‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 179 sur 314 · SES TOMBEAUX · texte numérisé non relu

SES TOMBEAUX

« Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique», a dit l'illustre vaincu de Waterloo, se comparant au vainqueur de Salamine dans sa lettro au

prince régent d'Angleterre du 15 juillet 1815. Il y avait sans doute fort longtemps que l'empereur n'avait relu la I Vie de Thémistocle, iorsqu'.il écrivit celte phrase historique qui a popularisé parmi nous le nom du héros athénien. Napoléon se rappelait que le fils de Néoclés avait trouvé t un asile inviolable chez les Perses, bien qu'il eût été le ! plus redoutable (je leurs adversaires; mais il avait certaii nement oublié que Thémistocle, qui aimait l'or et les plaisirs qu'il achète peut-être à l'égal de la gloire, avait été accusé, non sans de graves motifs, d'avoir trempé dans les intrigues ourdies avec les Perses par Paus;mias , roi (Je Sparte , et que le fugitif n'avait été admis en la présence d'Artaxerce qu'après avoir promis d'adorer le grand roi. Ce ne fut, en effet, qu'au prix de cette humiliante condescendance aux coutumes serviles de l'Asie que le vainqueur de Xerxès obtint la protection du fils de ce prince, ainsi que les dignités et les trésors dont il le combla. A la vérité, quelques auteurs anciens disent que Thémistocle sut se relever de cet abaissement en s'cmpoisonnant lorsque l'annonce d'une guerre nouvelle, qui allait se rallumer entre les Grecs et les Perses, vint le placer dans l'alternative cruelle de désobéir aux ordres du maître qu'il s'était donné ou de porter les armes contre sa patrie. Mais d'autres écrivains prétendent qu'il mourut moins héroïquement d'une maladie naturelle. Quoi qu'il en soit, on est en droit de supposer que Napoléon l^** aurait reculé devant son éloquent rapprochement entre sa démarche et celle du général athénien s'il avait eu plus présents à la mémoire les détails de cette phase peu brillante de sa carrière.

Napoléon n'aurait certainement pas consenti à ployer le genou devant le souverain de l'Angleterre, pas plus qu'il n'aurait accepté le gouvernement d'une des possessions de l'empire britannique. L*âme de Thémistocle, pour héroïque qu'elle fût, ne connut payées scrupules du patriotisme moderne ; cet homme de Plutarque adora le grand roi et termina ainsi le discours qu'il lui adressa dans leur solennelle entrevue, qu'on place vers l'an 465 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire seize ans avant sa mort : « Mes ennemis te seront témoins des senicesque j'ai rendus aux Perses; que mon malheur te serve donc à faire éclater ta vertu , plutôt qu'à satisfaire ta vengeance. Choisis, ou de sauver la vie à un suppliant qui vient se livrer à toi, ou de perdre un ennemi déclaré des Grecs. » ( Plutarque , Vie de Tliémistocle, traduction de M. Pierron.)

Le roi, qui ne chercha pas à cacher la joie qu'il ressentit en se voyant un tel allié, non -seulement accorda à Thémistocle les deux cents talents qu'il avait promis à celui qui lui livrerait cet ennemi de son peuple, mais encore le créa l'un de ses lieutenants ou satrapes, en lui donnant le gouvernement de plusieurs villes. Magnésie sur le Méandre, Myus et Lampsaque; certains auteurs ajoutent môme à cette liste Percote et Palœscepsis. Selon l'usage asiatique dont on connaît maints exemples, la première de ces villes était pour son pain , l'autre pour son poisson et sa table, la troisième pour son vm, les deux dernières pour ses meubles et ses vêtements.

La rarissime pièce de monnaie d'argent qui a donné lieu à cet article est un curieux monument de cette transformation en satrape de l'empire perse du héros que dans sa jeunesse les lauriers de Miltiade empêchaient de doirmir. Découverte il y a quelques années, cette médaille, qui fait partie du cabinet de M. le duc de Luynes, a été gravée , par les soins de son savant possesseur, sous le numéro 7, planche XI du bel ouvrage intilulé Choix de médailles grecques, publié par lui-même en 1840, mais dont d'autres travaux ne lui ont pas encore permis d'écrire le texte. Heureusement, avec sa libéralité ordinaire, M< de Luynes avait donné une empreinte de cette pièce i

un numismate distingué, M. W.-H. Waddington , et ce savant vient de ia reproduire de nouveau dans un volume intitulé : Mélanges de numismatique et de philologie, planche I, numéro i, avec une dissertation dans laquelle il expose les raisons qui le décident à y reconnaître une monnaie émise par le héros athénien , et non par quelque obscur magistrat du même nom. ^

Avant d*apporter les preuves de cette attribution que nous adoptons complètement , expliquons les types qui figurent sur la médaille. Sur le côté principal, on distingue Apollon debout, nu, sauf une chiamyde jetée sur les épaules, et s'appuyant sur une branche de laurier. On distingue en légende le nom de Thémistocle écrit en grec au génitif, 0EMI2TOKAEO2, qu'il faut traduire, selon Tusage : (monnaie) de Thémistocle. Sur la gravure publiée par M. de Luynes, les premières lettres de cette légende sont presque effacées. Au revers parait un corbeau , les ailes étendues, et les deux lettres MA, initiales du nom de Magnésie ; ce type est inscrit dans le carré creux qui paraît habituellement sur les monnaies de cee époques reculées. Nous avons dit que Tentrevue de Thémi&tocle avec Artaxerce se place à l'an 465 avant Jésus-Christ; ia mort de Thémistocle arriva Tan 449 avant Jésus-Christ : c'est donc entre ces deux dates qu'il faut placer l'émission de notre monnaie, qui remonte, par conséquent, à une antiquité d'environ deux mille trois cents ans.

On ne s'étonnera pas de voir un satrape, un feudataire du grand roi , exercer le droit de battre monnaie , si l'on songe qu'il ne faisait en cela que suivre un usage dont il existe d'autres témoignages numismatiques enregistrés dans le savant ouvrage de M. de Luynes, intitulé Numismatique des satrapies. Dans l'antiquité, les souverains ne se réservaient pas le droit exclusif de battre monnaie. Ce privilège était surtout un attribift municipal , et c'est pour cela que les monnaies frappées dans chaque ville étaient marquées de types particuliers et signées du nom d'un magistrat responsable. Par une conséquence naturelle, lorsque la ville ou l'État étaient soumis au pouvoir d'un seul homme , à un tyran , à un despote ou à un feudataire de quelque puissante monarchie, les monnaies devaient porter son nom , puisqu'elles étaient émises sous sa responsabilité. Ceci établi démontre que Thémistocle put frapper monnaie dans une des villes dont Artaxerce lui avait concédé la seigneurie; il nous reste à prouver qu'il est évident que celle que nous reproduisons ici émane de lui , et non d'un homonyme inconnu h l'histoire. Son nom y est inscrit en caractères grecs usités au milieu du cinquième siècle en louie. Le style archaïque de la figure d'Apollon, le carré creux, le type du corbeau, oiseau consacré à Apollon , qu'on retrouve sur des monnaies cypriotes contemporaines de Thémistocle, tout enfin indique

Monnaie de Thémistocle comme seigneur de Magnésie. ' (Cabinet de M. le duc de Luynes.)

le cinquième siècle avant notre ère. Les lettres MA désignent donc très-probablement Magnésie sur le Méandre, .ville d'ionie, dont il existe d'ailleurs des tètradrachmes émises, à la vérité, à une époque postérieure, mais sur lesquelles paraît, comme ici, la figure d'Apollon debout; en même temps, le poids de notre monnaie (8c^,56) en fait une véritable didrachme attique, ce qui n'a rien que I

de naturel si l'on admet qu'elle a été émise par le despote athénien. Toutes les probabilités se réunissent donc en faveur de l'attribution de cette monnaie à la ville de Magnésie et au Thémistocle de l'histoire. • Il faut, dit judicieusement M. Waddington, être en garde contre le sentiment qui fait rattacher à un homme célèbre tout ce qui porte son nom ; mais ici les données de l'histoire et de la critique s'accordent trop bien pour que la présence sur la même pièce du nom de Thémistocle et des initiales de ia ville qu'il^ gouvernait soit une coïncidence fortuite. »

En outre, il est bon de dire que des cinq villes énumérées par Plutarque comme ayant composé la satrapie de Thémistocle, Magnésie d'ionie parait avoir été le seul domaine dont il ait pu jouir en réalité. Les quatre autres ne faisaient alors que nominalement partie des États du grand roi, et le transfuge grec n'en fut que le despote m partibus infidelium. 11 est donc tout simple qu'on ait retrouvé une monnaie de Thémistocle avec les initiales MA ; c'est à Magnésie qu'il s'établit et qu'il mourut. Il vécut dans cette ville au sein du luxe et des plaisirs, qu'il aimait si honteusement que Plutarque rapporte qu'un jour, voyant sa table magnifiquement servie, il s'écria : « mes enfants, nous étions perdus, si nous n'eussions été perdus ! • C'est encore Plutarque qui nous apprend que les Perses, témoins des faveurs dont il avait été comblé par le roi, disaient depuis aux Grecs qu'ils voulaient attirer dans leur parti, qu'on ies^ ferait plus grands que n'avait été Thémistocle.

Du temps de Plutarque, environ six siècles après la mort de Thémistocle , on voyait encore à Magnésie le splendide tombeau qui lui avait été élevé sur Yagora de cette ville, dans laquelle ses descendants avaient conservé quelques honneurs particuliers dont jouissait encore un certain thémistocle l'Athénien , qui avait été le camarade et l'ami du philosophe de Chéronée à l'école d'Ammonius.

Cette assertion de Plutarque, qui nous parait venir à l'appui de l'attribution de M. Waddington, n'est nullement en contradiction avec celle de Pausanias, lequel, dans sa Description de la Grèce, écrite vers l'an 174 de Jésus- Christ, dit que le tombeau de Thémistocle est situé vers le plus grand des trois ports du Pirée ; au contraire, ces deux passages se corroborent l'un par l'autre, puisque le voyageur ajoute à renonciation du fait : t car on dft que les Athéniens s'étant repentis de leur injustice â son égard, ses os furent apportés de Magnésie par ses parents. » Plutarque lui-même rapporte d'ailleurs aussi qu'on lisait, dans un livre analogue au précieux ouvrage de Pausanias et qui malheureusement est perdu , celui de Diodore le Périégéte ou le Guide, « qu'il y a près du Pirée une langue de terre qui s'avance en forme de coude, et qu'on trouve après avoir doublé cette pointe, près du promontoire Alcimus, dans lin endroit où la mer est toujours calme, une base sur laquelle s'élève , en forme d'autel , le tombeau de Thémistocle. •

C'est à ce dernier tombeau plus ou moins authentique de Thémistocle que fait allusion lord Byron dans les six premiers vers de son poème du Giaour :

« No breath of air to break the wave » Thaï rolls below the AUienian's grave, »That tomb which, gleaming o*er Ihe clilf, » First greels the homeward-veering skiff, » High o'er the land he saved in vain — » When shall such hero live again? »

Pas un souffle de brise pour rompre la vague qui roule au-dessow du monument de rAthénien , cette tombe qui , brillant sur le rocher, salue la première Tesquif qui regagne ses pénales, cl domine celle terre que Thémistocle sauva vainement. Quand verra-t-on revivre un héros qui lui soil comparable?

LES SINGERIES DE CHANTILLY

Fin.-Voy. p.li,9i, i6l,

KG(«OGUe.

Peintures du cliâteau de Gbanlilly. — Églo^e, — Dessia de Foulquier, d'après une photographie.

Page 1