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MON FILLEUL

NOUVELLE

Pauvre enfant ! il me semble le Voir encore dans le modeste berceau d'osier qui avait seni de couche à son frère et à ses sœurs.

A titre de marraine, je venais de remplir mes devoirs envers ce petit être qui entrait dans la vie sous les plus fâcheux auspices. Son père, entraîné par de funestes relations, avait abandonné sa famille depuis deux mois, et sa mère, dangereusement malade, se voyait obligée de le confier à une paysanne de Régnier, qui devait, après la cérémonie du baptême, l'emporter à quinze kilomètres de Genève , derrière le Salève.

Jamais l'inégalité qui existe entre les hommes dès leur première heure ne m'avait si vivement frappée. Le cœur ému, les yeux pleins de larmes, je considérais cette petite créature (dont la naissance apportait un surcroît de peines et d'inquiétudes à une malheureuse femme qui pliait déjà sous le poids d'un lourd ckagrin), cherchant sur ce front d'un jour les promesses ou les menaces de l'avenir.

Tous ceux qui se sont approchés d'un berceau savent que la vue d'un enfant endormi éveille tout un monde de pensées sérieuses. Sa destinée (mystère insondable) appelle notre intérêt et notre sollicitude; nous voudrions pénétrer les secrets de la Providence à son égard, et, ne pouvant y parvenir, nous lui créons une vie en rapport avec les vertus et les talents dont notre imagination le doue; nous le conduisons à travers une route peut-être difficile, mais à coup sûr honorable et glorieuse ; nous relevons son courage, nous soutenons son énergie, et notre pensée l'accompagnant jusqu'à sa dernière heure , nous le

voyons s'éteindre chrétiennement, le sourire aux lèvres et l'espérance au cœur.

J'en étais là de mon rêve, quand la nourrice fit ses pré-' paralifs de départ.

— Vous viendrez à Régnier, me dit-elle, voyant que j'avais encore les yeux humides; nous vous montrerons la fierre aux Fe«,, qui n'est pas loin de chez nous.

J'avais entendu parler de ce monument celtique sans avoir jamais eu Toocasion de le visiter; cette fois, je me promis bien de ne pas laisser écouler trop de temps avant d'aller le voir; puis,. comme la nuit approchait, j'embrassai mon filleul en implorant la bénédiction de Dieu sur ce pauvre enfant qu^ ^ mauvaise étoile faisait passer dans des mains étrangères^ et je le remis à sa nourrice qui avait hâte de regagner sa demeure.

Rentrée chez moi, le souvenir du petit Georges (il portait le hom de son parrain) s'identifia tellement avec mon désir de voir la pierre aux , Fées que je rêvai de l'un et de l'autre toute la nuit. Le lendemain et les jours suivants, je n'eus en tête que ce projet de voyage à Régnier ; aussi en parlais-je à tout venant, dans l'espoir de rencontrer quelques personnes disposées à faire la route avec moi.

Si j'avais osé faire les frais d'une voiture pour trans-: former ainsi cette course en une facile partie de plaisir, j'aurais certainement trouvé plus d'écho dans mon petit cercle ; mais la perspective d'une longue marche ( 30 kilomètres dans la journée) tentait peu mes amies, qui se récusèrent toutes sous différents prétextes, si bien que deux mois s'écoulèrent avant qu'il me fût possible de réaliser mon vœu. Une seule personne aurait bien voulu m'accompagner : c'était M"» Arteney, la mère de mon filleul ; mais le médecin lui avait défendu toute espèce de fatigue dans l'intérêt de ses enfants. J'ajoute que deux fois par semaine elle avait des nouvelles du petit Georges par la messagère de Régnier, qui ne tarissait pas sur la beauté du nourrisson et sur les soins qu'on lui prodiguait.

Quelque rassurants que fussent les témoignages de cette femme, dont la physionomie narquoise ne m'avait jamais plu, je n'en désirais pas moins juger par moi -môme des progrés de mon filleul ; et puis, il faut bien le dire, le monument druidique entrait pour une large part dans mon impatience.

Un jour, ma bonne étoile m'ayant conduite chez des amis fort éclairés, et que je ne visitais pas assez souvent, je les trouvai tout disposés à faire , comme moi , une excursion à la pierre aux Fées. Ils me proposèrent de m'y conduire le dimanche suivant, ce que j'acceptai avec reconnaissance.

Le dimanche, donc, je montai joyeuse dans leur voiture et nous nous dirigeâmes vers Régnier. Le soleil d'automne, dégagé de son voile de brume, promettait une journée sereine; l'air pur apportant le son lointain des cloches, le calme du paysage, tout parlait à notre âme ce langage mystérieux, divin, qu'aucun mot ne saurait traduire; j'étais dans l'extase, et lorsque nous eûmes contourné le Petit-Salève, je ne pus retenir un cri d'admiration, tant me parut splendide le tableau qui se déroulait à nos regards.

Nous avions choisi l'ancienne route, qui côtoie le pied de la montagne et longe les falaises entre lesquelles l'Arve est encaissée; devant nous la haute chaîne des Alpes découpait ses dentelles de granit et ses festons neigeux sur un beau ciel , tandis que le Môle , le Voiron et le Salève encore verdoyants complétaient le cadre majestueux de cette pittoresque vallée.

En arrivant à Régnier, notre premier soin fut d'aller rendre visite à mon filleul. Je m'attendais à voir un beau chérubin blanc et rose, souriant déjà, comme l'avait af^ firme la messagère; je trouvai un malheureux petit être

décharné, presque sans vie, qui n*avait plus même la force de faire entendre un cri.

Je n'essayerai pas de peindre mon indignation et celle des personnes qui m'accompagnaient. Deux dames surtout affirmèrent que la malheureuse petite créature mourait de faim. Aussi, sans perdre une minute, la nourrice dutelle se préparer à ramener l'enfant à sa mère , et comme nous n'avions pas de place dans la voiture, son mari se mit en quête d'un véhicule aûn de partir sur l'heure pour Genève.

Assurément je n'avais plus aucune envie de voir la pierre aux Fées; une douloureuse réalité venait de chasser de mon esprit les poétiques légendes qui se rattachent à cet antique monument; mais un scrupule me retint: j'aurais privé mes amis du plaisir qu'ils s'étaient promis en me conduisant à Régnier avec tant de complaisance. Il ne s'agissait d'ailleurs que de peu de retard. Après avoir assisté au départ du pauvre ange qui allait peut-être payer de sa vie la cupidité d'une femme incapable de le nourrir, nous prîmes donc l'étroit sentier qui mène à la plaine des Rocailles, où se trouve \e dolmen.

Rien de plus étrange , de plus sauvage , que l'aspect de cette plaine inculte couverte des fragments d'une montagne écroulée. Dans ce lieu où rien ne rappelle la civilisation et les victoires remportées par le génie de l'homme, il est impossible qu'on ne se sente pas entraîné à travers les siècles vers ces époques primitives qui se perdent dans la nuit des temps, et qu'on ne se plaise pas à recomposei' quelques scènes du drame religieux que les druides renouvelaient à certaines dates sous l'ombre épaisse de la forêt sacrée.

Quoique les chênes séculaires soient peu à peu tombés sous la cognée du bûcheron , rien cependant ne saurait mieux convenir à ce monument d'une croyance éteinte qu'un endroit si solitaire où les premiers âges du monde ont laissé l'empreinte de leurs violentes convulsions.

Ces rocs épars, placés comme des sentinelles autour du doimm appelé aujourd'hui la pierre aux Fées, semblent le protéger contre les invasions de la nécessité qui porte l'homme à édifier incessamment le présent et l'avenir sur les ruines vénérables du passé.

En face de cette espèce de table gigantesque, composée de quatre pierres (dont trois à peu près* égales, placées de champ de façon à laisser un côté ouvert, supportent la quatrième, qui mesure environ douze pieds sur quinze), en face de ce monument sur lequel tant de siècles ont passé, nous restâmes silencieux et comme émus par cette longévité de la matière. Mille pensées sérieuses nous assaillaient, mais s'arrêtaient sur nos lèvres, parce que nous nous sentions incapables de les rendre fidèlement au moyen de la parole.

Toutefois, au bout de quelques minutes Tun de nous^ sortant de cette rêverie, nous rappela l'antique légende de la pierre aux Fées.

Loys de Bellecombe ayant démandé en mariage la fille du puissant baron du Châtelet, son voisin, celui-ci répondit au chevalier qu'il lui accorderait Blanche à une condition.

Il fallait qu'avant l'aurore il transportât dans la forêt quatre pierres gigantesques qu'on pouvait voir de la fenêtre, et qu'il en fît une table pour le festin de noce.

Puis , satisfait d'avoir humilié un pauvre et brave gentilhoname en lui faisant comprendre qu'il était téméraire à lui d'aspirer à une si brillante alliance et à une si rare •perle de beauté , le baron s'endormit persuadé que jamais le chevalier de Bellerombe ne se hasarderait de nouveau à franchir le seuil de son manoir.

Mais, ô merveille! avant le jour, une fée avait accompli le prodige qui devait. assurer à Loys la main de Blanche,

et le baron, pris à son propre piège, fut contraint de faire honneur à sa parole.

La légende ajoute que depuis cette époque des créatures surhumaines se donnent rendez -vous le soir autour de cette table colossale; c'est pourquoi on l'appelle encore aujourd'hui la pierre aux Fées.

La fin à la prochaine livraison.

LES TIMBRES-POSTE

Suite. — Voy. p. 194, 223, 251, 270.

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