L'ABEILLE PERCE -BOIS
Les abeilles perce-bois ,. ou xylocopes , ont la grande taille et les formes massives des bourdons ; leur corps est lisse, luisant, d'un noir bleuâtre, avec des ailes colorées en violet foncé. Comme elles vivent solitaires et nous sont inutiles, elles n'ont pas acquis la réputation des abeilles sociales auxquelles nous devons le miel, mais leurs curieux travaux, leurs surprenants instincts ne les recommandent pas moins à l'étude et a l'admiration de l'observateur.
Si , par un jour de printemps où le soleil brille , vous vous trouvez dans un jardin , prés d'un mur garni d'anciens treillages ou le long d'un contre-espalier soutenu par
{') Ces savants appartenaient à Tolède même. Le roi fil venir de Séville, pour les féconder, Abcn-Musio et Mohammed. Cordoue envoya Joseph Aben-Ali et Jacob Abvena. Il en vint plus de cinquante autres du midi de la France et même de Paris. — Voy. les notes des Siete partidas, impr. à Paris en 1846 et formant 2 vol. in-4«-
des pieux déjà vermoulus , ou bien si vous êtes assis sur une vieille poutre laissée à terre pour servir de banc, vous avez chance de voir arriver l'abeille perco-bois (toujours la femelle). Elle vole d'abord ça et là, se pose successivement sur plusieurs points de la pièce de bois pour l'examiner, pour reconnaître l'endroit le moins dur à percer, el où il lui sera le plus facile d'établir le logement destiné à abriter sa progéniture. Enfin elle a trouvé une place convenable , elle s'y arrête et se met à l'œuvre. Alors vous la voyez qui travaille avec ardeur, qui lime, hache, déchirq les fibres ligneuses avec ses deux dents recourbées, aussi dures que l'écaillé et aiguës comme des alênes. Bientôt le trou s'agrandit, la sciure de bois tombe, s'amasse audessous sur le sol , et l'insecle s'enfonce, disparaît dans la cavité. Revenez quelques heures après, et vous n'apercevrez plus que sa tète qui se montre de temps en temps pour jeter au dehors de nouveaux déblais.
Fouillons nous-mêmes dans le bois pour voir la suite et la fin du travail. Nous trouvons un canal qui se dirige d'abord obliquement, puis fait un coude pour se prolonger parallèlement à l'axe de la poutre. Sa longueur a souvent de douze à quinze pouces; son diamètre, qui doit être suffisant pour que la mouche puisse passer et même se re-
tourner, est de sept à huit lignes. Mais ce n*est là que la première moitié de Touvrage et la plus élémentaire. Quelques jours après, nous voyons ce long canal divisé en plusieurs loges superposées (six, huit, quelquefois dix et
douze), sans communication entre elles et a}anl chacune environ un pouce de hauteur. Les cloisons qui les séparent sont faites de sciure de bois, dont les grains sont agglutinés avec de la salive , et leur aspect révèle la manière
L'Abeille perce-bois (Apis violacea, Linné; Xyhcopa violacea, Fabririns). — Dessin de Freeman.
dont elles ont été construites : une lame circulaire a d*abord été attachée à la circonférence de la cavité, puis un second anneau a été appliqué sur le bord intérieur du premier ; un troisième, un quatrième, quelquefois un cinquième, sont venus rétrécir encore l'ouverture, qu'un petit disque suffit enfin à boucher. Chaque cellule contient un œuf et une provision d* aliments qui en remplissent toute la capncité.
Voici , d'après Réaumur, comment l'abeille procède : • Ck>nsidérons la longue cavité quand elle n'a encore aucune cloison. La première cellule n'a besoin d'en avoir qn'une« le fond du trou lui tient lieu de celle qui fait le .fond des autres. Sur le fond du trou, l'abeille perce-bois
apporte de la pâtée, c'est-à-dire une matière rougeâtre composée de poussière d'étamines bien humectée de miel. La mouche ne cesse A en apporter, d'en accumuler jusqu'à ce qu'elle s'élève à peu près à un pouce de haut, c'est-àdire à la hauteur où doit être le premier plancher. Mais avant de travailler à ce premier plancher, elle a à faire la plus importante de ses opérations, elle a à pondre un œuf qu'elle enfonce dans la pâtée, ou qu'elle laisse soit dessous, soit dessus. Elle ne tarde pas à fermer la cellule à qui le précieux dépôt a été confié, avec une cloison qui fera le fond de la cellule suivante : sur cette cloison elle apporte de la pâtée comme elle en a apporté sur le fond de la première, et quand elle en a rempli la capacité qui convient
à la grandeur de la seconde cellule, et qu'elle a pondu un second œuf, elle bâlit un second plancher. C'est ainsi qu'elle remplit et qu'elle ferme toutes ses cellules successivement. »
Maintenant l'œuvre de l'abeille perce-bois est achevée, et l'habile ouvrière s'en va (pour recommencer un peu plus loin le môme travail). Elle peut s'en aller : tout a été prévu, tout est parfait. Bientôt les œufs éclôront , et les larves, dés leur naissance, trouveront à leur portée la nourriture qui leur est nécessaire, et, chose admirable, juste en quantité suffisante- pour qu'elles acquièrent tout leur développement. A mesure qu'elles grossissent, elles ont besoin de plus d'espace ; mais puisqu'elles ne croissent qu'aux dépens de leur pâtée, elles se font elles-mêmes, en la mangeant , une place proportionnée à leur croissance. Puis elles deviendront nymphes, enfin mouches, qui voudront sortir. Celle qui occupe la cellule d'en bas, née la première , ne pouvant passer sur le corps de toutes ses sœurs logées au-dessus d'elle, profilera d'une issue pratiquée d'avance par la prévoyante mère au niveau du fond de la galerie ; les autres sortiront successivement en perçant avec leurs dents les minces cloisons de leurs chambres, et toutes, en possession de leur vie aérienne, après les premiers jours de loisir et de joyeux ébats, iront accomplir la même tâche à laquelle elles doivent l'existence, et qui la transmettra à de nouveaux représentants de leur industrieuse et intéressante espèce.
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
SECOND RÉCIT
Suite. —Voy. p. 326.
Au moment où les guides se félicitaient, la caravane joyeuse traversait l'endroit nommé le Grand- Plateau, vaste amas de glace que cernent le dôme du Goûté, la cime du mont Blanc et le groupe des monts Maudits : cette pente désolée a une lieue de longueur. La petite troupe venait de dépasser les affreux escarpements des Rochers- Rouges. Les voyageurs cheminaient l'un derrière l'autre, mettant leurs pieds, comme d'habitude, là où le premier guide avait mis les siens. Le Russe marchait le dernier, s'arrétant de douze pas en douze pas pour ménager ses forces. Tout à coup il sentit la neige qui commençait à se mouvoir sous lui. D'abord il crut qu'il glissait lui-même, et appuya fortement son épieu sur sa gauche afin de ne pas tomber. Mais à droite la neige se soulevait, se cabrait, puis roulait en flots poudreux. Elle ne tarda point à le culbuter, l'ensevelit sous une épaisse couche... et le train poursuivit sa carrière. Pensant qu'il voyageait seul sur ce radeau perfide, il voulut jeter des cris, appeler du secours; mais la neige entrait dans sa bouche, étouffait sa voix. A quoi, d'ailleurs, eussent pu lui servir ses clameurs de détresse? Toute la société cheminait de la même façon.
Un poids à chaque instant plus lourd pesait sur lui : sa respiration devenait de plus en plus difficile. Hamel se persuada qu'une avalanche avait roulé du haut de la montagne. Pour ne pas mourir asphyxié, le pauvre naturaliste se débattit de son mieux, nagea en quelque sorte dans la neige. Étant parvenu à dégager sa tête, il eut le spectacle effrayant et merveilleux de l'énorme banc, qui glissait avec rapidité entre des plages de môme nature et de même aspect. Nulle trace de ses compagnons. Hamel, par bonheur, vil qu'il était fort près d'une berge, si l'on petit employer ce mot pour désigner les deux bandes immobiles de frimas. Réunissant donc toutes ses forces, il
j s'élançu vers le bord et y sauta; grande fut sa joie de sen- ' tir sous ses pieds un appui solide! Mais il était temps : le I radeau de neige approchait d'un énorme ravin, où il allait I se précipiter.
I Pendant que le Russe frissonnait à l'idée du péril au- . quel il venait de se soustraire, un point noir apparut dans 1 la neige en mouvement, au-dessous de l'endroit où se , trouvait le conseiller aulique, plus près du gouffre par j conséquent. C'était un des Anglais, M. Henderson, qui se débarrassait de son enveloppe; un peu plus loin émergèrent, l'une après l'autre, les têtes de M. Dornford, le second insulaire , de quatre guides et de deux suivants. Tous faisaient des efforts inouïs pour se mettre en sûreté. Ils eurent le bonheur d'y parvenir. Mais déjà une grande portion du train s'était engloutie dans le précipice. Cinq montagnards manquaient, et avaient indubitablement roulé au fond du couloir.
Cette nouvelle frappa- comme un coup de tonnerre les trois touristes, bouleversa principalement les deux Anglais. Honnêtes et charitables, ils ne pouvaient supporter l'idée que cinq hommes eussent péri à cause d'eux, pour satisfaire un caprice de leur imagination. Dornford, avec des gestes désespérés, se jeta sur le blanc tapis ; Henderson éprouvait une si violente douleur que l'on craignit un moment pour sa raison ou pour sa santé. Quelle fut donc leur joie, lorsqu'ils virent la neige se mouvoir au bord du glacis qu'elle avait formé en tombant, et un des indigènes sortir de l'abîme ! On salua sa délivrance de cris retentissants. Un autre montagnard s'étant dégagé à son tour, et ayant gravi la molle éminence et l'escarpement de rochers qui lui succédait, les clameurs redoublèrent. On espéra aussitôt que les trois absents reparaîtraient. Toute la compagnie demeura les yeux fixés sur la rampe éblouissante, comptant la voir s'entr'ouvrir pour donner passage aux malheureux auxiliaires : on attendit en vain ! Quelques montagnards se risquèrent sur le froid éboulis, cherchèrent, enfoncèrent leurs mains, leurs bras dans la neige; efforts inutiles! On n'avait pas de pelles, aucun instrument commode; il fallut renoncer à une si infructueuse eX dangereuse perquisition.
Comme les guides déclaraient que d'autres radeaux pouvaient se former sur les espaces qui restaient à franchir, le snlut de tous les réchappes demandait que l'on ne s'attardât point. On se mit donc en route, avec le chagrin de laisser les trois victimes dans leur blanc sépulcre, où elles séjournent encore, selon toute vraisemblance, roides comme des statues, conservées par la* température boréale qui n'abandonne jamais ces hauts lieux. Les étrangers voulaient d'abord suspendre leur marche aux Grands-Mulets, et y passer une seconde nuit. Mais les indigènes leur représentèrent que leurs familles seraient en proie à l'anxiété la plus poignante. On poursuivit conséquemment le voyage, malgré la crainte d'être surpris par l'obscurité. Quand l'ombre monta peu à peu des basses terres, comme un flot lugubre, tous les pas difficiles étaient franchis. La prudence des guides et leurs connaissances topographiques permirent d'atteindre le hameau sans nouvelle catastrophe.
On comptait si bien ne jamais revoir les hommes tombés dans le précipice que , le lendemain , le curé de Chamoony célébra une messe pour le repos de leurs âmes. Tout le village y assista, et beaucoup de personnes y vinrent de la commune des Pèlerins. Le service fut écouté avec tristesse, puis la foule se dispersa, chacun allant à ses travaux.
Pendant l'après-midi de ce même jour, Balmat ^rentré chez lui et prenant un repos nécessaire, fumait sa pipe, en songeant aux circonstances diverses du torrible drame, aux sages mesures qui l'eussent prévenu, mais .
dont on s'avise toujours trop tard. Un ^ai soleil éclairait sa fenêtre et en dessinait les vitres rondes, le châssis de fer-blanc, sur le sol parqueté. CeïVd brillante illumination semblait honnir le poêle de faï<^lice, qui boudait contre un mur, poêle énorme , en disproportion apparente avec retendue de la pièce, mais que l'hiver faisait autrement juger. Un lit sans rideaux , surmonté d*un dais soutenu par des colonnes torses, longeait la muraille opposée. Une table en chêne , un fauteuil couvert de cuir, outre celui où se reposait Balmat , quelques chaises à tablette et à dossier de bois, formaient le reste de l'ameublement. .Aux murailles étaient suspendus ou accrochés deux fusils, trois gibecières, une hachette, des crampons pour les souliers, des rouleaux de cordes et même une boîte h herboriser, qui se détachaient vivement sur le badigeon au lait de chaux. Une trentaine de volumes mal rangés occupaient plusieurs rayons. La bleuâtre fumée du tabac emplissait et parfumait toute la pièce.
Ce n'était point un homme ordinaire que Jacques Balmat , et l'histoire conservera son nom , parce qu'il escalada le premier la cime du mont Blanc. Quoique son costume fort simple ne pût relever sa mine, ses traits, l'expression de sa figure et son maintien annonçaient une organisation d'élite. 11 avait un grand front bien proportionné, autour duquel tombait au hasard, mais sans trop de désordre, une chevelure un peu roide; un épais sourcil encadrait son œil noir, intelligent et hardi ; son nez droit aux larges ailes, ses pommettes saillantes, des mou^aehes et une impériale touffues , donnaient également à son visage un caractère d'audace et de fermeté. On y entrevoyait même une nuance de mutinerie, quelque penchant à faire des coups de tête. Quoiqu'il fût seulement de taille moyenne, il était impossible de ne pas remarquer sa tournure militaire; ses mouvements, ses gestes, ses attitudes, sa marche et ses intonations semblaient trahir l'habitude de porter l'uniforme. Les fils d'argent qui rayaient çà et là sa chevelure d'un brun foncé étaient encore si peu nombreux qu'on lui eût donné tout au plus quarante-six ans, bien qu'il en eût cinquante-sept, puisqu'il datait de 1763. Malgré |ps fatigues, les privations, les dangers perpétuels qu'il bravait, aussitôt que la neige fondue coulait des montagnes inférieures, l'âge semblait donc n'avoir aucune prise sur sa constitution robuste.
C'était par suite d'une boutade et par une téméraire obstination qu'il avait trouvé la route du mont Blanc. Le 8 janvier 1780, Marie Coutet et deux autres guides étaient partis pour la cabane de Pierre-Ronde, que Saussure avait fait construire l'année précédente , et où les trois explorateurs voulaient passer la nuit. Ils la quittèrent au point du jour et, avec des fatigues inouïes, montèrent sur le dôme du Goûté. Là ils rencontrèrent Jacques Balmat, François Paccard et deux autres guides , qui leur avaient donné rendez-vous en ce lieu. Ils traversèrent alors une grande plaine de neige, suivant le rapport de Saussure, et gagnèrent une arête qui joint la cime du mont Blanc au dôme du Goûté. Mais cette arête formait, entre deux précipices, une bande si étroite et si rapide qu'elle épuisa leurs forces en même temps qu'elle abattait leur courage. Il leur fut impossible de continuer leur route. Ayant alors délibéré sur ce qu'ils devaient faire, Jacques Balmat ne put s'entendre avec ses collègues; ilans sa mauvaise humeur, il marcha d'abord à l'écart, puis eut l'imprudence de quitter ses compagnons pour aller chercher des cristaux qu'il voyait miroiter à quelque distance, au flanc d'une roche. Des signes manifestes, qui annonçaient un orage, ne le détournèrent pas de cette résolution insensée. Pendant qu'il recueillait son butin, le vent se mita siffler, la tempête éclata ; des tourbillons d^ neige çt de grêle, qu'un esprit
jaloux semblait déchaîner, enveloppèrent la montagne Les autres guides pressèrent le pas, fort mécontents de leur expédition, battus, harcelés, aveuglés par la tourmente.
Lorsque le séditieux voulut les rejoindre, il ne les aperçut pas et ne put même découvrir leurs traces sur la neige, que balayait la rafale.
Le jour baissait, pour comble de malheur, et la colère du ciel présageait une nuit affreuse. Quel parti prendre? Jacques n'osa point s'aventurer sans compagnon au milieu de ces tragiques déserts. Il fit comme les chasseurs de chamois, se blottit dans la neige. Transi de froid, mitraillé par la grêle , assourdi par les hurlements de la bourrasque , il attendit avec impatience les premiers rayons du jour. Tout autre que lui serait alors descendu au plus vite pour aller, auprès d'un bon feu , se remettre et se consoler d'une nuit pareille. Mais le ciel ayant repris vers le matin son éclatant azur, l'opiniâtre investigateur ne songea nullement à la retraite. Il voulut profiter de l'occasion, explorer les solitudes inconnues où il se trouvait et chercher une route qui permît d'atteindre la cime du mont Blanc. Il pénétra dans une grande vallée neigeuse , que l'on aperçoit de Chamouny et dans laquelle personne n'avait jusque-là osé s'aventurer, parce qu'on la croyait trop chaude et trop étouffante. Les glaces qui la tapissaient, les vents qui s'y jouaient ou s'y déchaînaient en liberté, eussent dû pourtant faire concevoir une opinion plus juste ; mais cette fausse idée exerçait un empire absoliï. Avec l'indépendance mutine de son caractère, Jacques Balmat ne voulut point s'y soumettre. Il osa pénétrer dans le vallon sauvage, où nul homme n'avait encore imprimé sa trace, et découvrit le seul chemin par où le mont Blanc soit accessible.
Rentré au hameau des Pèlerins, il garda quelque temps le secret. Ayant appris ensuite que le docteur Paccard , de Chamouny, se proposait de tenter l'ascension qui avait échoué jusque-là , il lui fit part de son heureuse aventure. Ils concertèrent ensemble une expédition avec Marie Coutet, le grand Jorasse, d'autres guides et des chasseurs de chamois. L'entreprise réussit : les audacieux explorateurs foulèrent la cime virginale, d'où leurs regards embrassèrent un horizon de cent lieues.
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