‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 242 sur 314 · A VIENNE EN AUTRICHE · texte numérisé non relu

A VIENNE EN AUTRICHE

Vienne, le château impérial (Burg) et l'ancienne villa du prince Eugène, possèdent des trésors admirables, peu explorés de la science et ignorés de la majeure partie des habitants de cette cité. Les Viennois sont très-amateurs de concerts, de spectacles et de divertissements publics, mais pas le moins du monde curieux de tableaux, de statues et d'antiquités. Les riches musées qu'on appelle la chambre du Trésor, le cabinet des Antiques, la galerie du Belvédère et la collection d'Ambras sont comme des temples mystérieux où pénétrent les seuls initiés, quoique rien n'empêche les profanes d'y entrer.

De tous ces musées, la collection d'Ambras est, sans contredit, celui que l'on connaît le moins. 11 mérite cependant au plus haut degré l'attention des amateurs d'objets d'art du moyen âge et de la renaissance. Il date de la lin du seizième siècle : l'origine en est due à l'archiduc Ferdinand , comte du Tyrol. Amoureux de ce qu'on appelle volontiers « l'antiquaille », il passa vingt ans de sa vie à recueillir tout ce qu'il put trouver de rare et de précieux en objets d'art et d'histoire naturelle. Ces richesses étaient réunies dans sa maison de plaisance à Ambras, située à une demi-heure d'innsbruck : de là vient le nom que porte aujourd'hui la collection. En ce temps-là, on la considéra comme un phénomène, et elle reçut le nom de cabinet des Merveilles ( Wtuiderkammer), Négligée et dépouillée de quelques-uns de ses plus beaux ornements par les successeurs de Rodolphe H, qui en avait fait l'acquisition, en 1606, au prix de 100000 florins, elle s'amoindrit considérablement dans le cours du dix-septième siècle , et se vit plus d'une fois menacée d'une entière destruction pendant les guerres du siècle suivant, qui firent du château d'Ambras tour à tour une prison, une ambulance et une ca.serne. En

(•) Extr. des Annales (fe In Sof^. archéoL de ffamur, 1859.

1806, le traité de paix de Presbourg ayant fait passer le Tyrol du sceptre de l'Autriche h celui de la Bavière, les débris du cabinet de l'archiduc Ferdinand furent transportas à Vienne et rangés au rez-de-chaussée du palais du Belvédère, où ils sont encore aujourd'hui. On trouve là une galerie et six chambres toutes remplies de ce qu'il y a de plus merveilleux dans l'art et dans la nature : des tableaux, des manuscrits à miniatures, des livres à figures, des armes, des instruments de musique, des bijoux, des pièces d'orfèvrerie, d'horlogerie et de serrurerie, des animaux, des plantes, des minéraux, des ouvrages de toutes façons et de toutes matières ; en un mot , tout ce qui se peut imaginer de curieux et de recherché, soit pour l'antiquité, soit pour la rareté, soit pour la délicatesse et l'excellence du travail : le seul catalogue de tout cela fait un assez gros volume. Comme il nous est impossible d'examiner en détail tant de choses, nous nous contenterons de signaler quelques-unes des pièces les plus importantes par leur célébrité et les plus remarquables par la main-d'œuvre.

Les quatre premières salies sont une espèce d'arsenal dont les armes, au lieu d'être comme jadis les affreux instruments des jeux féroces de Mars, ne sont plus aujourd'hui que les monuments curieux des arts aimables de Minerve. Ces salles renferment une très-intéressante série d'objets en fer et en cuivre, qui commence par les vieilles cottes de mailles du moyen âge pour finir aux • brillantes armures de la renaissance. Des trophées d'armes sont appendus le long des murailles. L'Italie, l'Espagne, la France, l'Allemagne, la Turquie, l'Amérique même, y ont apporté leur tribut. Les hauberts des chevaliers du temps de Frédéric le Hohenstaufe, les cabassets, les pavois en bois pouvant couvrir un homme de la tête aux pieds, les longues pertuisanes à lames flamboyantes, les lourdes armures de fer, les rondaches à figures relevées et damasquinées en or et en argent, les somptueuses épées du règne de Charles-Quint, les dagues ciselées, les. arbalètes h fûts chargés d'ornements en nacre, les pulvérins en corne de cerf sculptée, les arquebuses et mousquets à rouet et à mèche incrustés de métal ou d'ivoire , présentent un rare assemblage des moyens de destruction ou de défense imaginés en ces temps naïfs où l'on n'avait point encore inventé les canons rayés et les navires cuirassés.

Dans la salle d'entrée on voit plusieurs princes autrichiens à cheval, avec toute l'armure et tous les ornements qu'ils avaient dans les tournois. On s'empresse de vous y faire remarquer les deux armures de l'archiduc Ferdinand, qui sont célèbres, à la collection d'Ambras, autant, pour ainsi dire, que le nom de leur premier possesseur Test en Autriche. Mais ce n'est point là ce qui attire surtout les regards. Au milieu de ces deux armures se trouve un géant de fer, ancien garde du corps à la cour de l'archiduc Ferdinand , et qui mérite bien d'être mis au rang de toutes ces raretés. Il est connu sous le nom du grand paysati de Trente; la tradition, d'accord avec les proportions de l'armure, lui donne une stature haute de neuf pieds ordinaires, et les gens du Tyrol se racontent encore aujourd'hui mamle histoire de ses prouesses. II tient d'une main sa propre épée, et de l'autre la lance, extraordinairement grande et lourde (elle pèse 4-8 livres), de laquelle son maître faisait usage dans les tournois.

L'archiduc Ferdinand était un des hommes les plus forts de son temps. On dit qu'il arrêtait un carrosse à six chevaux, allant à toute bride , en le prenant par un des rayons de la roue ; qu'il rompait de ses mains deux écus joints ensemble ; et on ajoute je ne sais combien d'autres choses aussi prodigieuses et aussi incroyables. Ses deux armures de parade et de cérémonie sont d'une curieuse magnificence ; elles comptent à bon droit parmi les plus beau^t ouvfages d'armu^

rerie que nous ait laissés le seizième siècle. L'une de ces deux armures a été fabriquée à Milan , ce qui lui a fait donner le nom de V Armure milanaise. Elle a ceci de nire et de remarquable qu'elle est entière, et que les pièces qui la composent sont homogène^. Quelques personnes ont cru y reconnaître la main des frères Picinini. Si nulle preuve directe et positive ne vient confirmer cette conjecture, du moins la perfection de l'armure elle-même , la beauté de son style, la finesse de ses ciselures et la pureté de son dessin, ne s'opposent-elles pointa ce qu'on Taltribue aux célèbres artisans (ou plutôt artistes) milanais que nous venons de nommer.

La seconde armure, dite V Armure noire, brille également sons le double rapport de la composition et de l'exécution. La cuirasse en fer bruni, presque noir, présente sur le devant les figures de Neptune et d'Hercule; le revers est omé des figures de Jupiter et de Vulcain ; les unes et les autres sont de relief et accompagnées d'arabesques richement damasquinées en or. Cette cuirasse parait de fabrique allemande; mais, bien que le travail et le dessin en soient assez remarquables, ils ne valent pas ceux des deux autres pièces faisant partie de la même armure. L'une de ces pièces est un très-beau casque à visière saillante en forme de tête de lion et à timbre orné de deux figures de Renommées ; l'autre, un superbe boudier de forme ronde, avec figures exécutées au repoussé et ciselées : l'ombilic porte une tête de Méduse d'un très-fort relief, et encadrée de feuillages dorés au delà desquels se déroule une suite de sujets allégoriques relatifs à la Guerre, à la Victoire, à la Gloire et à la Paix; la frise est couverte de nombreuses figures de tritons et de naïades, séparées par quatre médaillons qui représentent Scipion l'Africain , Jules César, Auguste et Tibère. Ces deux pièces sont d'un goût parfait et d'un travail admirable, qui dénotent hautement l'origine italienne et l'époque de la renaissance.

La salle des Joyaux, appelée le cabinet doré, n'est pas moins intéressante que la galerie des Armures. On sait que les anciens monuments d'or et d'argent sont delà plus grande rareté ; car la richesse de la matière , qui est leur moindre valeur, a causé la perte d'une foule de chefsd'œuvre de l'art, et bien peu de pièces d'orfèvrerie ont pu échapper, â trayers les siècles, aux besoins, à l'ignorante cupidité, et surtout à l'empire de la mode, déesse dont le culte destrijpteur a, dans tous les temps, contribué plus que les autres calamités à la fonte des plus beaux bijoux.

La collection d'Ambras possède cependant un assez grand nombre de monuments d'or et d'argent; le plus précieux est incontestablement la fameuse salière de Benvenuto Cellini, qui intéresse à la fois par la beauté du métal, l'authenticité de l'objet, l'excellence du travail, ainsi que par la célébrité de l'auteur, du premier possesseur, du donateur et du donataire.

Cellini exécuta cette salière pour François I*', qui lui fît donner à cet efiet mille écus d'or vieux et de bon poids. Dans ses curieux Mémoires, il raconte d'une façon piquante le guet-apens dont il faillit être la victime en revenant avec son or de*chez le trésorier, et dont il se tira avec autant d'adresse que de vaillance, il y fait aussi la description de la salière qu'il termina promptement; mais cette description ne s'accorde pas avec celle qu'il en donne dans son Traité d'orfèvrerie, et toutes les deux sont inexactes sur plusieurs points. Ces variations et ces méprises n'ont rien qui doive nous surprendre : Cellini écrivait de souvenir et n'était pas en face de l'objet, lorsqu'à l'âge de cinquante-neuf ans, c'est-à-dire seize ans après l'exécution de sa salière, il fit le récit des événements de sa vie, et que dix ans plus tard il composa son Traité d'orfèvrerie. La description suivante a été faite en présence du monument même.

La salière est de forme ovale , toute en or cise'é et en grande partie émaillé; elle a environ deux tiers de brasse de dimension, et pèse vingt-six marcs deux onces; le titre de l'or est à vingt-deux carats et demi. Le sujet de la salière se compose de deux figures principales en ronde bosse et d'égale grandeur : elles représentent, l'une Neptune, et l'autre Cybèle. Du côté de Neptune est figuré un bras de mer où le dieu , assis Sur une grande coquille recouverte d'une draperie bleue et parsemée de fleurs de lis, est entraîné par quatre chevaux marins à corps terminés en queues de poisson qui s'entremêlent; il tient de la main droite un trident, et de la gauche un mors. Des dauphins et d'autres poissons nagent autour de lui et fendent les vagues, au milieu desquelles est placée une barque destinée à recevoir le sel , et richement ornée de mascarons et d'instruments de guerre. De l'autre côté de la salière, au bord de la mer, Cybèle, sous les traits d'une femme non vêtue, est assise sur la tête d'un éléphant couvert d'une housse verte et fleurdelisée ; elle tient des fruits dans la main droite, et la gauche est appuyée sur son sein. A ses pieds on voit un lion paraissant à l'entrée de sa tanière, et une salamandre couchée au milieu des flammes et détournant la tête pour regarder la déesse. Sur le rivage s'élève un temple d'ordre ionique , destiné à renfermer le poivre ; la plate-forme de ce temple sert de couvercle à la poivrière; elle supporte une figure de femme coifllée avec la recherche la plus élégante et se reposant sur un tapis de verdure bordé de fleurs. Cette femme, qui représente probablement la patrie des épices, est entourée de deux figures d'hommes et de deux figures de femmes, assises les unes et les autres aux quatre angles de la plateforme et personnifiant apparemment les quatre Saisons. Aux deux côtés du temple. Hercule et l'Abondance sont debout dans des niches surmontées de cartouches portant les armes de France et la lettre initiale du nom de François I" avec l'emblème de ce roi. Sur le devant sont répandus des fleurs et des fruits au miheu desquels se jouent des reptiles et d'autres petits animaux.

La salière est fortement vissée sur un socle d'ébéne , dans l'épaisseur duquel est ménagée une doucine ornée de quatre figurines en demi- relief; elles représentent les quatre Heures du jour, et sont séparées l'une de l'autre par les quatre Vents principaux, entremêlés d'instruments propres aux travaux rustiques et nautiques. Quatre petites roulettes d'ivoire, engagées et à moitié cachées dans le socle, servent à conduire commodément la salière en avant et en arrière.

Cette salière est assurément une œuvre précieuse d'orfèvrerie ; cependant on peut contester que la composition en soit heureuse. On comprend que Cellini, suivant les traditions mythologiques universellement admises de ses contemporains, ait choisi Neptune pour personnifier la mer, et Cybèle pour figurer la terre ; mais en voyant les attitudes forcées de ces deux figures et leurs jambes disgracieusement entrelacées, on ne se douterait guère, si l'artiste ne le disait pas lui-même, qu'il a voulu par là faire allusion aux golfes qui pénétrent dans les terres et aux promontoires qui s'avancent dans la mer. Cette allusion , quelque spécieuse et puérile même qu'elle paraisse, ne l'est cependant pas encore autant que celle qui se rattache à la figure de Cybèle : les deux jambes de cette déesse , l'une étendue, l'autre relevée et repliée, sont destinées à figurer par cette position les plaines et les monts, et la main gauche, dont elle presse sa poitrine, doit rappeler le lait qui nourrit le genre humain! La figure de Cybèle, d'une sveltesse et d'une élégance excessives, a, dans la pose, quelque chose de contraint et d'affecté. Le travail et le galbe de cette figure ofl'rent beaucoup d'analogie avec ceux de la

longue nymphe de Fontainebleau sur le célèbre bas-relief en bronze que Cellini avait fait pour cette résidence royale, et qu'on voit maintenant au Louvre. L'artiste s'y est attaché moins à consulter la nature qu'à rechercher cette grâce qu'on ne rencontre pas dés qu'on court après elle, et à laquelle il a sacrifié jusqu'à la correction de son dessin.

Les défauts que nous venons de signaler ne doivent cependant point empocher de rendre justice à Cellini, et de reconnaître que dans le reste de sa composition il a fait preuve de science et presque de génie. Les figurines qui enrichissent le socle, toutes petites qu'elles sont, rappellent distinctement le style de l\lichel-Angc, dont Cellini, comme

il le dit lui-même, aimait tant à s'inspirer. Quoiqu'il soit resté loin de son modèle, il s'en est aidé avec avantage, et ces figurines sont préférables de beaucoup aux figures principales. On y trouve plus de netteté et de distinction dans les motifs, plus de nerf et pi js de pureté dans le dessin, plus de goût et de style da is la pose et l'ajustement. Rien de plus vrai, de mieux réussi que les représentations des animaux qui accompagnent Neptune et Cybèle. Ces animaux et les autres accessoires, tels que la barque, le temple, les fleui's, les fruits, les draperies, etc., sont groupés, ajustés, ciselés et émaillés avec un art, un soin et un fini admirables. Ce fut en 1 543 que Cellini présenta la salière à Fran-

Collection d' Ambras, à Vienne — Salière de Benvenuto Cellini. — Dessin de Fëart.

çois I^, qui lui en témoigna une extrême satisfaction. Vingt-sept ans après, Charles IX, étant sur le point de se marier avec Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II, l'archiduc Ferdinand, frère de cet empereur, conduisit sa nièce à Spire, et remplaça le fiancé lors des épousailles, qui eurent lieu dans cette ville, le 22 octobre 1570. Le mariage se fit le 26 novembre suivant, à Mézières, et à cette occasion Charles IX distribua à ses hôtes des présents magnifiques. En récompense de la procuration dont il avait bien voulu se charger sur la demande du roi, l'archiduc Ferdinand reçut, outre une aiguière en onyx et une coupe d'or, la salière de Cellini, jugée avec raison le cadeau le plus agréable qui pût être offert à ce prince, dont on connaissait le goût pour les objets d'art et de curiosité. Chose singulière, cette œuvre, si fameuse dans les fastes de la renaissance, demeura dès lors comme ensevelie dans une espèce d'obscurité à Ambras. On igno-

rait ce qu'elle était devenue, et le comte de Cicognorn, ain^ que M. de Clarac, n'hésitent point à affirmer qu'elle avait été fondue. Heureusement elle avait échappé au creuset, et on la retrouve complètement intacte, à Vienne, parmi les objets provenant de l'ancien cabinet de l'archiduc Ferdinand. Lorsqu'on 1819 M. A. Primisser, conservateur de la collection d'Ambras , publia un catalogue raisonné des richesses et des raretés qu'elle renferme, il n'eut garde de ne pas y signaler l'existence de l'œuvre florentine qui avait été l'objet de tant de recherches infructueuses. Depuis ce moment, la salière de Cellini est une des curiosités les plus appréciées de Vienne ; on attache i sa conservation la plus grande importance, et on en prend autant de soin que des plus précieux trésors.

On doit citer encore, dans la salle des joyaux, les armes désignées comme ayant servi à Charles-Quint. Une arme qui porte un nom illustre acquiert par cela seul une haute

valeur; c'est de l'histoire présentée de la manière la plus saisissante. Vous passez a côté d'une épée assez commune sans en prendre souci ; qu'on vous dise que c'est l'épée de Charlemagne ou de Frédéric Barbcrousse , aussitôt vous vous sentez attiré vers celte arme» et peu s'en faut que vous ne vous croyiez tenu d'admirer ce qui vous semblait peu remarquable tout à l'heure. On doit être quelque peu en garde contre ces séductions. Les conservateurs de collections publiques, entraînés par un excès de zèle officiel, se

montrent souvent trop enclins à assigner sans grande autorité aux curiosités confiées à leur garde des généalogies princières.

On sait que Charles -Quint avait un goût très-prononcé pour les belles armes, et qu'il conserva ce goût même lorsqu'il se retira au monastère de Yuste, où l'on trouva après sa mort un certain nombre d'objets de panoplie qu'il y avait rassemblés. Mais toutes les cuirasses, toutes les épées, toutes les arbalètes qu'on attribue à ce prince rempliraient plu-

Cabinet des Antiques, à Vienne. — Charles-Quint , sculpture en albâtre. — Dessin de Féart.

sieurs magasins d*armuriers, et une provision si extraordinaire doit inspirer une extrême défiance à l'égard de toutes celles dont l'extrait de baptême ne se trouve pas parfaitement régulier..

Ainsi nous avons quelque peine à croire que trois armures aussi simples, aussi peu ornées que celles qui portent le nom de Charles-Quint à la collection d'Ambras aient appartenu à ce monarque, qui aimait tant le luxe et l'élégance dans ses armes. Une magnifique rondache, attribuée à Filippo Negroli, fameux armurier milanais, que Vasari

cite comme le plus habile ciseleur damasquineur de son temps, et une très-belle épée exécutée par Antonio Picinino de Milan, méritent bien d'être classées parmi les prodiges du travail italien au seizième siècle, et leur richesse les rend réellement dignes de l'origine impériale qui leur a été donnée, quoique rien ne vienne appuyer l'authenticité de cette tradition. Les mêmes remarques peuvent s'appliquer aux éperons et- aux étriers qui auraient également servi à Charles-Quint.

On attribue encore à ce prince une épée et une arba-

léte; celles-ci, du moins, sont authentiques. L'arbalète mérite doublement Tattention des curieux, par cette singularité qu'elle est ornée de gravures finement exécutées sur ivoire par Albert Durer, en 1521. L'épée est un ouvrage du bon temps de Fart allemand ; elle a été fabriquée par Âmbroise Gemlich, fourbisseur de Munich, en 1530. Ces armes portent Tune et l'autre l'aigle impériale à double tête et le nom de Charles-Quint avec la devise : Pliis ultra. Personne n*ignore que, suivant la Fable , Her- •cule ayant pénétré jusqu'à Cadix et se croyant au bout du monde, y éleva deux colonnes avec Tinscription : Non plus ultra (Il n'y a rien au delà). Charles-Quint, successeur de Ferdinand et d'Isabelle , sous le règne desquels l'Amérique fut^découverte , crut devoir rectifier cette inscription fameuse, et, effaçant le Non, laissa subsister le Plus ultra ( Il y a quelque chose au delà), qu'il prit pour devise, et qu'on rencontre si souvent sur les ouvrages faits par ses ordres. Le portrait de Charles-Quint que nous donnons (p. 325) est gravé d'après une sculpture en albâtre conservée au cabinet des Antiques de Vienne, d'où est tiré aussi le portrait en buste de l'impératrice Marie d'Espagne, femme

Cabinet des Anliçjues. à Vienne. ~ L'impératrice Marie d'Espagne, femme de Ferdinand 111, gravure en coquille sur turquoise. — Dessin de Féart.

de Ferdinand III. Ce dernier portrait est gravé sur coquille au revers d'une turquoise dont le devant représente l'empereur Ferdinand III.

LES CHERCHEURS DE CRISTAL

SECOND RÉCIT (*)

Tout le village de Chamouny était dans l'inquiétude : la veille, au matin, trois voyageurs, accompagnés de sept guides et de quatre porteurs, s*étaient mis en chemin pour gravir sur la crête du Mont-Blanc. C'est toujours une périlleuse tentative, et Ton n'a jamais la certitude de voir revenir ceux qui l'entreprennent; ils peuvent rester ensevelis dans les neiges, périr au fond d'un abîme ou dans une

(•) Voy. le premier récit, p. 178, 185, 198, 213, 222, 226, 22i.

crevasse des glaciers. On attend donc habituellement leur retour avec un certain malaise. Ils montent d'abord jusqu'à la cabane des Grands-Mulets (»), élevée de 3455 mètres au-dessus du niveau de la mer; là ils passent la nuit, enveloppés de couvertures, et, selon leurs ^oùts, dorment au bruit du vent qui assiège et tourmente presque sans relâche ces hauts lieux , ou jouissent du spectacle étonnant qu'ils offrent à la vue pendant une belle nuit d'été. Le lendemain, de bonne heure, ils s'acheminent vers la crête éblouissante que couronnent des neiges éternelles. Si nul accident n'a retardé leur marche, ils commencent à redescendre aussitôt que le soleil dépasse le zénith , et viennent coucher le soir même au Prieuré, nom spécial du village. C'est déjà un mauvais signe quand ils passent la seconde nuit dans la cabane des Grands-Mulets.

Or, il était dix heures du soir et l'on n'avait pas encore la moindre nouvelle de la caravane. Personne ne l'avait aperçue de loin, avant le coucîier du soleil, sur un mamelon, sur un plateau ou sur un glacier ; en vain les lunettes d'approche avaient fait leur office, sondé tous les replis de la montagne. On tremblait, par suite., qu'il ne fût arrivé quelque malheur au groupe aventureux. Les familles des guides et des pibrteurs éprouvaient surtout une vive anxiété , que chaque minute augmentait. A Vhôtel royal de V Union, l'aubergiste craignait aussi pour les voyageurs, non-seulement parce qu'ils avaient fait grande dépense chez lui, et qu'ayant désigné lui-même leurs compagnons de route, il tenait au succès de l'entreprise, mais parce que le chef d'une maison en vogue redoute toujours les accidents qui peuvent armer contre lui les envieux, et jeter sur son établissement un mauvais renom. Maître Nangis sortait à chaque instant, faisait quelques pas dans la rue, examinait le côté par où devaient revenir ses hôtes, prêtait l'oreille pour tâcher de saisir le bruit des pas et des conversations. Puis il se disait qu'il perdait la tête, que si les voyageurs approchaient du bourg, il en serait averti depuis longtemps, les guides ayant l'habitude invariable de pousser des clameurs aussitôt qu'ils croient, pouvoir être entendus. Il rentrait donc, s'asseyait, tournait ses pouces l'un autour de l'autre, grondait ses domestiques et tâchait de communiquer sa mauvaise humeur à tout le monde.

Comme dix heures et demie donnaient , l'aubergiste ne put contenir son impatience.

— Allons, Pierre, Justin, Marcel, prenez des torches, s'écria-t-il; mettez-vous en route vers le hameau des Pèlerins; vous découvrirez peut-être nos voyageurs; vous les soutiendrez, vous les aiderez à revenir; emportez une gourde de vieux kirsch et un gobelet d'argent.

Les trois valets s'empressèrent d'obéir, car maître Nangis parlait d'un ton qui eût électrisé les plus paresseux. Us eurent bientôt allumé les flambeaux de résine et traversèrent la bourgade. Quelques parents, hommes ou femmes, sortaient çà et là des habitations en voyant passer les éclaireurs, et marchaient avec eux. Le groupe se composait d'une vingtaine de personnes quand il franchit le pont de l'Arve, au-dessus des flots bruyants et sombres. Les torches lui étaient d'une grande utilité, c^ir il faisait noir comme dans un four. Un immense dais de vapeurs masquait le ciel , et à peine si l'on distinguait la silhouette des montagnes, que l'on aurait prises elles-mêmes pour des ténèbres solidifiées. Plusieurs individus jetaient par moment le cri d'appel, qui retentissait au loin dans la vallée, ou s'engouffrait dans un détroit latéral et s*y perdait en vagues murmures.

La troupe inquiète marcha pendant une demi -heure

I {*) On nomme ainsi un groupe de rochers formant une butte , qui a

environ 200 mètres de haut et se termine par une petite esplanade

' où l'on a construit une hutte de pierres sèches pour les explorateurs.

sans entendre aucune réponse, sans apercevoir aucun in- > dice. Mais comme elle approchait du hameau des Pèlerins, ; une lumière brilla tout à coup au-dessus, par delà le bannwald ou bois communal, qui protège les chalets contre i les avalanches. Peu de temps après, pendant que les do- | mestiques et les villageois gardaient un profond silence, de faibles cris parvinrent jusqu'à leurs oreilles. C'était la réplique des voyageurs, sans le moindre doute, et l'étoile , qui rayonnait au loin dans l'obscurité devait être une branche î de sapin allumée par les guides. Restait à connaître l'accident qui les avait retenus parmi les hautes chaînes, l'état dans lequel ils revenaient. On délibéra pour savoir s'il valait mieux les attendre dans le village ou aller au-devant d'eux. Cependant on marchait toujours. Bientôt on dépassa les maisons, et, au bout de quarante minutes, les explorateurs débouchaient du bois communal, au moment où l'autre ! compagnie était prés de l'atteindre.

Aussitôt que la lueur des torches éclaira le visage de | ceux qui descendaient, l'expression de leur physionomie j révéla une catastrophe. Ils avaient ces regards abattus, | ce triste maintien, qui annoncent infailliblement un malheur.

— Que vous est-il arrivé? demanda au guide Jacques Balmat, un de ses cousins. *

— Vous ne le saurez que trop tôt, repartit le montagnard d'une voix chagrine oi\ perçait le découragement. Des nouvelles comme celle-là, on n'est pas pressé de les dire.

— Où donc est François Villeneuve? Et Pierre Létang? Et Hugues Sambin? demandèrent avec précipitation plusieurs habitants de Chamouny. Pourquoi ne sont-ils point revenus avec vous?

— Un train de neige les a emportés dans une ravine ; nous les avons attendus, nous avons tâché de les secourir, mais il aurait fallu toute une armée de travailleurs pour fouiller cent pieds de neige et plus encore peut-être, répondit Michel Paccard.

— Mon frère ! mon pauvre frère ! Mon oncle ! Mon mari ! s'écrièrent des voix désolées. Oh ! quel malheur ! J'en avais un pressentiment. Et mes pauvres fdles, que deviendront-elles?

Des gémissements, des cris de douleur et des sanglots suivirent ces paroles. Les deux groupes consternés, que les torches éclairaient insuffisamment de lueurs rougeâtres, formaient le tableau le plus saisissant et le plus dramatique. Les étrangers se distinguaient de la foule, nonseulement par leur costume , mais par leur extrême pâleur. N'ayant pas l'habitude des longues marches, ni celle de braver le danger, l'émotion et la fatigue les accablaient davantage. La troupe de Chamouny et les habitants du lieu désiraient vivement connaître les détails de l'aventure; ils adressaient aux guides questions sur questions; mais ceux-ci ne témoignaient aucune envie de leur répondre.

— Demain nous aurons tout le temps de vous instruire, et ce ne sera pas gai, dit Jacques Balmat; maintenant il est trop tard, nous avons besoin de dormir.

— Il faut que nous gagnions l'hôtel au plus vite et prenions du repos , dit à son tour le conseiller Hamel , ou nous allons périr de lassitude.

La caravane se mit donc en chemin ; Balmat et deux autres guides la quittèrent bientôt pour rentrer chez eux, car ils demeuraient au hameau des Pèlerins. Mais, pendant le trajet de cette bourgade à Chamouny, les conducteurs ne purent s'abstenir de donner tous les renseignements qui leur étaient demandés avec une insistance bien naturelle dans une si grave occasion. Leurs auditeurs ou euxmêmes les répétèrent ensuite aux habitants du village; personne n'y dormit guère avant tine heure du matin,

sauf les étrangers, quoique le sommeil y fît habituellement régner le silence dés que la nuit enveloppait les maisons. Or, voici ce que contenaient en substance les rapports des divers témoins.

Le 20 août 1820, le conseiller aulique Hamel, naturaliste russe, et deux savants anglais, MM. Dornford et Henderson, après avoir enrôlé à Chamouny les meilleurs guides de l'endroit, Jean-Marie Coutet, Matthieu et Jacques Balmat, Favret, Jules Devouassou et autres, après leur avoir adjoint des auxiliaires pour porter les vivres , les manteaux, les couvertures, les instruments de physique et de mathématiques, s'étaient mis en route dès le petit jour et avaient passé la nuit aux Grands-Mulets. Le lendemain matin, à neuf heures, le Mont-Blanc dessinait devant eux sa coupole sans tache sur l'azur foncé du ciel, et ils comptaient en fouler la cime vers midi. Les conducteurs laissaient éclater leur joie, disaient hautement qu'on ne rencontrerait plus de fissures dans le glacier, qu'aucune ascension au point culminant des Alpes n'aurait été si heureuse. Ils ne soupçonnaient pas qu'un train de neige allait mettre en péril de mort toute la caravane. C'est cependant un phénomène assez commun sur les hautes montagnes.*

Quelquefois le soleil , pendant les heures les plus chaudes du jour, fond la surface des neiges, qui se congèlent de nouveau dès que l'astre enflammé penche vers l'horizon. Un solide verglas couvre alors toute la blanche masse. Puis une nouvelle neige tombe par-dessus, forme une seconde couche de froide poussière. Ce lit virginal est un piège terrible, dont les explorateurs ne se méfient point assez. Ils escaladent gaiement la pente, ils se croient bien loin du péril. Tout à coup une longue bande de neige se détache, 'glisse vers les parties inférieures de la montagne, et emporte les curieux avec elle. C'est un train de neige qui descend sur la glace, comme les trains de bois descendent sur les fleuves. Il les conduit à l'abîme, il les mène à la mort. Et plus il avance, plus il précipite sa course : on dirait qu'il a hâte d'ensevelir ses victimes. Encore si les malheureux voyaient nettement leur position ! Mais les irrégularités de la couche solide, ses éminences et ses creux , brisant le traîneau colossal , font bondir la neige comme les flots sur les bords de la mer, et ensevelissent par anticipation les voyageurs, qui descendent vers le gouffre déjà enveloppés de leur linceul.

La suite a la prochaine livraison.

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