‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 224 sur 314 · JOSEPH DROZ · texte numérisé non relu

JOSEPH DROZ

Fin. — Voy. p. 208.

Nommé professeur de belles-lettres à l'École centrale de Resançon , il compta Nodier au nombre de ses élèves. En 1799, il publia un Essai sitr Vart oratoire « où se fait sentir, dit M. Sainte-Beuve, une douce solennité de ton qui seni désormais le rhythme habituel de sa pensée, t Qu'on ne s'y trompe point d'ailleurs ; Droz, comme Maine

de Biran lui-môme à cette époque, appartient à l'école philosophique du dix-huitième siècle. Il est Télève de Condillac et de Garât; et il faut encore attribuer à cette philosophie saine, claire, précise, ennemie des métaphores et des phrases, celte simple et ferme persistance de Joseph Droz h ne pas désespérer du perfectionnement moral du plus grand nombre. Lorsqu'il revierit définitivement à Paris, en 1803, Droz est tout de suite reçu dans la fameuse société d'Auteuil; il devient l'ami de Ducis, de Destutt-Tracy , de Cabanis surtout, sur lequel il a écrit cette phrase tout antique : « Toujours il rendait meilleurs ceux avec qui il conversait, parce qu'il les supposait bons comme lui. » A Paris, Droz, comme beaucoup de gens de lettres.

était employé dans les bureaux du comte Français (de Nantes), directeur général des droits réunis. On nous permettra d'emprunter k M. Sainte-Beuve une anecdote qui montre quelles relations aimables s'étaient établies entre le chef de l'administration et cette fraction spéciale de ses employés. Henri de Latouclie, plus tard auteur de divers romans et éditeur d'André Chénier, avait pris l'habitude de n'arriver jamais qu'à deux heures à son bureau pour s'en aller à quatre. Le directeur général le fait appeler.

— 11 est vrai, dit Latouche, que j'arrive un peu tard ; la rue Sainte-Avoye est si loin du faubourg Saint-Honoré où je demeure !

— Monsieur, on part une heure plus tôt.

— C'est ce que je fais, monsieur le comte; mais ces boulevards avec ces caricatures vous arrêtent à chaque pas; une heure est bientôt passée. J'arrive devant le café Hardy ; mes amis me font signe, il faut bien déjeuner.

— Mais enfin , en deux heures, Monsieur, on a raison de tout cela, et, parti h neuf heures de chez vous, vous pourriez être encore rendu à onze heures. .

— Oui, monsieur le comte; mais au boulevard du Temple on rencontre les parades, les marionnettes.

— Les marionnettes ! Comment, Monsieur, vous vous arrêtez aux marionnettes !

— Hélas! oui, monsieur le comte.

— Eh mais! comment se fait-il que je ne vous y ai jamais rencontré?

C'est ainsi que se termina la mercuriale administrative.

On peut penser d'après cela que, tout en s'acquiltantsans doute de sa besogne d'employé avec plus de conscience que Henri de Latouche, Joseph Droz devait avoir de nombreux loisirs qu'il consacrait à la littérature et à l'étude de la morale. En 1804, il fit imprimer un roman demibucolique , demi-sentimental , Lina , tentative assez faible du reste. Deux ans après, il publiait Y Essai $ur l'art d'être heureux, oïl il ne demande plus rien qu'à lui-même et à ses propres sentiments. Douce et agréable lecture, livre d'un sage qui persuade facilement de devenir meilleur : nous l'avons souvent- relu ; nous le recommandons k tous ceux qui veulent bien avoir quelque confiance en nous; les conseils qu*on y trouve s'appliquent aux plus ordinaires accidents de la vie de tous les jours.

Dans Son Eloge de Montaigne (1811), Droz a pris de l'auteur des Essais le côté qui lui était sympathique, ce côté de bonne foy dont Montaigne surtout se fait gloire. — En 18*23, un nouvel essai d'imagination, en collaboration avec Picard, ne fut pas plus heureux que le premier. Les Mémoires de Jacques Fauvel ont fait à Gil Blas une trèsmédiocre concurrence. Il fallait à Droz un sujet bien limité par les événements, où il apportât son observation directe. Ce sujet, il le trouva dans X Histoire du règne de Louis XVI (1839-1842), où il étudie, d'après ses propres souvenirs, la façon dont on eût pu prévenir ou diriger la révolution française. Ce qui fait la valeur d'un tel livre, ce sont les idées de détail, les aperçus, les jugements, les mille observations où Droz apporte le sûr coup d'œil du moraliste non-seulement réfléchi, mais spontané. L'auteur nous rassure à chaque page contre les passions, la faiblesse et les préjugés des hommes, en nous laissant entrevoir l'invincible loi qui incessamment les pousse au perfectionnement moral. Joseph Droz avait la conscience de cette loi au suprême degré : « H est, a-t-il dit, une révolution paisible, lente, mais sûre, que le temps opère et qui conduit le genre humain vers de meilleures destinées. Tout homme de bien seconde cette révolution chaque fois qu'il contribue soit à propager les principes de la morale, soit à répandre les procédés de Tindustrie. »

Membre de l'Académie française en ^824, de l'Aca-

démie des sciences morales et politiques en 1832, Joseph Droz est mort en novembre 1 850 , à l'âge de soixantedix-sept ans.

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