PRÈS DE LA CHAPELLE DE POPOTLAN, A MEXICO
Cet arbre est connu dans tout le Mexique; on l'appelle YAhuehuele de la nocke triste, le Cyprès de la nuit fatale (■). C'est un véritable monument du temps dé la conquête.
(*) Le cyprès de la Noche triste y desgraciada est le Cupressus distyvha de Linné. La date de la nuit fatale doit être fixée au l«r juillet 1520.
Mais il végète encore, c*est tout ce qu*on en peut dire; sa tête est chenue, ses rameaux sont brisés; il présente bien le symbole de l'heure désastreuse où Cortez , doutant de son étoile, s assit à son ombre et ne recouvra quelque tranquillité qu'en revoyant prés de lui Alvarado, Sandoval, Olid, Ordaz, ces compagnons intrépides qu'il croyait avoir perdus.
Ainsi que le dit un vieux chroniqueur, dont la concision a parfois un mérite inattendu , la conquête du Mexique fut le plus étrange des coups de main : « J'y allai comme un gentil corsaire», répétait Cortez lui-même en ses jours de joyeuse humeur; et le fait est que 900 hommes, 80 chevaux, 17 canons et iSbrigantins, soutenus de quelques milliers d'Indiens, lui avaient suffi. Maison avait abusé de la confiance des indigènes. Avant de combattre sérieusement, les Espagnols avaient été reçus comme des hôtes divins. D'accord avec les traditions antiques, les habitants de Tenotchitlan les avaient environnés de leur respect et leur avaient prodigué leurs trésors. Un jour vint cependant où l'avarice de Pedro de Alvarado, qui commandait en l'absence de Cortez dans la ville de Montezuma, devait tout remettre en question. Tandis que le conquistador s'était porté au-devant des bandes de Narvaez, l'impitoyable jeune homme qui le remplaçait avait trouvé moyen de réduire les Mexicains au désespoir. Après leur avoir fait douter du pouvoir de leurs dieux, il leur avait inspiré contre les étrangers une haine qui ne pouvait s'éteindre que dans des flots de sang.
Une peinture aztèque, d'une grossière exécution sans doute, mais d'une effrayante vérité, a fait déjà connaître sommairement Todieuse circonsttnce qui amena ta Nocke triste {y oy.Tp. 184). C'est dans le récit plein do franchise d'an vieux soldat, fidèle compagnon de Cortez, qu'il faut en lire les détiils('). En cette occasion, Bernai Diasdel Castillo vaut, selon nous, tous les historiens qui ont écrit d'après des documents postérieurs. Le jour où Pedro de Alvarado se posta dans le grand Téocalli pour attaquer des hommes sans défense , qui venaient ftUer solennellement leur dieu , ce ne fut pas seulement la capture de quelques bijoux précieux qui le tenta, ce fut le dieu lui-même, dont il prétendit faire sa proie. Dias avait pu contempler, dans sa splendeur barbare, l'horrible idole, et la courte description qu'il en donne laisse assez comprendre quels âpres désirs l'espoir de sa possession alluma dans le cœur du futur adelanlado. Après s'être extasié sur ses dimensions, sur l'aspect terrible de sa face , il ajoute : « Tout son corps était couvert de pierres précieuses, d'or, de perles; Yaljofar(*) s'incrustait sur sa surface au moyen d'une résme agglutinative obtenue d'une racine qui croît dans le pays; il en brillait de la tête aux pieds. Son corps était ceint d'une sorte de grands reptiles tordus dans l'or et scintillant de pierreries. » Quatre cents hommes furent assassinés, et Huitzilopuchtli tomba au pouvoir des Espagnols. Mais le massacre de la Noche triste fut résolu par tout un peuple; et l'invincible Cortez lui-même, qui avait rejoint sa petite armée, cessa d'être redouté.
Il n'y a rien, en réalité, de plus dramatique, dans l'épais volume légué à la postérité par Bernai Dias, que le récit où il fut acteur et où, dans le fond, il ne ménage pas même celui que d'ordinaire il appelle si affectueusement nnestro Corles. Les Espagnols sont en fuite par une nuit sombre; Montezuma est mort, et chacun s'est fait son ven-
(*) Histaria verdadna de la conqtthta de la Nueva Expana , por el capitan Bemal del Castillo, uno de sus conquistadores. Madrid, i63î, i vol. in-fol.
(•) Valjofar. dont il est si fréquemment question dans les écrivains espagnols et portugais, est de la semence de perles; on désigne même ainsi des perles de petite dimension.
geur. Voyez les chaussées de la ville de Mexico couvertes de myriades d'Indiens : ils ne portent plus maintenant d'élégants boucliers parés de plumes qu'on doit agiter dans les danses sacrées; ils se sont armés de leurs macanas, de leurs frondes, de leurs lances gigantesques, de ces épées-haches garnies de lames d'obsidienne, dont un seul coup vigoureusement assené peut abattre le cou d'un cheval. Cette foule irritée a compris que les étrangers vont fuir, et elle les poursuit de ses sifflements. « Il pleuvotait, dit le vieil historien (rrous ne changerons pas son expression), il faisait noir; c'était avant minuit; nous nous en allions... Un grand cri sortait de cette multitude en colère : Les feules s'en vont, les Teules fuient! ils vont d'où ils ne reviendront pas... »» Et des injures suivaient ces paroles menaçantes, qu'accompagnaient une grêle de pierres, des volées sans fin de javelots.
Malgré cette horrible confusion, et bien qu'ils eussent compris parfaitement que l'àvant-garde des étrangers avait déjà quitté la ville , les TIaxcaltèques supportaient en grande partie l'effort de tout un peuple ennemi. On les voyait porter sur leurs robustes épaules les madriers avec lesquels on espérait improviser un pont pour dégager le reste de l'armée. Le pont fut jeté^ en effet, sur le bras du can.ll le plus étroit, vis-à-vis la route qui conduisait à Popotlan ; mais ce fut sur ce pont même qu'avait traversé Cortez , et où s'amoncelaient les fuyards , que se passa la plus horrible tuerie. Les chevaux, effrayés par les clameurs, tombaient dans l'eau du canal; il en périt au delà de quarante-six, et ils étaient impitoyablement transpercés par les lames affilées que les Indiens avaient arrachées aux* vaincus, et dont ils avaient fait de longues pertuisanes en les emmanchant à leurs lances gigantesques; les têtes des Espagnols, pour peu qu'elles se montrassent à la surface des eaux, étaient immanquablement broyées sous le poids de lourdes pierres. Ainsi périrent des centaines de soldats chrétiens que ne guidait plus la voix de Cortez et qu'Alvarado tentait au moins de sauver. Ce fut bien pis encore lorsque le pont des TIaxcaltèques vint tout â coup h s'écrouler : la plus grande partie de l'armée du conquistador, augmentée de celle de Narvaez, succomba; au dire de Bernai Dias , prés de quatre cents soldats espagnols trouvèrent la mort durant cette déroute imprévue, où l'on vit héroïquement périr Salcedo, Moria et Lares. On ne comptait guère alors les hommes faisant partie des alliés : il en mourut douze cents, selon Bernai Dias; quatre mille, selon d'autres historiens.
Ce fut, comme nous l'avons déjà dit, sous le cyprès de Papatlan que Hernando Cortez fit sa première station lorsqu'il fuyait devant les troupes aztèques. Le mot peut sembler dur quand on parle d'un tel homme, mais il est vrai, et Bernai Dias n'en conteste nullement l'exactitude. Vahtiehuete devait être alors magnifique; ce fut sans doute h l'ombre de ses vastes rameaux que le conquistador entendit le récit des derniers désastres que vint lui faire plus tard Alvarado, auquel on dut en réalité le salut de la petite armée.
Environné des débris de son avant- garde, soutenu par là présence des TIaxcaltèques qui demeuraient fidèles aux chrétiens, mais de la bonne foi desquels on doutait cependant, Cortez ne tarda pas à reprendre l'admirable sang-froid qui fut le signe dislinctif de son caractère. Voyons comment ce grand courage avait pu faiblir un moment. La présence de la petite chapelle qu'ombrage l'antique ahuehuete, bien qu'elle soit d'une construction plus moderne que la terrible catastrophe, semble être là comme la consécration de quelque mystérieux souvenir.
11 y avait dans cette petite afmée, toute composée d'hommes invincibles, un homme plus redouté qu'eux
tous, et qui cependant ne combattait qu'à ses heures. Botello l'astrologue, bien connu de Bernai Dias, qui se dit presque son compère, était le génie redouté des compagnons de Cortez et de Cortez lui-même. Les historiens
étrangers n'ont certainement pas insisté suffisamment sur la présence de ce personnage parmi des soldats d'une admirable valeur, mais dont aucun n'échappait à l'influence des croyances de son siècle. En fait, les catastrophes
Le Cyprès de la nuit fatale, près de Mexico. — Dessin de Blancbard, d*après une photographie de M. D. Chamay.
successives advenues pendant la nuit fatale furent dues complètement à Botello. C'était un homme de bien en apparence, dit Bernai Dia^, il était allé à Rome, et il charmait ses compagnons par le récit du religieux pèlerinage;
en réalité, ce n*était qu'un adepte funeste* de la nécromancie. Quatre jours avant cette déroute fatale, il avait jeté les sorti, poursuit le brave soldat, et l'astrologie lui avait annoncé que si, durant la nuit du 10 juillet, on ne
sortait pas en toute bâte de Mexico, nul soldat castillan n'en sortirait en vie. Le reste de la prophétie était tout aussi terrible pour Cortez; il ; allait pour lui de son honneur et de sa renommée.
Mais Botello n*était pas si bon devin qu'il eût prévu le sort qui l'attendait lui-même : soit qu'il se vît accablé par le nombre des Mexicains et qu'un coup de fronde lui eût arraché la vie, soit qu'il se fût chargé imprudemment de ces masses de joyaux et de pierreries qu'au dernier moment Cortez dut abandonner à qui voulait les emporter, il périt. Sa mort eut lieu, à ce qu'il paraît, sur ce pont de madriers que les TIaxcaltéques avaient jeté à l'extrémitér du canal , non loin de ce fameux saut d'Alvarado dont le vieux soldat se gausse avec tant d'esprit. Botello une fois mort et ses prophéties mises à néant, le l\éros recouvra tout son courage. Il en avait besoin : s'il s'arrêta quelques moments
sous le cyprès de Popotlan, ce fut pour prendre des me* sures afm d'assurer sa retraite. Tout lui manquait, hors son génie , et son génie le sauva encore. L'attaque des Mexicains avait été admirablement combinée ; mais il sut déjouer leurs efforts. Après avoir marché durant quatre jours, toujours harcelés et sans vivres, les Espagnols se trouvèrent à Otumba, devant une armée nouvelle; au cri de victoire que jette Bernai Dias, on sent que Botello le nécromant est mort, et que son héros est retrouvé.