‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 177 sur 314 · LES AMATEURS DE PLAFONDS · texte numérisé non relu

LES AMATEURS DE PLAFONDS

Cette estampe satirique date de 1819, année où furent terminés trois plafonds du Louvre. L'un d'eux, peint par M. Abel de Pujol, représentant la Renaissance des arts.

Les Amatem-s de plafouds au Salon. — Dessin de Bocourt, d'après une estampe de Bernard Caillot (1819).

était placé au-dessus du grand et bel escalier princifltil du Musée, récemment détruit. Il était impossible de le bien voir sans d'insupportables contorsions; c'est ce ^u'a voulu exprimer plaisamment l'auteur de l'estampe que nous reproduisons, Bernard Caillot, qui a peint quelques tableaux religieux pour les églises des Petits-Péres , de Saint-Jean et Saint^'François à Paris, et pour la cathédrale de Sens. Le plafond si difficile à regarder avait dû originaire-

ment être peint par Prud'hon ; on lit dans le Moniteur du 20 mars 1819 : « Prud'hon ayant été détourné par d'autres occupations d'exécuter le plafond de l'escalier du Musée, cet ouvrage est conflé à M. Abel de Pujol, qui s'est engagé à le terminer pour le 25 août... » On voit avec quelle rapidité M. Abel de Pujol fit cette peinture, qui décore aujourd'hui la galerie principale de la Bibliothèque du Louvre.

PROMENADES D'UN DÉSŒUVRÉ

Voy. les Tables du t. XXVIII, 1861.

LES HEUREUX

— Le temps si beau ! le soleil si brillant ! Là , sur les toits, hier sombres, glacés, réchauffés aujourd'hui et resplendissants, au milieu d'une radieuse atmosphère, sautillent mes voisins les moineaux, à la royale noire, au regard fripon, lis viennent jusque sur l'appui de ma fenêtre, sur mon balcon, et, la tête penchée à droite, à gauche, ils me font des mines agaçantes; puis soudam ils s'envolent sans prendre leur essor et comme soulevés par quelque brise folAtre. Et moi je résisterais à ces appels réitérés! je demeurerais inerte! je me cramponnerais à mon bureau rrfrogné ! je me rencognerais prés de la récalcitrante cheminée qui fume sous le rayon qui l'inonde? Non ! de par tout ce qui vit, respire et jouit, je sortirai! moi aussi je prendrai mes ébats. C'est temps de fête, et chacun s'émancipe. En dépit de l'hiver, il y a comme un épanouissement général au souffle hâtif d'un printemps encore éloigné, et certes je ne m'entêterai point à bouder triste et seul. En avant l'habit neuf, le chapeau soyeux, la canne ornée d'un bouton d'agate! Fi du morne parapluie et des caoutchoucs nauséabonds! Vivent les frais souliers vernis où l'on peut mirer sa toilette! 11 n'y a pas jusqu'aux pavés qui n'aient quitté leur livrée humide et terne : ils resplendissent, eux aussi, dépouillés de leur fange visqueuse. Les quais reluisent au soleil, et je vais les parcourir. J'arpenterai les splendides boulevards, les larges rues, et cette fois je prétends visiter les opulents, les heureux. Pourquoi tourner obstinément nos regards vers les tristes côtés d'une société nécessairement imparfaite, mais qui a aussi du bon, des points brillants, des marges dorées, des expositions favorables? Il ne s'agit que de les trouver. Cherchons-les ; soyons de notre époque ; jouissons !

Je m'en dis à moi-même beaucoup plus long, et, eu vérité, ce n'était point mal dit. Ce fut donc fort gaiement, bondissant d'un pied sur l'autre, avec un certain contentement de ma parure, de ma personne, et du beau temps qui mettait l'une et l'autre en relief, que je quittai mon logis. Comme je m'élançais sur le trottoir, mon petit décrotteur me jeta au passage une œillade chagrine : rien h faire pour lui ! et je l'entendis grommeler : « Il est en Richard aujourd'hui ; il s'en va voir des Riches, »

Le petit méridional a une façon à lui d'accentuer ces mots-là. Dans son enthousiasme d'envie, il en quadruple les r. Tout imprégné de la gaieté qu'en dépit du mois de janvier répand un ciel radieux , au lieu de froncer le sourcil au petit mécontent, peu s'en fallut que je ne livrasse à sa brosse le vernis irréprochable de ma chaussure, tant je désirais voir reluire aussi ce visage bronzé. D'ailleurs il ne disait que la vérité : en effet, je vais visiter des riches, et je prétends aujourd'hui ne voir que des heureux.

En conséquence, je m'acheminai vers un splendide hôtel dont je connais le propriétaire. Ce favori de la fortune avait été mon camarade de collège. Le destin, à sa naissance, lui avait mis, selon le dicton populaire, la cuiller d'or dans la bouche, d'où il n'avait eu garde de la laisser choir. Sa prospérité allait croissant, j'étais demeuré stationnaire; bonne raison pour que la distance s'élargît entre nous. Chemin faisant, je me répétais que je l'avais toujours connu bon garçon ; que toujours il m'avait gracieusement accueilli; que s'il venait rarement chez moi, c'était ma faute. On eût dit qu'un mauvais sort s'en mêlait : je ne voyais jamais que sa carte. En revanche, lors de mes rares apparitions chez lui , il ne tarissait point en reproches pleins de cordialité sur ma sauvagerie et en inyitations courtoises, un peu vagues à la vérité, mais ap-

puyées de serrements de main et d'exclamations polies. Étrange à dire , à mesure que je m'eneourageais ainsi de mon mieux, je sentais se rîfroidir mon zélé et s'alourdir mes pas. Je n'avais garde de convenir avec moi-même de l'effet produit par le souvenir, de plus en plus présent, du perron élevé de l'hôtel de mon ami , de ses grands vestibules, de son jardin toujours verdoyant, grâce à un heureux mélange d'arbres résineux. Je revoyais en imagination le majestueux escalier à double rampe, à larges paliers. Tapis moelleux, lustres étincelants, meubles dorés, tentures soyeuses, tout cela me revenait en mémoire, et je me sentais amoindri parles magnificences dont s'entourait mon camarade de classe. Dépaysé, déplacé, mesquin, je me trouvais pauvre, dénué, ridiciile, mal mis , moi, si glorieux au sortir de ma mansarde! 11 est certaines faiblesses qu'on a peine à s'avouer. Cette sensation d'infériorité à propos d'infimes bagatelles qu'on fait profession de mépriser a de quoi blesser notre orgueil. C'est honteux, c'est absurde. Mais un grand observateur des replis cachés de notre nature multiple, la Bruyère lui-même, n'était pas exempt du malaise qui me travaille , lui qui vivait dans l'intimité de la maison de Condé , accoutumé à tout le faste des grands, tandis que maintenant nous ne connaissons guère que le luxe; eh bien, la Bruyère avoue des sensations analogues à celles que je combattais : « Si on ne le voyait de ses yeux, dit-il, pourrait-on s'imaginer l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met entre les hommes? » S'il m'en souvient bien, il ajoute : « Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit. L'on me dit à l'oreille : 11 a cinquante mille livres de rente! Cela le concerne tout seul, et il ne m'en sera jamais ni pis ni mieux. Si je commence à le regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise ! »

•Mon camarade de collège, qui se fût trouvé pauvre avec cinquante mille livres de rente, n'était ni plus laid, ni plus sot, ni plus petit que nombre d'autres; l'éviter, lui en vouloir presque de sa prospérité, n'était-ce pas plus mesquin, plus honteux peut-être que de le rechercher en vue de cette même richesse? Si l'un tenait du parasite et du flatteur, l'autre ne cachait-il pas une sourde envie? Voir dans chacun sa véritable valeur, aimer ses qualités, excuser ses faiblesses, enfin agir avec une bienveillance que des accessoires dont on ne fait nul état ne sauraient accroître ou diminuer, c'est se montrer homme de bon sens, ce que nous appelons honnête homme; et sur cette conclusion, je foulai d'un pied ferme la mosaïque du vestibule, et promenai un regard approbateur sur le tapis moelleux qui grimpait l'escalier.

Personne pour m'annoncer; je jetai un coup d'œil à droite, à gauche ; j'appelai : on ne répondit pas. J'ouvris une porte basse, et j'aperçus un chaos de vaisselle, de batteries de cuisine non lavées; des dalles humides, sales, et la solitude. Je refermai promptement, et m'adressai à une seconde porte : elle donnait dans un bouge noir où je ne me hasardai pas à mettre le pied. J'appelai encore : ma voix seule fit retentir la voûte.

— Serait-il arrivé quelque accident aux maîtres? pensai -je.

Et je montai rapidement. Au premier, je vois de dou-

' blés' battants solidement verrouillés; je monte encore, et

suis enfin arrêté par un garçon en tablier peu blanc, assez

grossier d'accent et de figure , qui me demande à qui j'en

ai pour appeler de la sorte, et ce que je veux.

— Annoncez-moi à votre maître, répondis-je d'un ton bref.

Ma philosophie récemment conquise commençait h m'abandonner.

— Ah bien Lest-ce que je sais, moi, où il est ! pt'êire bien sorti, ou couché, pt'éire!

Et, parcourant d'un œil peu approbatif ma belle tenue, que j'avais cessé de croire irréprochable :

— Revenez plus tard, ajoula lé laquais d*un air rogue. La colrre me gagnait, lorsqu'uibp voix de femme plus

qu'argentine se fit entendre :

— Qu'y a-t-il? de quoi s*agit-il? Répondez donc, Baptiste ! Que demande- t-on? qui est-ce? Où est Joséphine?

Ces questions se succédaient sans interruption, et une dame en robe de chambre surchargée de garnitures, et à laquelle il n'eût manqué, pour être de la dernière élégance, qu'un peu plus de propreté, parut, ci mon aspect se retira au plus vite, et dit en disparaissant :

— Faites donc entrer en bas... chez monsieur!...

— Monsieur a tout fermé, tout barricadé ! cria Baptiste. — Fichue baraque! murmura- 1- il ensuite de façon à n'être pas entendu même de moi, si la place eût été moins sonore.

Je \is que j'allais rester sur Tescalier, où je me rafraîchissais trop.

En conséquence, je me préparai à la retraite , me répétant, selon mon programme d'indulgente mansuétude, qu'après tout j'étais seul blâmable. J'arrivais de trop bonne heure (il n'était que deux heures après midi); peut-être y avait-il eu bal, fête, la nuit précédente : les gens n'étaient qu'à demi réveillés. D'ailleurs, je ne les avais pas prévenus de ma visite; ce n'était pas leur faute si j'étais reçu sur l'esealier, et si leur valet était un malappris».

Je redescendis ; arrivé au premier, un terrible carillon m'arrêta. Toutes les sonnettes étaient en branle; une voix tonnante lâcha une bordée d'imprécations; les battants verrouillés s'ouvrirent comme par un ressort, et sur le fond sombre de riches appartements où le jour ne pénétrait guère que par cette ouverture, et où cependant je voyais scintiller l'or des lambris, m'apparut la figure irritée de mon compagnon de classe, h demi revêtu d'un pantalon â pieds, sans souliers ni pantoufles, et évidemment hors de lui. La suite à la prochaine livraison.

Tous les hommes sont supportables, excepté ceux qui supportent tout. Horn.

Page 1