‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 256 sur 314 · LES BERGERS · texte numérisé non relu

LES BERGERS

Tandis que les laboureurs et les faucheurs courbés sur le sillon trempent la terre de leur sueur, le berger s'en va

doucement à travers les pâturages, suivi de chiens intelligents et d'un troupeau docile, ou bien il s'assied entre les racines d'un chêne et regarde à l'horizon, parmi les grands arbres, le ciel bleu qui ressemble à une forêt de myosotis; et la faneuse qui passe, la tête enfouie dans le foin qu'elle porte, jette un regard d'envie sur ce repos et cette oisiveté. Car tous ceux dont le corps travaille sont portés à méconnaître tout labeur qui ne se manifeste pas par une fatigue physique. Mais les agronomes en jugent autrement. « Un bon berger, dit Daubenton, doit savoir plus de choses que n'en savent les autres agents de la culture. » Écoutez le vieil Olivier de Serres : « Industrie, douceur, vigilance, sont les principales parties du bon pasteur... il fera avancer, reculer, tournoyer tout son troupeau en un corps, comme un escadron de cavalerie... et ses hôtes le suivront pas à pas comme leur capitaine. » Un écrivain plus moderne, Elisée Lefévre, a dit avec beaucoup d'élégance : « Un berger doit vivre nuit et jour avec son troupeau ; il reconnaît chacune de ses bêtes à sa figure, à sa démarche, à sa tournure ; il sait quelles sont ses qualités et ses défauts ; il étudie sa constitution et prévoit les maladies qui peuvent l'attaquer. Celui qui fait son métier en conscience ne reste jamais inoccupé, même pendant ces longues heures qu'il passe aux champs, immobile, sans travailler, sans lire, et faisant à peine de temps en temps quelques pas pour suivre son troupeau : ne l'accusez point de paresse, c'est un bon serviteur, qui sert mieux son maître que vous ne croyez ; ses mains ne font rien , mais son esprit travaille. Il regarde ses moutons; il observe tous leurs mouvements, qui sont souvent pour lui des indications précieuses : là se révèlent à lui les premiers symptômes du mal que l'on peut arrêter en le combattant dès son principe et que plus tard on ne pourrait dompter. »

Le berger tire son importance de sa responsabilité ; ses moutons représentent une foi une qu'il administre. Mais sa profession est rehaussée encore par les idées et les traditions qui s'y rattachent; le berger est l'agent le plus direct de la domination humaine sur les êtres animés; sa houlette armée d'un crochet par le haut, et par le bas d'une petite bêche, est le sceptre primitif, le plus respectable et le plus légitima, celui qui marque l'empire de l'homme sur la nature. Le berger a existé sans doute avant le laboureur, avant tous les artisans ; il a précédé les sociétés et les législations. Les patriarches étaient des pasteurs, les chantres védiques vivaient au milieu des troupeaux ; les Chaldéens, observateurs des astres, n'étaienl-ils pas des bergers aussi? Religions, sciences, poésie, tout ce dont l'homme s'enorgueillit, eut son principe dans la vie pastorale.

Que de noms fameux, que d'histoires et de légendes réelles et chimériques, évoque en passant le berger insoucieux ! Dans la poussière que le troupeau soulève, tout un monde se presse. C'est l'antique Abel riche en brebis, envié par Caïn maître d'un champ fertile ; la vie nomade gênant la propriété naissante; la lutte des deux frères, et la victoire demeurant à l'agriculture, base des sociétés. C'est le grand courant des Hyksos ou pasteurs jeté sur la Syrie et l'Egypte par les émigrations japétiques; les grands bergers Abraham, Isaac, Ésaû^ se maintenant dans la Palestine, l'Idumée, l'Arabie, pays vagues dont ils ignoraient les limites ; les Israélites allant apprendre dans la terre de Gessen la culture et les arts ; Moïse gardant les troupeaux de son beau -père Jétho avant de guider un peuple.

Les bergers, avertis par l'étoile, saluèrent les premiers la naissance de Jésus; et longtemps la nuit de Noël a conservé ce poétique souvenir. La messe des bergers, en Brie, était célébrée chaque année dans une paroisse différente, où tout un canton se r^^ni8§ait : les bergers présentaient

un agneau; ils entraient à l'église au son de leurs corne- 1 comme s'ils exécutaient une sorte de danse. Dans le cormuses, jouant de leurs bâtons, niarcliant à pas cadencés ■ tége étaient un saint Jean, une Madeleine et plusieurs

Le Berger. — Dessin de Jacque.

autres personnages de l'Evangile. Voici le premier couplet d'un de leurs noëls, récemment retrouvé à Provins, et qui date du seizième siècle :

Chantons par mélodie,

Relicto tedio , Por la Vierge Marie EtJesufilio; Car eUe est accouchée /n Bethléem Juda.

A Ja mère honorée Sit lau8 et gloria.

Quatorze autres couplets retracent les circonstances merveilleuses de la Nativité.

Un manuscrit règle la cérémonie telle qu'on Taccooiplissait dans Féglise de Rouen après roffice nocturne de Noël. La crèche était préparée derrière Tautel, et l'on y plaçait l'image de Marie. Un enfant monté dans les galeries en avant du chœur jouait le rôle d'aiige et annonçait le grand événement. Alors les bergers entraient par la porte triomphale et traversaient le chœur en chantant : Ne craignez pas, etc. A des voix qui disaient : Gloire dans les hauts! ils répondaient : Paix sitr la teire! Puis, s'approchant de la crèche, ils adoraient Jésus et Marie ; enfin ils avaient le droit de chanter la messQ que célébrait l'archevêque.

Ces commémorations naïves ne convenaient-elles pas à la religion dont le fondateur aimait à se comparer luimême au bon pasteur qui veille sur ses brebis égarées?

Au reste, de pareilles légendes se retrouvent dans toutes les mythologies anciennes. Krichna, le doux maître des Djoguistes, parcourait l'Inde avec ses troupeaux; Apollon fut berger, et Pan, avec les Faunes et les Sylvains, les Dryades et les Oréades, laissait sur les montagnes de l'Arcadie l'empreinte de ses pieds de chèvre. Si les pMres furent dieux, c'est qu'ils inventèrent la musique et la poésie ; on connaît l'étrange aventure de Syrinx changée en flûte à sept tuyaux reliés par la cire. Dans leur vie errante, ils chantaient le pays natal, les belles compagnes laissées sous le toit de chaume , 1% splendeur des voûtes célestes ; ils donnaient des noms aux étoiles; quelques-uns, tandis que leur âme rêvait, occupaient leurs mains à tourner et à sculpter deà coupes de bois qui devenaient l'enjeu de leurs défis :

Un feuillage sur Tanse est mollement conduit ; Sur le vase est Orphée et le bois qui le suit.

La perpétuelle contemplation des astres amena les bergers à chercher des relations entre l'ordre des étoiles et la destinée des hommes. C'est ainsi que l'astronomie primitive dégénéra vite en astrologie ; les campagnes furent pleines d'étranges savants qui prétendaient faire descendre du ciel la lune et les constellations ; ils tiraient des horoscopes et prédisaient l'avenir. La sorcellerie, la magie et les superstitions les plus dénuées de sens prirent racine dans ces esprits à demi instruits , à demi ignorants. Certains bergers jetaient des sorts à leurs voisins; celui qu'ils avaient regardé périssait dans l'année ; la crainte du mauvais œil, avouons-le, dure encore dans nos villages, et bien dos paysans se croiraient perdus s'ils ne saluaient le, berger les premiers. Cette idée ridicule a du moins ce bon résultat que les bergers, habitués au salut des passants, sont d'ordinaire polis.

Sorciers et remégeurs, c'est tout un : les seconds comme les premiers opèrent par des paroles et des momeries ; ils guérissent par des charmes. Il arrive que les remégeurs et les rebouteux ont quelquefois une grande adresse à remettre les membres cassés, non par un pouvoir surnaturel, mais par l'expérience qu'ils acquièrent dans le soin de leurs troupeaux. De vétérinaire à médecin il n'y a qu'un degré. Jadis les bergers connaissaient les maladies des animaux, les remèdes urgents et efficaces, et ils pouvaient, a la rigueur, traiter les hommes comme les bêtes. Mais aujourd'hui, dans cet âge où règne un mot bien long et malsonnanl a l'oreille, la spécialisation, ils ont perdu la plupart des traditions médicales, et nous engageons les malades des campagnes à recourir au médecin véritable. A peine les bergers savent-ils maintenant faire une ligature ou une saignée en cas d'accident; toutefois i|s por-r

I tant encore une panetière à compartiments contenant une petite pharmacie, et une boîte pour déposer l'agneau venu au monde dans les champs.

Dans quelques pays, les bergers, tout en marchant , se livrent à de modestes industries, le tricot, la confeclion des tresses en paille ou en jonc, la sculpture grossière des petits jouets et des figurines. La cornemuse, le flageolet, la flûte traversière, sont devenus très-rares parmi ceux de nos climats. A chacun son métier ; les instruments sont faits maintenant pour les musiciens. Il nous sera permis de regretter ces modulations champêtres, ces luttes vocales des poètes de Sicile et de Rome ; tout cela seyait divinement à la nature et donnait un accent , un rhytfime aux voix indécises des feuilles, aux murifiures des ruisseaux et du vent.

rusUques chanteurs! Damon, Alphésibée, La vache oubliait Therbe , en extase absorbée ; Les lynx, prêts à bondir, s'arrêtaient impuissants ; Les fleuves s'endormaient bercés par vos accents. Je redirai vos vers, Damon, Alphésibée!

Il serait long d'énumérer les chefs-d'œuvre qu'a produits le genre pastoral, depuis Théocrite, Virgile et Longus jusqu'à VAminla du Tasse, les scènes éparses dans le Don Quichotte, et, de nos jours, la célèbre Mare mi Diable. Nous ne faisons qu'indiquer une étude , bien souvent recommencée déjà, mais non épuisée; peut-être lirait-on avec plaisir un livre intitulé /es Bergers de Ronsard et de VAsirée, ou bien les Paysans d'après Watteau et Fontenelle; mais nous reviendrons toujours avec délices aux églogues de Virgile :

Car il disait comment, au sein du vide immense,

La terre, Teau, le souffle, unirent leur semence

Au fleuve ardent du feu : berceau d'où prit l'essor

Du multiple univers le globe tendre cncor !

Gomment le sol durci, créant d^s lits à Ponde,

Des êtres par degrés sut former les contours !

L'eau tombant de la nue, et le foyer du jour

Soudain levé, devant l'étonnement du monde !

La naissance de^ bois, des monts, nouveaux séjours

Où marchait au hasard le monstre solitaire;

Les pierres de Pyrrha, Saturne sur la terre.

Le vol de Prométhée et les tristes vautours! ^

Et de ces perspectives grandioses, comme le maître passe aux détails familiers, à l'accent pathétique ! Mélibée parle :

Heureux vieillard, ainsi ton domaine te reste.

La pi^re en prend sa part; le jonc bourbeux l'infeste :

Mais il t'en reste assez. Ton troupeau toujours sain

Évitera le mal qui ronge le voisin.

Ou l'herbage étranger fatal aux brebis pleines.

Tu pourras, près du fleuve et des saintes fontaines.

Te faire avec délice un voile de fraîcheur.

L'essaim qui boit le miel sur les saules en fleur,

Animant de son vol ce rideau de verdure.

Bercera ton sommeil par un léger murmure.

Et encore :

Après bien des moissons, mon royaume perdu, Mon toit de chaume, un jour me sera-l-il rendu? Mes chèvres, oubliez que vous fiâtes heureuses ; Oubliez vos rochers, chèvres aventureuses.

Et vos jeux suspendus à l'antre que j*aimais. Au bruit de mes chansons vous n'irez plus jamais Mordre le saule amer et la fleur du cytise.

Quelle voix plus forte et plus suave à la fois pourraiton entendre si l'on ne descend jusqu'à notre André Chénier? Nous voudrions citer son admirable idylle de la Liberté; mais, comme dit Tityre :

Les toits pour le souper fiiment dans les campagnes. Et les ombres au loin descendent des montagnes.

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