PONTS SUSPENDUS
Nous avons donné des détails sur la construction des ponts suspendus (t. I", p. 311 ; t. II, p. 357; t; X, p. 306). Nous avons décrit les ouvrages les plus remarquables dans ce genre (ponts de Fribourg, de la Roche-Bernard, de Menay, etc.); mais aucun de ces ponts suspendus n'a été employé pour le service d'un chemin de fer.
Deux raisons principales semblent devoir faire renoncer
à l'emploi de ce genre d'ouvrages sur les voies ferrées : i^ Le peu de stabilité du tablier du pont, qui peut prendre, par suite du passage des trains, ou simplement sous l'action d'un grand vent, des mouvements capables d'amener des déraillements ;
i** La solidité toujours un peu douteuse des câbles, chaînes et tiges de suspension. En effet, le fer présente une résistance beaucoup plus variable qu'on ne le croit généralement ; récemment travaillé, il possède une texture fibreuse comme celle du bois; on ne panient à le briser qu'en le ployant et le reployant un grand nombre de fois sur lui-même, et la cassure montre des arrachements ou nerfs trés-distincts. Dans cet état, le fer est extrêmement résistant; malheureusement il passe peu à peu à un état tout différent, surtout sous l'influence de vibrations souvent répétées et sous l'action des grands froids. Le fer devient trés-cassant et cristallin; c'est-à-dire que si l'on brise une barre de fer et qu'on examine la cassure, on n'aperçoit plus aucune fibre, mais seulement les facettes brillantes d'une foule de petits cristaux cubiques (petites masses de fer ayant
FiG. 1. — Pont suspendu sur le Niagara; vue générale. — Dessin de Gagniet.
la forme d'un dé à jouer). Quand les tiges qui portent le tablier d'un pont ont pris cet état cristallin , elles peuvent €e rompre toutes ensemble si elles se trouvent soumises à un mouvement de trépidation régulier. Aussi, depuis le funeste accident du pont de Broughton (voy. t. II, p. 358), et surtout depuis la terrible catastrophe du pont d'Angers, a-t-oa soin, quand on fait passer des troupes sur les ponts
suspendus, de leur faire rompre le pas et de les diviser par pelotons peu importants.
Malgré les deux graves défauts inhérents aux ponts suspendus, les Américains n'ont pas craint de les employer sur leurs chemins de fer.
Un ingénieur allemand, M. Robling, a construit pour eux deux célèbres ponts suspendus, celui du ^ia^ara, et\
amont de la fameuse chute, et un autre pont sur le Kenlucky, encore plus hardi que le premier.
Une disposition très-ingénieuse a permis de donner au tablier *du pont du Niagara une rigidité suffisante pour
été remplacées par de nombreux câbles obliques qui contribuent à donner de la rigidité à l'ensemble de l'ouvrage, en même temps qu'ils oiïrent plus de garanties de solidité.
La longueur totale du pont du Kiagara est de 246 mètres. Celui du Kentucky n\i pas moins de 367 mètres. Il passe à 1)1 mètres au-dessus de la rivière Kentucky.
Dans les autres systèmes de construction , il ne serait guère possible de franchir une aussi grande distance en une seule travée. C'est ce qu'indique le tableau suivant, où
FiG. 2. — Pont du Niagara. — Coupe en travers et perspective du tablier supeneur.
empêcher les déraillements, et de plus elle a rendu trèsfacile la circulation entre les deux rives.
Le tablier du pont est établi à 74 mètres au-dessus du niveau. H est formé de deux parties superposées, comme l'indiquent les figures 1 , 3 et 4.
FiG. 3. — Pont du Niagara. — Coupe en travers et perspective du tablier inférieur.
Le tablier inférieur sert uniquement au passage des voitures et des piétons. Le tablier supérieur porte une seule voie de fer, suffisante pour le service entre les deux rives.
Ces deux tabliers étant réunis aussi solidement que possible par un grand nombre de pièces verticales et obliques, la rigidité du système est très- satisfaisante; elle est encore augmentée par un parapet en forme de treillis établi de chaque côté du tablier supérieur.
Quant à la stabilité générale de l'ouvrage, on l'a rendue aussi grande qu'on a pu en augmentant le nombre des câbles de suspension. Les liges verticales qui rattachent le fablier aux cAbles dans les pont§ suspendus ordm^tires ont
< — y^st^ ;
FiG. K. - Pont du Niagara. — Coupe des deux tabliers,
l'on a réuni les dimensions des plus grandes travées de ponts existants sur différents chemins de fer :
Pont du Kentucky (suspendu) 367 mètres.
Pont du Niagara ( idem ) S4G.
Pont Britannia (tubulaire) 140
Pont Saltasb (Il/cm) 138
Pont Conway ( fdf m ) \t±
Pont de la Vistule à Dirscliau (chemin de l'Est prussien),
pont d«* treillis de fer, six travées, cliacunc de. . . . 121 Pont de Nogat ( m<^mc ligne , nirme conslruction ) . . . 97
Pont de Cologne ( m(*mc fonstruclion ) 105
Pont Victoria, à Montréal; travée du milieu 100
(Ce pont se compose, en outre, de vingt-quatre travées de 73 mètres.)
Plusieurs des ponts tubulaires construits par xMM. E. , Gouin et C* pour nos chemins de fer présentent des travées dont la longueur atteint 80 mètres.
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
PREMIER RÉCIT
Suite. — Voy. p. 178, 185, 198, 213.
— C'est dommage que. nous n'ayons pas emporté de la poudre; elle aurait accéléré notre besogne , dit Matthieu.
— J'y ai bien pensé, lui répliqua Ottmann; elle eût beaucoup facilité notre tâche ; mais les détonations et le roulement des échos eussent donné l'éveil, et, comme je vous l'ai dit , je veux garder le secret.
— A la bonne heure! Prudence est mère de sûreté; nous piocherons plus dur, voilà tout, et il ûiut espérer que le succès récompensera nos efforts. Vous n'avez pas oublié votre tabac, au moins?
— Y songez-vous*^ C'est mon seul divertissement, depuis que l'ambition m'a ruiné. ,
El les deux montagnards fumèrent en silence, pendant qu'ils regardaient la flamme ondoyer au vent de la nuit. La lassUtidç fer^ît bientôt leprs yeij)^ : ils attenJirent 1^
jour dans un demi-sommeil, en hochant de la tête et prenant les attitudes les moins incommodes. Us n*osdient pas s'endormir tout h feit, de peur que le feu ne s'éteignit, qilfe les loups, les ours, les lynx même, animal très- féroce, ne vinssent les surprendre. Aussitôt que la lumière fut assez vive pour les éclairer, ils franchirent le torrent, grimpèrent à la caverne et y transportèrent leur bagage, après l'avoir séparé en plusieurs lots, la difficulté du chemin ne leur permettant de se charger qu'avec modération. Une fois installés, n'ayant plus rien à craindre, ils achevèrent leur nuit sur la paille , dans un recoin de la grotte. Ce fut ensuite un rude travail que celui auquel ils se livrèrent. Piochant, martelant, perçant le roc, ils ne prenaient dfu repos que quand la fatigue les y contraignait. La galerie devenait de plus en plus profonde ; les pauvres gens fouillaient la pierre dans tous les sens. Ils luttaient contre la montagne, comme leurs aïeux avaient lutté, à Sempach, contre les bataillons autrichiens. Ils avaient beau faire cependant, aucun indice de réussite ne venait confirmer l'espoir d'Ottmann et soutenir leur courage. Après une semaine entière d'opiniâtre labeur, ils n'étaient pas plus avancés qu'au début; ils travaillèrent trois jours encore sans apercevoir la moindre parcelle de cristal. Et pourtant l'eau continuait à suinter par les ûssures du quartz blanchâtre. On eût dit un piège que leur avait tendu quelque malfaisant génie.
— Je crois décidément que nous sommes mystifiés, dit avec tristesse Matthieu Dulmenn; nous avons l'air de chercher la pierre philosophais Je veux être pendu si nous trouvons de quoi faire réparer nos outils ! Nous descendrons de la montagne un peu moins riches qu'avant notre départ.
— C'est impossible ; j'aimerais mieux cent fois mourir! s'écria Ottmann désespéré. Moi retourner au village sans apporter de quoi rendre à ma femme la tranquillité, à mes enfants le bien-être, jamais! Languir dans Thumiliation et le dénûment ! oh ! non , mille fois non ! J'ai déjà choisi le supplice dont je veux me punir. L'abtme où se précipite la cascade terminera tous mes chagrins, et le vacarme des flots ne vous permettra d'entendre ni le bruit de ma chute, ni mes cris involontaires, si par hasard il m'en échappait. Ou bien je travaillerai nuit et jour, sans répit, sans nourriture j jusqu'à ce que je tombe mort de fatigue et de faim.
— Comment! si nous ne réussissions pas vous vouliez mettre fin à votre existence, et vous m'avez emmené avec vous dans la niontagne ! répliqua Dulmenn terrifié. Ce n'est point agir en* bon camarade. N'ai-je pas eu dans ma vie assez d'émotions douloureuses, et fallait- il encore me rendre témoin d'un suicide? Je m'y opposerai de toutes mes forces; mais vous êtes plus jeune et plus vigoureux que moi, je ne pourrai longtemps vous contenir.
— tous avez raison de m'accuser, vous avez raison de vous plaindre. Je devrais vous épargner, j'aurais dû réfléchir qu'il est souverainement désagréable... mais je suis poussé à bout. L'homme exaspéré qui se sacrifie lui-même ne saurait avoir de ménagements pour autrui.
— Et votre femme, et vos enfants? vous n'y songez donc point? Qui les soutiendra, qui leur viendra en aide lorsque vous serez parti? Vous n'avez point le droit de les abandonner.
— Ne m'en parlez pas, vous me rendriez fou, s'écria Ottmann avec l'accent du désespoir. Je les éloigne de ma pensée quand j'aspire à la mort, car je les aime du fond de mon cœur. Mais je ne pourrais les voir soufi*rir, mendier peut-être par ma faute; je ne pourrais les entendre me demander du pain , avec des pleurs dans les yeux , et baisser la tête , et ne répondre à leurs instances que par mes larmes. Oh ! si ce dénûment n'était point mon œuvre,
j'aurais du courage! Mais plus ils soufl'riraient, plus ma conscience m'obséderait de reproches. Mieux vaut en finir.
— Nous avons encore des provisions, dit Matthieu. Ce serait une faiblesse que de renoncer au travail , tant qu'il nous restera une pomme de terre et une bouchée de pain. A l'œuvre donc ! Un dernier effort nous conduira peutêtre au but. Puisqu'il y va de la vie, ne nous épargnons pas.
— C'était mon intention, reprit Joseph Ottmann; je n'abandonnerai la partie qu'après avoir perdu mon dernier enjeu.
— Eh bien, prenons un bon repas pour nous donner des forces : jusqu'ici nous avons mangé tantôt du pain d'avoine et tantôt des pommes de terre. Faisons un excès aujourd'hui. Que les pommes de terre soient noire premier mets et que le pain d'avoine nous tienne lieu de second service. L'eau ne nous manquera point.
Ce programme d'un banquet arracha au malheureux Joseph un sourire mélancolique. Dulmenn alluma le feu , qui éclaira la grotte et en remplit la voûte de fumée. Pendant que la flamme enveloppait la marmite , il essaya d'égayer son compagnon.
— Tout est bien qui finit bien , lui dit-il ; dans huit jours peut-être serons-nous les habitants les plus riches de Guttanen. En tout cas, il faut faire bonne mine à mauvais jeu , et montrer au milieu des épreuves le même courage que le soldat devant Tennemi.
Le festin achevé, les deux explorateurs, ayant bourré leurs pipes, se remirent au travail. Ils creusèrent, ils fouillèrent longtemps avec âpreté, avec obstination; efforts superflus! ou ils ne trouvaient rien, ou ils trouvaient des fragments de cristal sans valeur à cause de leur extrême petitesse. On eût dit que le sort tournait en dérision leur persévérance. Le jour baissa de bonne heure, parce qu'une triple couche de nuages flottait dans le ciel. Comme la lumière s'obscurcissait au fond de la grotte, Matthieu laissa tomber son pic.
— Mes forces ne me permettent point de continuer; je n'en puis plus, dit*- il. Si vous voulez m'en croire, nous suspendrons le travail pour aujourd'hui.
— Écoutez donc, lui répliqua Joseph ; il me semble que depuis quelques instants le rocher sonne creux. Tenez, entendez-vous? La suUe à la prochaine livraison.
LES TIMBRES-POSTE
Suite. — Voy. p. 194.