VAUBAN
Voy. t. IX, 1841, p. 538.
Vauban avait un grand génie et un cœur noble et généreux. 11 aimait le peuple et était ému de ses souffrances. Il avait aussi un grand caractère et beaucoup d'esprit. Cela fait plaisir de trouver dans Vauban un honnête homme qui a plus d'esprit qu'il n'en faudrait pouf défrayer trois ou quatre coquins. Le monde est, en général, assez disposé à croire que la vertu est toujours un peu bête et que le vice est ordinairement spirituel. Grande erreur. J'ai rencontré dans l'histoire de tous les temps beaucoup de vices bêtes et beaucoup aussi de vertus spirituelles. Notre tort, c'est de comparer, je ne sais pourquoi, la vertu bête avec le vice spirituel ; quoi d'étonnant alors que nous donnions la préférence au vice qui nous amuse sur la vertu qui nous
(") Hegel et Schopenhnuer ; Études sur la philosophie allemande moderne depuis Kant jusqu'à nosjoftrs, par A. Toucher de Caroil. — Paris, 1862.
ennuie? Je ne demande pas que nous comparions la vertu spirituelle avec le vice béte , je demande seulement que nous comparions le vice spirituel avec la vertu spirituelle, (»)
LE FOURMILION.
Le fourmilion (Myrtneleon formicariiis) est un insecte à corps trés-allongé, à ailes (au nombre de quatre) transparentes et réticulées comme de la dentelle, assez semblable aux libellules ou demoiselles , que tout le monde connaît.
Moins élégant, moins brillant, moins agile que la libellule, le fourmilion ne serait jamais sorti de Tobscurité si sa larve, par un singulier et admirable talent, ne s*était illustrée.
Peu s'en est fallu que cette larve ne fût la plus misérable, la plus disgraciée des créatures. Son corps est lourd, gonflé, triangulaire, de couleur grisâtre, avec un abdomen énorme et de petites pattes grêles ; elle a Taspect de ces parasites abjects ou de ces vilaines punaises qui inspirent le dégoût. Ainsi faite, elle ne peut ni courir, ni presque marcher^ pour changer de place, elle se pousse à reculons , toute la partie postérieure du corps enfouie dans la terre , ce qui fait qu'elle laisse un sillon sur son passage, un sillon strié de petits fossés, d'ondulations, qui marquent les Sticcades, les pénibles efforts de son allure. Ajoutez à cela qu'elle a un grand appétit et qu'elle n'a de goût que pour Jes proies vivantes, précisément pour d'agiles insectes qu'elle est incapable de poursuivre. Mais la nature ne l'a pas abandonnée ;iux infirmités et aux contradictions de son organisation ; elle a compensé toutes ces disgrâces en la douant d'un instinct extraordinaire, en la pourvoyant d'une industrie qui, du plus débile des êtres, fait une puissance redoutable et lui a valu l'honneur, par rapport aux fourmis, il est vrai, de passer pour un lion. Ne pouvant atteindre sa proie à la course, le fourmilion la prend au piège. Il sait construire dans le sable ou dans la terre une fosse en forme d'entonnoir, à marge et à parois mouvantes, et au fond de laquelle il se tient en embuscade, ne laissant passer que les longues mandibules dont sa tête est armée, deux formidables tenailles, aiguës comme des épées, et qui sont en même temps des suçoirs. Qu'un insecte imprudent, une araignée, une fourmi, s'avise de marcher sur les bords de cette fosse, le sol se dérobe sous elle, et elle roule dans le précipice; en vain elle se cramponne, veut remonter la pente , le sable échappe à ses étreintes, s'éboule sous ses pieds; elle glisse, elle enfonce, elle tombe entre les pinces du fourmilion qui la saisit, l'entratne sous terre, la transperce et la suce.
Voyons maintenant en détail comment cet habile ingénieur opère. Réaumur et Bonnet nous serviront de guides. Dabord, c'est toujours dans un endroit sec, sablonneux, qu'il s'établit, sous quelque escarpement dans un chemin creux, au pied d'un mur, à l'abri d'un arbre : il sait qu'il a besoin d'un terrain léger, pulvérulent, qui s'éboule au moindre choc, et que la pluie, en l'agglutinant, en l'alourdissant , l'empêcherait de fonctionner comme il faut. Le lieu choisi , il se met en marche h sa manière , c'est-àdire à demi enfoncé dans le sol , et il trace un sillon circulaire. Mais il ne marche pas seulement ; comme il ne suffirait pas de déplacer le sable , qu'il s'agit de s'en débarrasser pour obtenir un vide, un trou régulièrement creusé, il paraît qu'à chaque pas, avec l'une de ses premières pattes, il en pousse une brassée sur sa tête, qui est justement carrée et plate, et qu'en relevant celle ci brusquement^ il jettç sa charge on dehors de l'encçipte.
(*) Saint-Marc Oirardin.
« Toute cette manœuvre, dit Bonnet, s'exécute avec «ne promptitude et une adresse surprenantes : un jardinier n opère pas si vite ni si bien avec sa bêche et son pied que le fourmilion avec sa tête et sa jambe. »
Le premier sillon achevé, il en fait un second , puis un troisième, concentriques au premier, et ainsi de suite, en marchant en spirale vers le centre de la cavité et toujours lançant le sable en dehors. On comprend qu'à chaque tour, à chaque pas qu'il fait, l'ilot de sable qu'il circonscrit, attaqué par sa base, s'affaisse, devient de plus en plus petit et finit par disparaître, laissant à sa place une fosse en forme de cône renversé, un véritable entonnoir de sable (*).
Mais un si grand ouvrage, qui exige pour le moins une demi-heure de labeur incessant, ne se termine pas sans que l'ouvrier (au dire de Réaumur) n'ait à changer de manœuvre. La jambe qui fait l'ofTice de pelle et qui charge la tête de sable avec tant d'activité se fatigue à la longue : alors l'insecte se détermine à se servir de l'autre jambe de la même paire, qui jusqu'ici s'est reposée. Il s'arrête, se retourne en pirouettant sur lui-même, ou, le plus ordinairement, traverse son ouvrage en ligne droite, se place à l'endroit diamétralement opposé à celui qu'il occupait, et là reprend ses circonvolutions, mais en sens contraire. Dans cette nouvelle situation, la jambe qui était tournée vers l'extérieur se trouve la plus proche du centre, et c'est elle qui tait à son tour la besogne.
Quelquefois, comme dans toute œuvre ici -bas, des obstacles, des difficultés se présentent, qui demandent de la part de notre architecte un redoublement d'efforts, un déploiement de ressources nouvelles. Bonnet nous le montre aux prises avec ces difficultés et s'en tirant à son honneur. < Il arrive souvent, dit-il, qu'en creusant son entonnoir, le fourmilion rencontre de gro*s grains de sable ou de petits grumeaux de terre sèche : il n'a garde de les y labser ; ils serviraient d'échelons aux petits insectes pour en sortir. Il en charge sa tête , et, par un mouvement subit et bien calculé, il les projette hors du trou.
» Si , au lieu de ces corps assez l^ers , Il rencontre de petites pierres, trop pesantes pour être lancées avec sa tête, il sait s'en débarrasser par un moyen nouveau et fort singulier. Il sort de terre et se montre tout entier à découvert. Il va ain^i à reculons jusqu'à ce que l'extrémité de son corps ait atteint la pierre. Il semble alors la tâter; il essaye de la pousser et de la soulever : il redouble ses efforts, parvient à la charger sur son dos, maintenant habilement l'équilibre par des mouvements prompts et alternatifs de ses anneaux , gagne avec sa charge le pied de la rampe , la gravit, porte la pierre à quelque distance du trou, revient dans le trou et achève de le creuser.
» Cependant, malgré tout son savoir-faire, la pierre lui échappe quelquefois au moment où il est sur le point d'arriver au haut de la rampe. Il ne se rebute pas; il descend, va chercher sa pierre, la charge de nouveau sur son dos, regagne la rampe, remonte, se décharge et retourne à son travail.
» Sa patience est presque inépuisable, ajoute Bonnet : on l'a vu répéter six ou sept fois de suite les mêmes manœuvres. Il offrait aux yeux du spectateur étonné et presque attendri une image de l'infortuné Sisyphe. ■
Quand le trou est fait, le piège bien dressé, le fourmilion n'a plus qu'à jouir en paix du fruit de ses travaux ; ainsi que nous l'avons dit, il reste tranquille, comme un chasseur à l'affût, cacb^ dans le sable de sa fosse, tenant ses pinces ouvertes un peu au-dessus du fond, et le gibier vient de lui-même lui tomber dans la bouche. Il ne prend plus d'autre peine que celle de rejeter au dehors le cadavre
O Les dimeosîoDs de cette fosse varient. Bonnet loi a souvent troaYé doQze lipief d« longueur à Touverture et neuf ^ profbndeiir.
de l'insecte qu'il vient de sucer, et de réparer le désordre, de remettre son piège en état. Quelquefois cependant une sorte de lutte s'engage entre lui et sa victime : ou bien celle-ci, qu'il n'a pas bien saisie du premier coup, se débat entre ses pinces, et alors il la secoue, il l'étourdit en la frappant par terre ; ou bien elle lui échappe et s'efforce de gagner le haut de l'entonnoir : dans ce cas, il a recours à une manœuvre si habile qu'on serait tenté de douter du
témoignage des observateurs : on l'a vu se démener de toutes ses forces, lancer avec sa tête des jets de sable continus qui atteignent le fugitif, l'ahurissent et le font rouler de nouveau dans l'abîme.
On pense bien que le fourmilion , naissant à la fin de l'été ou en automne et ne se transformant que l'année suivante, ne passe pas toute sa vie dans le même trou. Qu(\nd celui qu'il habite est déformé après avoir servi plu-
Le Fourmilion {Myrmeleon formicarifu)^ plus grand que nature. — 1, dans son sillon; — 2, dans son entonnoir-, — 3, tu de profil; — 4, prêt à se métamorphoser; ~ 5, à Tétat de libellule. — Dessia de Freeman.
sieurs jours, que les talus n'en sont plus asseî roides, il l'abandonne et va en construire un autre; ou bien il quittera la localité pour aller chercher fortune ailleurs , si la proie se fait trop attendre, s'il ne trouve pas le pays assez giboyeux.
Le dernier ouvrage de cette larve laborieuse est celui qu'elle accomplit au rnoment de se transformer. Au mois de juillet ou d'août, on trouve, au fond des vieux enton-
noirs, des boules de sable ou de terre fine ; quand on les ouvre, on voit que les grains en sont retenus par des fils de soie, et qu'elles sont intérieurement tapissées d'un tissu lisse et lustré, comparable au plus beau satin blanc; dedans se trouve la nymphe avec la dépouille du fourmilion.
Trois semaines après, la nymphe est elle-même au terme de sa vie toute végétative , et la mouche qu\ lui succède, apré§ avoir percé la coque avec ses dçnts, prenil
son vol vers les prairie^ et les rives verdoyantes des ruisseaux.