‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 247 sur 314 · ALPHONSE LE SAVANT · texte numérisé non relu

ALPHONSE LE SAVANT

Ce monument (voy. p. 332), qui dit si bien ce qu'était l'art chrétien dans la Péninsule au début du quatorzième siècle , est encore conservé avec respect dans une des abbayes les plus célèbres de l'Espagne , le monastère de las Huelgas. Située à six kilomètres environ de Burgos, cette abbaye, jadis consacrée aux dames nobles de Castille, et que l'on a comparée parfois à celle de Fulde, eut pour fondateur le père de saint Ferdinand , Alphonse IX , au début du treizième siècle. •

Ce ne fut pas néanmoins ce riche couvent qu'Alphonse X choisit pour y être enterré; le codicille que renferme un précieux manuscrit de la grande Bibliothèque (*) nous apprend que par sa volonté dernière cet honneur était réservé à Séville ou à Murcie. Il avait voulu que sa sépulture fût modeste , et que , placée sous une dalle devant le maître-autel , sa cendre fût foulée par les pieds de l'officiant. Les religieuses de las Huelgas Reaies en décidèrent* autrement; elles lui édifièrent un cénotaphe paré de toutes les élégances qu'on rêvait au moyen âge. C'est là qu'un artiste renommé par sa science et par son goût, M. Valentin Carderera, l'a dessiné.

Alphonse le Sage , ou plutôt le Savant , n'est connu en France que pour une parole déraisonnable qu'on lui prête, mais dont l'exactitude est fort contestable. H n'est pas vrai de dire qu'il ait contrôlé l'œuvre de la création ; il paraît seulement qu'il chercha à en expliquer les lois avec une liberté de langage que son siècle n'admettait point.

L'amour d'Alonso el Sabio pour les arts et pour les lettres serait resté en doute que le splendide ouvrage publié par M. Valentin Carderera sous le titre modeste Alconografia espanola (*) le mettrait aujourd'hui parfaitement en relief. Tout ce qu'on peut rêver de grand, d'aimable, de solide même en son âge, Alphonse le fit exécuter. Il

{*) Voy. la Chronique d'Alphonse de Carthagène , fonds Saint-Germain, no 1571.

(") i vol. in-fol. niax., avec un texte espagnol et français, contenant un grand nombre de monuments complètement inédits; quelques-unes des planches sont exécutées en lithocbromte.

était du nombre de ces esprits supérieurs qui , pour nous servir d'une belle expression de Georges Cuvier , ont devancé leur siècle de trop loin.

S'il manquait à bien des égards d'une indispensable fermeté et de certaines qualités qui constituent le grand roi, ce souverain de Castille et de Léon , était en réalité pour son temps une tête vraiment encyclopédique, qu'animait un réel amour pour le progrès des connaissances humaines. Le lieu de sa sépulture devait, dan^ sa pensée, offrir un hommage perpétuel à la science , car Alonso voulait qu'on y déposât le Miroir historial de Vincent de Beauvais, c'està-dire la véritable encyclopédie du moyen âge. Le petitneveu de notre roi saint Louis, qui se révèle si admirablement dans son codicille , se proposait ainsi de faire un trésor bibliographique du dernier gîte oii il espérait trouver enfin le repos. Il avait ordonné que les beaux livres donnés par le roi de France fussent gardés ouverts sur l'autel, au pied de sa tombe.

Alonso aimait la musique et la peinture. Un magnifique manuscrit de la Bibliothèque de l'Escurial , el Libro de los Xadres, nous le représente dans de splendides miniatures, environné d'une jeunesse brillante , brûlant des parfums, jouant de divers instruments , et renouvelant dans son palais de Tolède les merveilles de la cour des rois mores à Grenade.

Il savait aussi quand il le fallait s'arracher à toutes ces délices. Il fit composer les Siete partidas, code immense, admirablement élaboré pour le temps où il parut , et dont l'heureuse influence n'a pas cessé de se faire sentir encore* dans la Péninsule , qu'elle éclaira jadis d'une lueur si vive. 11 ordonna aussi ce recueil des histoires dont on lui a attribué parfois sans raison la rédaction entière, et qui parut, grâce au concours de Florian de O'Campo, sous le titre de Coronica gênerai, beau livre qu'on ne cessera de consulter sur tous les événements antérieurs au règne qui le vit naître.

Se mêlait-il de géographie astronomique, il avait tout à faire. C'était la science des Orientaux qu'il vulgarisait et qu'il répandait dans l'Europe encore ignorante. Les Tables alphonsines furent une réelle révolution. Veut-on savoir ce que pensait de lui sous ce rapport un des esprits les plus éclairés et les plus impartiaux de son pays? Voici ce que dit h son sujet Fernandez de Navarretc , et ce que nous traduisons pour nos lecteurs de sa belle Histoire des sciences nautiques , qu'on lit à peine dans notre pays :

« Les Tables alphonsines sont fondées sur la même hypothèse que celles de Ptolémée, c'est-à-dire sur le même système du monde ; il y a seulement quelque différence dans le mouvement moyen des planètes ; et l'on y reconnaît, par le signalement des périodes fixées en nombres cabalistiques, l'influence qu'eurent sur leur composition les astronomes hébreux : ceux-ci avaient jugé, en effet, plus sûr de réunir le mouvement progressif des étoiles avec celui de l'oscillation ou de la trépidation en longitude qu'avait inventée, imaginée, si l'on veut, Trebith. Notre savant juif avait fait reposer ces hypothèses bien plus sur les nombres mystérieux de la cabale que sur les observations astronomiques. Ces erreurs ne purent échapper heureusement au savant monarque et à ses astronomes, et par cela même , adoptant le système d'Albategni touchant le mouvement des étoiles, on décida la correction des Tables quatre ans après leur publication. »

Ces Tables corrigées ont servi durant tout le moyen âge. Combien de gens se rappellent le mot invraisemblable du monarque espagnol qui ignorent jusqu'au titre de ces Tables astronomiques qu'il ne dédaignait pas de construire lui-même , dans son splendide alcazar de Galiana , aidé des conseils d'Aben-Rahgel et d'Alquibicio , deux

israélites peut-être dédaignés alors de la multitude , mais qu'Alphonse avait pris pour ses maîtres (*).

Tout imparfaites que fussent les Tables alphonsines , elles n'en coûtèrent pas moins au souverain qui avait osé les entreprendre la somme énorme pour le temps de 40000 écus. Dans ce précieux exposé des connaissances astronomiques de l'époque, tous les mouvements des astrçs , et en général tous les phénomènes célestes, furent rapportés au méridien de Tolède. Ce fut un hommage qu'Alphonse voulut rendre à sa ville natale. Nous ne saurions ici même exposer sommairement de quelle immense utilité fut alors ce guide pour l'avancement des sciences exactes; nous nous contenterons de dire, en nous appuyant toujours du savant Navarrete, que de sa vulgarisation, qui eut lieu à la fin du treizième siècle, date seulement pour la Péninsule l'emploi des chiffres arabes, par lesquels on remplaça les chiffres romains.

Alphonse ne s'occupait pas seulement d'arides calculs ; il était poète à l'occasion , et son livre de los CaU" tares en fait foi. Dans ce livre, où l'érudit se montre bien plus que l'homme inspiré , la sainte Vierge est célébrée en vers galiciens, on peut le dire, sur tous les tons, il est question de publier; dit-on, avec un grand luxe, ces longues cantigas, dont Argote de Molina nous a donné de précieux fragments. Les mânes du savant monarque devront en tressaillir dans leur tombeau. Une clause de son testament ( nous ignorons si elle a été jamais exécutée) exige que le Libro de los Cantares soit à la disposition de tous. Le roi poète , d'ordinaire si magnifique , ne veut pas que ce soit gratis : ceux qui voudront échauffer leur dévotion au feu de ses vers payeront pour cela de beaux et bons maravédis. Ce sont les moines du couvent de Murcie, dépositaires du manuscrit , qui devront les recevoir et en faire profiter leur couvent. Le roi de Castille et de Léon

Le Cénotaphe d'Alonso el Sabio, au couvent de las Huelgas Reaies. — Dessin de Fellmann, d'après Valentia Carderera.

prétendait avoir les joies posthumes d'un éditeur. Cette dernière disposition est bien d'un monarque qui , pour ornement suprême, faisait placer deux livres devant son tombeau.

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