IV. — CONSTANTIN CANARIS
Les hommes qui sont nés avec le siècle se rappellent encore quels transports d'enthousiasme saluèrent, vers 1821 ou 1822, l'annonce des premiers succès de l'insurrection grecque. Jamais, depuis la Renaissance, l'Orient n'avait imprimé un tel ébranle'ment aux imaginations de l'Occident. La presse, la tribune, la chaire sacrée ellemême, retentissaient des exploits des modernes Hellènes, et les noms de Marco Botzaris, de Tombazis, de Canaris, inconnus la veille, avaient pris place tout à coup à côté de ceux de Miltiade, de Thémistocle. de Léonidas, dont ils égalaient presque la renommée. La Grèce n'avait pas encore triomphé de l'Asie que déjà elle avait son Homère.
La plupart de ces vaillants chefs aujourd'hui ne sont plus. La sanglante guerre, les luttes ardentes des- partis, ont dévoré les uns ; les autres ont succombé aux atteintes de l'âge; et des principaux 'acteurs de ce grand drame deux seulement ont survécu, deux hommes célèbres à des titres divers, et que la génération actuelle en Grèce révère comme les fondateurs de l'indépendance nationale, Alexandre Maurooordato et Constantin Canaris.
Nous avons esquissé ici même la vie du premier Maurocordato, l'ancêtre de la famille, dont la trace est profondément marquée dans l'histoire littéraire et politique de l'Orient au dix-septième siècle ('). Canaris n'a pas d'ancétres; Tout ce qu'on sait de sa famille et de lui-même, antérieurement à sa trentième année, c'est qu'il était né, vers 1791 ou 1702, à Psara. C'était un de ces dauphins des îles, comme les appelle le poète Rhigas (*), habitués dés l'enfance à se jouer sur le dos de la vague. Lorsque éclata l'insurrection, il commandait un petit bâtiment qui faisait le commerce avec Odessa. Il passa alors à bord d'un navire ipsariote armé en guerre, et de capitaine devint matelot. Ce n'était jusque-là que ce que des centaines d'autres avaient fait comme lui ; il n'y avait donc pas de quoi le distinguer de la foule, et son nom était demeuré obscur comme son dévouement; personne, pas même lui, ne soupçonnait sa gloire prochaine.
Deux iSiits inouïs pas leur audace, accomplis presque coup sur coup, l'incendie du vaisseau amiral turc, dans le canal de Chios (nuit du 19 au 20 juin 1822), et, le 9 novembre de la même année , l'escadre ottomane embrasée par un autre brûlot dans la rade de Ténédos et aux trois quarts détruite, lui attirèrent cette gloire qu'il ne cherchait pas. Le nom de Canaris retentit dans toute l'Europe. Les poètes de tous les pays chantèrent les exploits du moderne AchHlc; Byron, C. Delavigne,le célébrèrent dans leurs strophe's; V. Hugo lui consacra \ orientale qui porte son nom, et qui se termine par cette image :
Mais le bon Canaris, dont un ardent siUon
Suit- la barque hardie, Sur les vaisseaux qu'il prend, comme sou pavillon,
Arbore rincendie.
Lui seul semblait étranger au bruit qui se faisait autour de son nom, et quand par hasard les échos en arrivaient jusqu'à lui, il s'en étonnait comme d'une chose qu'il ne comprenait pas. C'était un homme à l'antique, religieux, simple, modeste. A son retour à Psara , après l'affaire de Ténédos, les magistrats s'étant portés à sa rencontre suivis de tout le peuple qui criait : Gloire au vainqueur de Ténédos! Canaris prit des mains du chef des éphores la couronne de laurier tressée en son honneur, et alla la déposer dans
.(•) Voy. t. XXVI, 1858, p. 361.
(î) Voy. t. XXIX, 1861, p, 188.
l'église, au pied de l'image de la Panagia. «La victoire vient de Dieu ! » dit-il. Voici dans quels termes il faisait à M. Clotz, commandant de la corvette britannique la Rose, le récit de ces deux expéditions, citées à cette époque comme « les deux faits d'armes les plus mémorables de lamarine du siècle. » — « Nous étions, dit-il, deux brûlots pour l'expédition de Chios. Le calme nous surprit devant les îles Spalmadores, à la vue de deux corvettes ennemies qui étaient en observation. Mes matelots eurent peur que nous ne fussipns reconnus et massacrés; ils se soulevèrent contre moi. Alors je leur dis : « Que me voulez-vous? Si » vous craignez , jetez- vous à la mer et regagnez Psara ; » pour moi, je reste. » Ils se décidèrent alors à rester. « Que ce calme ne vous inquiète pas, leur dis-je ; il arrête »nos ennemis aussi bien que nous; à dix heures, nous » aurons du vent. » En effet, à neuf heures et demie, il se leva une brise qui nous poussa dans le canal de Chios, et à une heure après minuit, le^ vaisseau amiral turc était en feu. » 11 ajoutait : « Nous étions également deux brûlots pour l'expédition de Ténédos, un hydriote et moi. Les garde-côtes de Ténédos nous virent sans défiance doubler un des caps de l'île. Nous portions pavillon turc, et paraissions fuir la poursuite de quelques bâtiments grecs. Obligé de passer entre la terre et les vaisseaux turcs, il me fut impossible de m'accrocher, comme la première fois, au beaupré de l'amiral. Je protitai donc du mouvement de la vague pour faire entrer mon beaupré dans un des sabords du naVîre turc , et dès qu'il fut ainsi engagé avec l'ennemi j'y mis le feu en criant : « Vous voilà brûlés comme à » Chio8 ! » La terreur se mit aussitôt parmi eux, et je pus me retirer dans mon canot sans aucun danger, car ils ne tirèrent pas même un coup de fusil. »
A quelque temps de là (août 1824), la petite escadre grecque se trouvaitbloquéeparTopal-Pachadansles parages de Samos. Pris entre la terre et les vaisseaux ennemis que le vent poussait contre eux, les Grecs semblaient voués A une perte certaine, quand soudain apparaît Canaris. 11 lance son brûlot au milieu de la flotte turque, aborde une grosse frégate tle 54 toute neuve, entièrement doublée en cuivre et que pour cette raison les Turcs avaient nommée Botirlot'Qorqmaz ( l'Incombustible aux brûlots). La frégate prend feu, saute avec son équipage, et l'incendie qu'elle allume dévore prés de la moitié de la flotte.
Malheureusement les Grecs, en ressuscitant la valeur et les exploits de leurs ancêtres, avaient ressuscité leurs anciennes divisions et leurs rivalités si funestes à l'État. La renommée de Canaris commençait à offusquer les autres chefs. Son éclat, qui rejaillissait sur son île natale, avait excité la jalousie des Hydriotes contre Psara , leur rivale autrefois de commerce, maintenant de gloire. Cette jalousie avait survécu même à la catastrophe qui fit de Psara un monceau de ruines et qui dispersa onze mille de ses habitants sur toutes les plages de l'Archipel. Athènes se vengeait de ses grands hommes par l'ostracisme ; l'amirauté d'Hydra, qui avait, deux ans auparavant, offert à Canaris un brevet d'amiral que celui-ci avait refusé, le laissa sans emploi , et par suite dénué de ressources. Le héros , chez lui, n'était pas doublé du pirate. Quand il donnait la chasse aux navires turcs , ceux qu'il abordait de préférence , ce n'étaient pas de légères goélettes avec de riches cargaisons, des bricks portant moins d'hommes que do ballots, mais de loiu*ds trois-ponts, de grosses frégates hérissées de canons et de soldats; et quand il avait arboré sur l'un d'eux son terrible pavillon , il ne conduisait pas sa prise dans le port pour la vendre, il l'engloutissait vivante dans les flots.
Canaris s'était retiré dans l'île d'Égine avec sa femme et ses enfants. Quand il eut épuisé ses modiques ressources, il vint à Nauplle où siégeait le gouvernement provisoire. Le
peuple, plus juste souvent que ceux qui lui commandent, parce qu'il ne partage pas leurs petites passions, s'indignait du traitement fait à un si grand homme; sa demeure ne désemplissait pas de visiteurs et d'offrandes. Le gouvernement lui vota, je crois, une indemnité. « Je préfère- » rais à tous ces dons, s'écria Canaris, un autre brûlot » que je pusse consumer au service de mon pays. »
J'emprunte au récit d'un voyageur, M. Cohen, qui le visita durant son séjour à Égine, quelques lignes qui achèveront de le faire connaître : < Je le trouvai assis h côté de sa femme et jouant avec son fils Miltiadis , enfant de trois ans. Il me reçut avec franchise et courtoisie, et dit à son fils aîné, Nicolas, de me présenter une rose à moitié épanouie, ce qui est, dans le Levant, une marque d'amitié. Canaris est un jeune honniie de Irente-deux ans , plein de franchise et de modestie. Je ne pus jamais obtenir de lui qivil me racontAt aucun de ses hauts faits. Il est aimé 'de
ses compatriotes; mais les habitants d'Hydra sont jaloux de lui et l'ont laissé cette année sans brûlot. Son fusil était suspendu au mur ; cet homme intrépide, qui a déjà brûlé quatre vaisseaux ennemis, n'a pour richesse que ses armes et son courage... Pendant notre conversation, sa femme donnait le sein h un enfant de trois mois nommé Lycurgue. C'est une Ipsariote d'une grande beauté, grave et modeste, en un mot une Minerve. »
Une Minerve Spartiate : témoin sa réponse au capitaine Clotz. Le Commodore étant venu pour complimenter Canaris après l'affaire de Ténédos^ ne trouva a la maison que sa femme, occupée avec quelques voisines a fabriquer des cartouches. — «Vous ave/,, lui dit-il, un brave homme pour mari. — Sans cela, l'eussé-je épousé? »
Cette femme admirable vit encore. Elle s'appelait de son nom de fille Despina Maniati , et Canaris l'a épousée étant encore simple matelot.
Despina Maiiiali, femme de Canaris. — Médaillon par David d* Angers. Constantin Canaris. — Médaillon par David dWngers.
Dans l'été de 1.826 , à l'époque du désastre de Missolonghi, tous les journaux d'Europe annoncèrent la mort de Canaris, tué sur son brûlot par une bombe turque devant la ville qu'il venait secourir. Cette nouvelle fut heureusement démentie quelques semaines après.
Représentant de Psara à l'assemblée nationale de Trézène (1827), nommé plus tard par le comte Capodistrias commandant de la forteresse de Monembasie , il continua de servir son pays avec bravoure et désintéressement. Pendant la régence bavaroise , il vécut retiré dans l'île de Syra. Rentré au service après l'avènement du roi Othon , il a été nommé successivement capitaine de vaisseau (pliarque), contre - amiral , sénateur du royaume (1847), et a fait, à diverses reprises, partie du cabinet comme ministre de la marine. Lors de la dernière crise ministérielle (janvier 4862), le roi Ta chargé de reconstituer le cabinet. Son programme ayant été repoussé comme trop libéral. Canaris, qui avait cherché vainement à faire comprendre au roi les dangers de la situation , se retira au bout de deux jours. Quelques semaines après éclatait la révolte de Nauplie.
Les grands hommes, ceux-là surtout qui ont été grands par le caractère et par l'action , se peignent au vif dans leurs écrits. Le billet suivant, écrit par Canaris à son fils, élevé à Paris par les soins du comité pbilhellène, ajoute un dernier trait à cette esquisse.
De Napoli de Remanie, 5 septembre 1835.
« Mon cher fds,
» Aucun des Grecs n'a eu le môme bonheur que toi , celui d'être choisi par la société de bienfaisance (le comité grec français) qui s'intéresse à nous pour apprendre les devoirs de l'homme. Moi, je t'ai fait naître; mais ces personnes recommandables te donneront uHe éducation qui rend véritablement homme. Sois bien docile aux conseils de ces nouveaux pères, si tu veux faire la consolation des derniers moments de celui qui t'a donné le jour.
» Ton père, ConstaiNtin Canaris, t
Le fils de Canaris avait été placé par le comité philhellène dans l'institution de Sainte-Barbe, pour ^. faire ses études. Plusieurs des notabilités politiques et littéraires de l'époque, parmi lesquelles était, je crois, Casimir Deiavigne, s'étaient offertes pour servir de correspondants au jeune écolier, et le recevaient chez elles les jours de sortie et à l'époque des vacances. Peu de temps après son arrivée à Paris, il assista, dans la loge du duc d'Orléans, à la deuxième représentiUion de Léonidas, une des dernières créations de Talma. Lorsque l'enfant parut dans la loge princière, le parterre se leva et battit des mains, saluant en lui, par ses applaudissements, le fils d'un glorieux père.
i;abbaye de larchant