C'est fort bien imité, » dit l'académicien ; et il récita sur-le-champ une traduction si exacte en vers latins, que' Molière fut forcé de croire qu'il s'était rencontré mot pour mot avec un auteur ancien.
Comment parler des enfants de Provins sans honorer la mémoire d'Hégésippe Moreau, mort'comme Gilbert a l'hôpital? Il est vrai qu'un caractère incommode et quelques égarements contribuèrent aux malheurs de sa courte vie. Mais Moreau, tel qu'il est, avec le mince bagage qui le suit à la postérité, reste l'un des poètes les plus distingués de notre siècle, c'est-à-dire du siècle le plus fécond eu poètes. Il ne faut pas en faire un mélancolique, un élégiaque doux et pur ; c'est d'abord et avant tout un satirique de premier ordre et un écrivain plein de mesure et de force. Cela dit, ne devons-nous pas citer ici quelques vers de sa charmante pièce intitulée Yoidzie?
La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes lies? Non; Mais, arec un murmure aussi doux que son nom, Un tout petit ruisseau coulant visible à peine; Un géant altéré le boirait d'une haleine ; Le nain vprt Obérpn, jouant au bor4 des flots,
Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.
Mais j*aiine la Vouizie et ses bois noirs de mûres
Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage, Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge, Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs, Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.
Menteurs! ils lui annQnçnient la gloire et la fortune; ils n*ont tenu que la moiti(^ de leur promesse.
La suite à une autre livraison.