SOCRATE
PROMENADES- D'UN DÉSŒUVRÉ
LES HEUREUX
Suite. — Voy. p. 2i6, 254, 258.
M'éloignant de cette maison où, à mon avis, il ne manquait, pour se trouver heureux, que la volonté de l'être, j'allai voir différentes personnes. Partout j'entendis d'améres plaintes, je devinai de profondes tristesses. Nulle part, ni la richesse, ni le luxe n'étaient des préservatifs contre l'ennui et le chagrin. Enfin, dans le logis même où je m'étais promis la réception la plus gaie, et où je projetais d'achever ma journée , je rencontrai le désespoir. C'était chez l'aimable et charmante femme d'un de mes amis. Jeunes, beaux, intelligents, bons, jouissant d'une aisance qui n'excluait pas les occupations de l'esprit, eux, du moins, ils auraient dû être heureux : eh bien , ils trouvaient le temps de s'exïlgérer les maux de la vie , de se forger des chimères, de se rendre misérables L'unique héritier du jeune couple*, objet, depuis sa naissance (il n'y avait de cela que dix-sept ou dix-huit mois), d'affections passionnées , criait , au moment où j'entrai , de la façon la plus lamentable, et le père et la mère, bouleversés, perdaient la tête. Le médecin lui-même, ahuri par la désolation générale, ajoutait le tourment des drogues aux angoisses de la dentition 11 s'agissait de la chose la plus ordinaire : deux dents étaient en train de perder; mais le petit patient, point patient du tout, se débattait et, habitué à tout voir céder à ses cris, augmentait le mal physique de l'irritation morale. Prévenir le moindre de ses besoins, lui éviter le plus léger malaise, aller au-devant de ^s caprices, faire naître les fantaisies pour avoir le plaisir de les satisfaire, avait été l'étude constante de ses malheureux parents. Tendre objet de leur incessante sollicitude , dorloté, amusé, amolli de caresses, les élancements de ses gencives étaient des ennemis dont il voulait qu'on le délivrât, contre lesquels s'enflait sa colère enfantine, et il se refusait avec furie à cet excellent apprentissage de la douleur qui, par la patience, nous enseigne la force et nous prépare à la vertu.
Je quittai mes amis, ne pouvant leur être bon à rien, et, peu satisfait de mon cours de visites, je repris, l'oreille basse, le chemin de chez moi, en devisant sur les destinées humaines et me débattant contre le mot de Sénéqae, lequel prétend qu' a on a sa part de bonheur lorsqu'on a réconnu que les heureux sont malheureux. »
Serait-ce donc une malédiction que la fortune? pensaisje , regardant un portefaix qui cheminait à côté de moi et comparant sa figure gaillarde aux physionomies attristées dont le souvenir me poursuivait. Contraint de se reposer, pliant sous le faix, l'homme eut l'air tout joyeux de rencontrer une borne pour appuyer sa hotte, et sourit au camarade qui, en passant, lui donna un coup de main.
Est-ce donc la loi du travail? me demandai-je. Faut-il
qiie toujours la part de force que Ton n*emploie pas se tourne contre celui qui la laisse oisive? Ce brave ouvrier ne se crée pas, lui, de maux imaginaires; il ne s'ennuie pas; il s*est fait la peau dure et l'échiné robuste. Si son enfant souffre, il sait que c'est la loi commune; il laisse crier le petit, qui s'apaise plus tôt, et évite le mal le plus cruel, l'irritation. Enûn le besoin de chaque moment, l'appel continuel fait à son activité, forcent le travailleur à secouer tous les matins le chagrin de la veille.
Cette série d'idées n'avait rien de réjouissant; mais si ma philosophie ne m'égayait guère, elle m'absorbait, et j'avais continué de marcher sans m'inquiéter où j'allais, lorsqu'un petit fourmillement d'ombres et de clairs sur le pavé, et un court aboiement, me firent tressaillir. Dans ma préoccupation , j'avais failli fouler aux pieds un pauvre chien ; je reculai d'un pas, et je vis l'animal, une espèce de barbet de race croisée et populaire, se camper de nouveau assis sur ses pattes de derrière, croisant sur sa poitrine celles de devant, la léte penchée sur l'épaule avec la plus drôle de mine, ne détournant pas les yeux d'une sorte de caserne qui bordait tout un côté de la rue déserte. Je reconnus dans le grand bâtiment une succursale de l'Hôtel -Dieu élevée sur la rive gauche de la Seine, hôpital d'assez récente construction, derrière lequel j'étais arrivé sans m'en apercevoir. Je suivis la direction des yeux du barbet, qui jouait devant l'hospice cette étrange pantomime, et je vis aux vitres d'une fenêtre assez élevée une femme, en attirail de nuit, qui regardait le chien et l'encourageait par des signes d'amitié ; presque aussitôt un homme en costume d'ouvrier sortit par une porte basse et accourut vers le barbet, s'adressant à lui comme à une personne.
— Eh bien, oui! Là-haut! là-haut! lui criait-il, l'excitant de la voix et du geste. Elle est là, cte maîtresse! dis-lui donc quelque chose. — Et il se dandinait gaiement d'un pied sur l'autre, désignant au barbet la croisée que celui-ci ne perdait pas de vue. — Parle-lui, à cte maîtresse !
Et l'homme riait, ravi d'aise. En vérité, le chien riait aussi, et les gestes répétés de ses pattes de devant, ses petits aboiements frétillards, plaintifs et joyeux tout à la fois, pouvaient passer pour une espèce de langage.
Comme un vrai badaud, je demeurais attentif à cette scène domestique jusqu'à ce que, la femme ayant disparu de la fenélre, le chien fût retombé sur ses quatre pattes. Son maître cessant alors de se démener, je le vis» en plein et le reconnus. C'était un tourneur tabletier, en chambre, nommé Vintimille, adroit dans son état, qui avait fait pour moi quelques travaux, et qui, depuis plusieurs semaines, aurait dû me rendre un petit meuble de famille que je lui avais donné à raccommoder. Dés que, cessant de s'occuper de son chien, il me vit, jugeant, à mon approche, que je venais lui redemander l'oirvrage confié, il s'excusa sur la maladie de sa femme, et ajouta qu'il n'y avait presque plus rien à faire à « ma petite relique », et qu'il me la rapporterait dans une heure.
Je proposai aussitôt d'aller prendre la botte chez lui. Chemin fabant, il m'apprit que « la pauvre chère », c'était sa femme^ avait souffert; « mais, ajouta-t-il, sa figure reprenant son expression joyeuse, elle va guérir. Elle est si bien soignée! les sœurs l'aiment tant! C'est qu'elle a le premier médecin et le premier chirurgien de Paris! de grosses gens comme cela , elle n'aurait pas pu les avoir chez nous, pauvre chérie ! Là-haut, elle vous est soignée comme une princesse. Un grand dortoir, et si propre! deux matelas, des rideaux blancs, des draps tous les quinze jours. Oh! rien ne lui maitque : aussi, bientôt elle sera guérie', et elle nous reviendra faire notre soupe à Rrisquet et à moi. »
Excité par celle espérance, il hâta le pas et je le suivis. Son chien gambadait autour de lui ; et si l'ouvrier tenait la tête baissée sur sa poitrine, c'était l'habitude du travail et non le chagrin qui courbait son front. J'eusse trouvé bien lourd le faix qu'il portait si légèrement î et je pensais, chemin faisant, à un conte de Johnson que j'ai lu jadis» Rasselas, chargé de découvrir, pour la guérison de son roi mourant, la chemise d'un homme heureux, qui seule, selon les ordonnances des médecins, peut rendre la vie -au moribond, parvient, après mille pérégrinations, à découvrir le mortel assez fortuné pour ne pas se plaindre de son sort, et il s'empresse aussitôt de lui demander sa chemise. Hélas! ce bienheureux n'en possédait pas! Moi aussi, j'avais cherché le bonheur sans le trouver. Étais-je donc destiné à le rencontrer sous la blouse, aux portes d'un hôpital? Je me gourmandais moi-môme sur la manie d'ériger en systèmes quelques observations superficielles. Ce brave artisan ne voit pas plus loin que son nez, lequel est des plus courts, pensais-je. Sa femme peut mourir cette nuit à l'hospice, et que deviendra sa joie "^
La fin à une autre livraison.