‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 180 sur 314 · Tome XXX, — AOUT · texte numérisé non relu

Tome XXX, — AOUT

La nature, au milieu du dernier siècle, n'allait pas sans bassins ornés de jets d*eau , sans fontaines de rocaille , sans balcons de marbre; les honnêtes gens ne voyaient de beautés champêtres que dans les jardins et les parcs. De là, dans les peintures et les poésies de ce temps, une certaine afféterie gracieuse que nous appelons rococo, et dont la gentillesse nous séduit encore. L'homme d'épée ou de robe, confiné dans les petits calculs de la f;iveur et dans les mièvreries de la mode, devait trouver les grands horizons trop nus, les champs mal peignés, les arbres extravagants; il lui fallait des ruisseaux de bon ton qui ne débordassent pas, des allées d'un aspect galant, enfin une nature qui fût du dernier bien. Les occupations mesquines de la haute société n'étaient pas seules à lui dérober le plaisir que goûtent les rêveurs parmi les prairies et les jeux imprévus des formes terrestres, ou plutôt elles se liaient intimement à une autre cause de dédain pour la vraie campagne, je veux dire à la nullité générale des âmes. Trés-peu d'esprits distingués, secouant les chaînes d'un enseignement étroit, sentaient que l'homme, pour être le roi des êtres animés ou inertes, n'en tient pas moins à ce qui l'entoure, et par les sentiments qui lui en viennent, et par ceux qu'il renvoie aux objets dont il est ému. Cet échange involontaire , ces rapports infiniment variés qui nous unissent aux citoyens et aux sites de notre empire, cette intimité mystérieuse entre ce qui pense et ce qui végète , charmants liens d'où sont nées en ce siècle tant de théories aventurées, rien de tout cela n'était soupçonné par nos bisaîeux. Les artistes et les gens de lettres participaient de l'ignorance et de la légèreté communes; ou plutôt, comme les arts, en dehors de leur propre perfection, n'ont qu'un but présent et ne songent qu'à plaire, les poésies champêtres dépeignirent une nature artificielle, capitonnée de mousse , peuplée de petites statues allégoriques ; les paysages n'eurent plus que des arbres d'un vert clair et riant, des moutons baignés chaque jour, et de petites bergères en satin dont la tête avait pa^ par les mains du coiffeur en renom. Je ne nie pas que les moutons de nos prairies ne soient trop sales , que nos bergers et nos faneuses ignorent le langage fleuri qui nous agrée ; je ne prétends pas non plus que le peintre choisisse la moins propre et la plus mal embouchée , certes non ! mais qu'il mesure le vernis et qu'il évite l'invraisemblable.

Arrêtons-nous ; il ne s'agit pas d'une profession de foi , mais de deux guenons gourmandes, marquises déguisées, qui déjeunent à l'écart dans les jardins de Chantilly. Pardon d'avoir suivi la pente des réflexions où nous entraînait l'examen du tableau que nous reproduisons ici ; mais, vous le voyez , lecteur , rien ne manque à la coquetterie des héroïnes- et des accessoires; de tout ce qui constituait l'églogue de Fontenelle et le naturel de Bernis ou de Gentil Bernard, rien n'est oublié par l'artiste inconnu. Au bas sont couchées les fougères qui riment si bien avec bergères, légères, bocagères; au-dessus, un encadrement factice, galamment contourné, se rattache tout ensemble à la réalité et à la fantaisie par les acanthes qui le décorent. Au fond est la balustrade, qui est indispensable ; de chaque côté, deux beaux vases et de jolies plantes grimpantes dont l'essor est soutenu par des appuis symétriques. Tout cela est propre ; en vérité, je ne sais par quel scrupule le peintre a laissé une pierre au pied du cerisier ; il faudra tancer le jardinier : cette pierre est seule et s'ennuie , elle est déplacée. Aimable négligence ! ne sentez-vous pas que cette pierre représente la nature?

Cependant le cerisier est à peu près un vrai arbre ; il porte des fruits appétissants , non pas de ces baies aigres qui agacent les dents , mais de bonnes cerises sucrées , à pourte queue \ il n'y en a pas d*autre3 ^ Chantilly. Boileau

n'en avait pas de pareilles dans son jardin d'Auteuil, au moins n'en parle-l-il pas dans sa lettre à Antoine; et pourquoi ce silence? Y a-t-il rien de plus poétique et de plus charmant à décrire qu'un feuillage clair où reluisent de. grosses perles rouges à la pulpe délicatement veinée? J'aurais voulu trouver quelque part un éloge des cerises, quelques mots bien tournés à citer ici. Plein de confiance, je l'avoue, j'ai parcouru deux gros volumes de poésies légères et un autre de poèmes didactiques, rien sur le cerisier : j'ai été bien maladroit , ou la chance m'a servi bien mal. Toutes les plantes, tous les arbres, chênes, ormeaux, surtout les essences forestières , ont leur place dans la poésie ; les vergers n'en sont pas exclus , il y en a dans Saint- Lambert :

Des vergers qu'en toat temps chargent Flore et Poraone!...

La prune suspendue à ses rameaux féconds.

Les grappes dMncarnat qui courbent ces buissons,

Ces rubis éroaillés qu'arrondit la nature... (Des groseiUes.)

Quant au raisin, il n'est pas encore mûr, et que de louanges l'attendent ! Mais la cerise est oubliée ; de Bernis aimera mieux parler de Varbre de Pyrame (le mûrier). L'homme des champs

Dévore tour à tour la framboise odorante ,

Le lait de ses troupeaux, la fraise et le pain bis.

Point de cerises! quand de tous côtés « mille fruits naissent à la fois » , quand

Hébé nous verse à pleine coupe • Le jus des fruits, Tespnt des fleurs l

C'est le matin ; le soleil ne sévit pas encore ; Iç ciel est voilé par de légers nuages ; une brise gaie, légère, aiguise l'appétit. « Si nous allions, a dit l'une, déjeuner sous le cerisier avec une tasse de lait ! » Et la partie est liée. On ajuste à la hâte un bonnet coquet et négligé , quelques colliers de perles ^si l'on rencontrait quelqu'un!) et une pelisse de soie ; puis on passe à la laiterie : c'est im salon rond, voûté, pavé de marbres compartis, et construit d'une fort belle pierre blanche. Il régne tout autour, à hauteiu* d'appui, un buffet de brèche violette, sur lequel sont rangés quantité de vases et de faïences aux armes de Son Altesse Sérénissime. On a creusé dans ce marbre une rigole où l'eau est amenée par quatre têtes de bélier^ apros avoir passé auparavant par plusieurs vases et cuvettes. Margot, avertie, prend le lait frais tiré et le porte au lieu désigné; Lucas pose une échelle contre l'arbre. Madame renvoie les serviteurs et monte elle-même à la cueillette avec une corbeille qu'un crochet suspend à un échelon ; les bouquets de cerises ne tombent pas tous dans le panier : quelquesuns roulent sur l'herbe, d'autres sont happés ^u passage; la coquette s'en est passé un à l'oreille, comme un ornement. Cependant sa compagne tient le lait sur ses genoux, la cuiller est dans sa patte; en laissera-t-elle? Tontes deux sourient, heureuses de leur idée bucolique. Cherchera-t-on quelque mystère dans la grimace aimable de leur bouche pincée? Médisent-elles d'une amie absente? C'est le secret du peintre.

On a voulu voir «une satire personnelle et des allusions dans la série de singeries que nous avons publiées. Comme cette pièce est la dernière, nous dirons ici, en terminant, qu'elle ne pourrait être, comme les précédentes, qu'une œuvre de pure fantaisie décorative. On a dit que ces museaux de singes étaient les masques de grands personnages, Louis XV,. par exemple , et M»« de Pompadour ou M"* du Barry; on a dit aussi que ces peintures étaient de Watteau. Mais Watteau, mort en 1722, n'a pas vu la cour de Louis XV ; d'ailleurs nous ne reconnaissons pas là sa manière. Les costumes indiquent la moitié du dix-septième siècle. Quant à M">« de Pompadour ou à M"* du Barry, nen ne trahit leur incognito, rien ne 8'appli(|ue ^ çlles pins

qu'aux autres coquettes du temps. Le lecteur peut donc 8*en tenir à Topinion que nous avons émise en lui présentant les singeries , et que nous confirmons en nous séparant d'elles. Ce sont les jeux d'une imagination caustique si l'on veut, mais rien de plus qu*une raillerie inolfensive des minauderies régnantes. La satire, s'il y en a, réside dans la grimace du singe, et non dans les occupations, fort ordinaires, des pei'sonnages.

LES TIMBRES-POSTE

Suite. — Voy. p. 194,223.

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