MARTI
TITIÎLLUS-A
MŒNl — FIL V-S— L— M
TiluUus, fils d'Amœnus, a acconipli avec gratitude son vopu à LelierenH-Mare qui Tavait mérilé ( Votum Solvit Libens Merito).
Le premier point à remarquer, c'est que le nom de Leherenn ne s*est pas retrouvé une seule fois hors du village d'Ardiége('); il nous représente donc un culte essentiellement local, un dieu de campagne, comme on sait d'ailleurs, par d'autres documents, qu'il en existait un grand nombre en dehors du polythéisme officiel. Dans les Pyrénées mêmes, d'un canton à l'autre, se rencontrent les indices d'une divinité tutélaire différente. Comme chacun de ces cantons avait son individualité propre et tenait à la signaler, chacun aussi avait sa divinité spéciale dans laquelle il se symbolisait. C'est ainsi que dans la vallée de la Neste, à peu de distance d'Ardiége, se trouve un Mars-Ergé; dans les Cévennes, un Mars-Divanno et un Mars-Dinomogetimarus. A peine est-il nécessaire de dire que ces identifications avec Mars ne sont qu'un signe de l'influence latine, et qu'il faut seulement en conclure que les dieux en question étaient des puissances revêtues du caractère belliqueux, capables d'aider leur clientèle dans ses querelles avec les populations circonvoisines , de leur donner du courage , d'intervenir môme en personne à l'occasion , comme chez Homère. Combien de populations, môme chrétiennes, dans les contrées peu civilisées, seraient disposées , si on les laissait faire , à en revenir à considérer encore de la sorte le patron de leur village !
Éclairant ce culte local par tout ce que l'archéologie nous a révélé sur les cultes du môme genre, le savant professeur de Toulouse, en quelques pages vivement écrites, nous fait assister en quelque sorte h ces mœurs des villages antiques , si vivantes et si différentes de ce qui nous apparaît à travers les cérémonies de la liturgie classique, f Dans les faides héréditaires, dit -il, oui ont divisé pendant des siècles, qui divisent encore sur quelques points les populations de deux vallées voisines, quelquefois celles de deux villages situés dans la même vallée, c'était au dieu Leherenn que s'adressait la jeunesse du viens, à la veille de quelque guerre de représailles ou de quelque coup de main aventureux; à qui l'on offrait, au retour, les prémices du butin et la dlme du bétail. Si le temps, qui a respecté les textes arides que nous interrogeons souvent sans réponse, nous avait conservé quelqu'une de ces légendes divines que possédaient probablement les cultes locaux, que l'on se transmettait de bouche en bouche, comme au moyen âge, dans les veillées d'hiver, nous saurions de quelle manière et sous quelle forme miraculeuse s'exerçait souvent cette intervention du dieu local ; comment , dans telle foire où les couteaux avaient été tirés sous un prétexte frivole, les gens du village s'étaient fait jour au milieu de la foule en jonchant la prairie de blessés et de mourants; comment, une autre fois, serrés de près dans une retraite de nuit, ils avaient fait face à leurs adver-
(*) là. Mérimée a proposé de rapporter à Leherenn un basrrelier du Musée de Strast)Ourg portant une figure de guerrier avec les lettres LE . .. KNVS, dans un état assez fruste pour que Schœpfliu, qui a le premier publié ce monument, y ait lu le .. . ntius, dont U faisait Lepontiuê , surnom de quelque chef de Gaulois auxiliaires des Alpes Lépontiennes. Si Thypothése un peu aventureuse de M. Mérimée était fondée, le nom de Leherenn ne s^étant jamais montré hors d*Ardiége, sinon dans la localité en question » il ne resterait d*autre explication que de supposer quelque légionnaire originaire d*Ardiége , lequel se serait souvenu sur les bords du Rhin de la divinité protectrice de son village, et lui aorait érigé un ex-voto; ce qut à la rigueur n*est pas impossible, maii demanderait assurément un témoignage plut formel f|ue celui de (juel(jue9 lettref incomplète «t mutUéoi.
saires et ramené , avec le bétail enlevé, ceux qui voulaient le leur reprendre. C'était tantôt par des songes, tantôt par des voix ou des signes venus d'en haut, que Fexistence du dieu «e faisait sentir; mais on affirmait quil s'était plusieurs fois manifesté lui-même et qu'il avait bravement payé de sa personne dans certaine occasion solennelle où ses dévoués avaient besoin de quelque chose de plus que de bons conseils et de paroles encourageantes. *
On comprend sans peine que chez des populations grossières, soumises à une vie rude et à toutes les péripéties d'hostilités continuelles, le caractère belliqueux de la divinité devait infailliblement dominer; on invoquait volontiers, à défaut du dieu des armées, le dieu des rixes; mais ce caractère n'était cependant point exclusif. Patron du village, le dieu ne pouvait manquer de veiller à tous les intérêts. Ses fidèles l'invoquaient dans la chose privée comme dans la chose commune, dans les embarras du ménage, dans les maladies, dans les dangers des récoltes. On lui faisait des vœux, et, en cas de succès, on aurait eu grande crainte de ne pas les rempHr fidèlement. On peut croire que les gens d'Ardiége durent tenir aux premiers chrétiens le même langage que les montagnards des environs du lac de Constance, lesquels, au dire d'un auteur contemporain, répondaient aux instances de saint Gall en lui montrant les images des dieux locaux : « Quel autre nous .a jusqu'ici entouré de ses forces et de ses bras? N'est-ce point par lui que tout dure et que tout prospère, depuis le premier jour, dans nos champs comme dans nos maisons? i»
On comprend aussi que la dévotion de ces pauvres geris devait se témoigner par tout c^ qu'ils estimaient susceptible de plaire à leur protecteur et de capter ses faveurs. Les pierres votives étaient évidemment au premier rang. Elles étaient le monument durable d'un sacrifice plus ou moins dispendieux accompli dans quelque journée solenneRe. Elles recevaient les Hbations, comme l'indique la patère sculptée sur leur face latérale, et en conservaient la mémoire avec le nom du donateur. Il est à regretter que leur laconisme ne nous permette pas de pénétrer, autant qu'il serait à souhaiter, dans le détail des liturgies. M. Barry explique ingénieusement ce laconisme par la raison d'économie des fidèles. Les marbriers faisaient payer le monument d'après ses dimensions et d'après le nombre des lettres, et les bonnes gens, n'ayant que peu , ne donnaient que peu. Aussi non -seulement les inscriptions sont -elles toutes réduites au plus strict nécessaire, mais les monuments eux-mêmes sont constamment d'une exiguïté plus que modeste : leur hauteur ne dépasse pas en moyenne 40 centimètres, et quelques-uns n'en ont guère que 30; ce sont tout simplement des pierres équarries. Le caractère que présentent les noms propres s'accorde parfaitement avec ces indices. Sur les vingt -cinq inscriptions, il n*y en a pas une seule qui porte un nom de notable; on n'aperçoit que des noms du commun , et même plusieurs noms d'affranchis : Bamhix, affranchi de Publitis; Maximns, affranchi de Mandalus ; Osson, affranchi de Priamtis, Un passage de Caton nous parle d'un certain Mars rustique d'un canton du Latium , dénommé Silvanus, auquel les esclaves eux-mêmes étaient autorisés h rendre un culte public. «Que fesclave, dit-il, aussi bien que l'homme libre, puisse faire cette liturgie. » On peut supposer, bien qu'on n'ait découvert jusqu'ici au6un monument qui en témoigne littéralement, qu'il devait en être de même du Mars- Leherenn. Mais, dans ces cantons, le pécule des esclaves était peut-être trop maigre pour leur permettre jamais de telles dépenses.
En résumé, l'on doit voir que cette collection d'épigraphes n'est pas sans une sorte d'analogie, quant aux non» propres, avec celle que nos descendants s'appliqueront
peut-être un jour à former avec les épitaphes de quelquesuns de nos cimetières de village. Il est même à croire que la disposition générale des monuments n'était pas non plus sans ressemblance. Ces temples rustiques étaient* la plupart du temps de simples chapelles fort exiguës, souvent même de simples bâtisses en forme d*obélisques ou de pyramides, surmontées de l'image du dieu; même dans le cas des chapelles, pour peu que les pierres votives se multipliassent, il devenait bientôt impossible de les loger toutes dans l'intérieur de l'édifice; on était donc réduit à les entasser sons le péristyle, et, la place manquant encore là, on les rangeait, comme nos pierres tumulaires, dans l'enceinte sacrée, gazonnéeet plantée, qui environnait le temple, et qu'un simple mur de clôture, dont on retrouve souvent les vestiges, séparait du reste du territoire. Dans la régie, le donateur lui-même devait se présenter pour la consécration de son autel. Debout, et la tête voilée, il prononçait les paroles sacramentelles en faisant de sa main les libations prescrites par les rites du dieu. Un monument de ce genre, découvert sur le Saint-Bernard, et vraisemblablement érigé par quelque voyageur échappé à l'un des dangers de la montiigne, est plus explicite à cet égard que ceux d'Ardiége : « Je suis venu devant ton temple, dit le donateur dans son inscription , et je me suis acquitté du vœu que j'avais contracté en répandant une libation sur cet autel. Puisse ta divinité que j'adore par ton nom l'accueillir et la tenir pour agréable. »
M. Barry fait également remarquer que le sanctuaire de Leherenn devait vraisemblablement avoir, comme tous les sanctuaires renommés, des marbriers attitrés chez lesquels on trouvait des autels tout taillés, sur lesquels il ne restait qu'à inscrire les noms , à peu près comme ces ateliers de pierres tombales qui se voient aujourd'hui à l'entrée de nos cimetières. Il explique ainsi les ressemblances de forme, de taille, d'écriture, de style même, que pré-
sentent presque tous ces monuments. C'était aux lapidaires eux-mêmes que devaient s'en remettre les Gdèles pour la rédaction des légendes, et aussi semblent-elles toutes copiées sur un type commun consacré par l'usage et sans doute aussi par le bon marché, c Rédigée par les donateurs eux-mêmes, dit très -bien notre archéologue, sous l'émotion d'une grâce inespérée, d'une faveur miraculeuse obtenue par llntervention du dieu, ces légendes s'empreindraient involontairement d'une lueur de sentiment ou de personnalité ; il leur échapperait, de loin en loin, quelque apparence d'indiscrétion, quelque velléité de confidence, et nous n'en serions plus réduits à glaner, au milieu de ces formules stéréotypées comme les refrains d'une litanie, quelques rares indications dont il est difficile de tirer parti sans leur faire dire plus de choses qu'elles n'en ont pensé. • L'histoire est demeurée si longtemps consacrée presque exclusivement aux faits et gestes des habitants des villes qu'il faut savoir gré à ceux qui tentent, malgré tant de difficultés qui leur barrent la route , de faire quelques pas vers un domaine plus neuf et non moins instructif, ki vie de village. A ce titre , la monographie du dieu d'Ardiége, surtout si des découvertes ultérieures permettent de la compléter, paraîtra peut-être aussi digne d'intér«»t que celle de toute autre divinité plus pompeuse et entourée d'une clientèle moins vulgaire.