Tome XXX. — AOUT
Heidelberg est le poème. Si loin qu'on remonte dans la nuit des temps. Spire apparaît comme la personnification du destin pour le cours d*eau qui déjà relie, durant 166 lieues, la tradition à l'examen, le catholicisme à la réforme, Sigismond à Bonaparte, et le concile de Latran à l'Assemblée nationale. Vous la saluez au troisième siècle, avec Tacite , comme la forteresse du Rhin; elle était même au pouvoir de Rome
l*an 57 avant J.-C. ; les successeurs de Dagobert, les Car- • lovingiens, les empereurs saxons, y résidèrent alternativement; Othon 1*' y donna le premier tournoi, Conrad le ; Salique en bâtit le dôme. Dans le caveau de l'arrièrechœur vinrent successivement prendre place neuf empereurs d'Allemagne : Conrad 11, Henri 111, Henri IV, Henri V, Conrad 111, Philippe de Souabe, Rodolphe de Habsbourg, Adolphe de Nas&iu, Albert d'Autriche. Ce fut la ville des diètes, comme Bi\le était la cité des conciles : là-bas la papauté, ici l'empire. »
Un autre écrivain, M. Victor Hugo, confirme et complète cette rapide histoire de Spire. « C'est une ville illustre, dit-il; César y a campé, Drusus l'a fortifiée. Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée, Constantin Ta rebAtie, Julien Ta agrandie, Dagobert y a fait d'un temple de Mercuré un couvent de Saint-Germain, Othon I" y a donné à la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la capitale de l'Empire, Conrad 11 en a fait le sépulcre des empereurs. Les TempliiTs, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur fonction de sentinelles aux frontières. Tous les torrents d'hommes qui ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire : pendant les premiers siècles, les Vandales et les Alemans (tous les hommes, hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans, Spire a essuyé onze sièges. Aussi la vieille ville carlovingiennc est-elle profondément frappée. Ses privilèges sont tombés, son sang et sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a plus que huit mille. »
Le principal monument de Spire est sa cathédrale, ou Dom, qui, commencée vers 016 par Conrad I*', continuée par Conrad II et Henri 111, et termmée en 1097, est un des plus remarquables édifices qu'ait faits le onzième siècle, un des plus superbes échantillons du style roman. Conrad i'''' l'avait dédiée, disent les chartes, à la « benoîte vierge Marie. » Elle eut à souffrir des guerres, des révolutions, des incendies, des hommes et du temps. En 1165, un premier incendie ne laissa debout que les deux tours et l'extrémité semi-circulaire orientale. En t289 et en 1450, de nouveaux incendies amenèrent la destruction d'une grande partie de cet édifice. En 1689, les Français, commandés par le maréchal de Boufllers, après avoir saccagé une partie de la ville de Spire , s'en vinrent au Dom , qu'ils saccagèrent également : les deux tours de la coupole occidentale, la nef et le chœur s'écroulèrent au milieu des flammes. Pendant un siècle, l'église resta en ruine. En 1772, le prince-évôque comte de Limbourg-Styrum en ordonna la reconstruction. En 1793, les Français la saccagèrent à tel point qu'elle servrt, comme beaucoup d'autres églises encore, de magasin à fourrages, puis de lazaret militaire. Le roi de Bavière Maximilien-Joseph la fit restaurer, et le roi Louis, non content d'en avoir reconstruit une partie dans le style primitif, en fit orner l'intérieur de fresques peintes sur fond d'or, d'après les cartons de Schraudolph, par Claude Schraudolph, Jos. Mœse, J.-C. Koch, Sûssmair et Max. Bentele.
La cathédrale de Spire est la plus grande église de l'Allemagne ; elle a 147 mètres de long et 42 mètres de large (la nef et les latéraux), 59 mètres (le chœur), et elle couvre une superficie de 23116 mètres carrés; les tours orientales ont chacune prés de 78 mètres de hauteur. Comme l'église cathédrale de Worms (voy. p. 117), comme celles de Bonn et de Mayence, elle appartient à la famille romane des cathédrales à double abside, magnifiques fleurs de la première architecture du moyen û^e , qui sont rares dans toute l'Europe , et qui semblent s épanouir de préférence aux bords du Rhin. Cette double
abside engendre nécessairement quatre clochers, supprime les portails de façade et ne laisse subsister que les portails latéraux.
L'intérieur présente un aspect sévère. Douze piliers carrés séparent la haute et large nef des deux latéraux. Au milieu de la nef, on aperçoit, à terre, quatre roses de pierre qui marquent la place où saint Bernard prêcha la croisade, en 1146, avec tant d'éloquence que Tcmpereur Conrad 111 se croisa* immédiatement. Une dizaine de marches conduisent de la nef au chœur du roi (Kœnigschor), sous lequel se trouve le caveau impérial. Sur dix-huit empereurs qui ont régné de 1024 à 1308, neuf avaient été enterrés là: Conrad II, Henri III, Henri IV, Henri V, Conrad 111, Phifippe de Souabe, Rodolphe de Habsbourg, Adolphe de Nassau, Albert d'Autriche; leurs tombeaux furent ouverts, violés et pillés en 1689.
Neuf degrés montent du Kœnigschor sous la coupole où s'élève le maître-autel.
Sous la partie orientale de la cathédrale s'étend une crypte curieuse soutenue par vmgt piliers massifs et courts. On y voit d'anciens fonts baptismaux du neuvième ou dixième siècle, un vieux tombeau de Rodolphe de Habsbourg avec sa statue couronnée, et quelques traces des mines quelles Français y avaient creusées, dit-on, en 1689, pour faire sauter la CiUhédrale.
De la galerie ouverte qui court au-dessous de la toiture , on a une très-belle vue sur là vallée du Rhin, les montagnes des duchés de Hesse et de Bade, et le Haardt.