IMPRESSIONS
PRODOITES SUR LE VOYAGEUR PAR l'ABSENCE DE L'HOMME
dA les contrées de la Nouvelle-Grenade et du Ven'tzuela arrosées par le (iassiquiarc (*).
La matinée était fraîche et belle. Il y avait trente-six jours que nous étions enfermés dans im canot étroit et tellement mobile qu'on l'aurait fait chavirer en se levant imprudemment de son siège , sîins avertir les rameurs de rétablir l'équilibre en appuyant sur le bord opposé. Nous avions cruellement souffert de la piqûre des insectes, mais nous avions résisté à l'insalubrité du climat; nous avions passé sans chavirer ce grand nombre de chutes d'eau et de barrages qui entravent la navigation des rivières et la rendent souvent plus dangereuse que de longues traversées par mer. Après tout ce que nous avions enduré jusqu'ici, il me sera permis, je pense, de parler de la satisfaction que nous éprouvâmes cTavoir atteint les affluents de l'Amazone, d'avoir dépassé l'isthme qui sépare deux grands systèmes de rivières , d'être sûrs d'atteindre le but le plus important de notre voyage, celui de déterminer astronomiquement le cours de ce bras de l'Orénoque qui se jette dans le rio Negro, et dont l'existence, depuis un demi-siècle, a été prouvée et niée tour à tour. Un objet qu'on a longtemps en vue semble augmenter d'intérêt à mesure qu'on en approche. Ces rives du Cassiquiare , inhabitées , couvertes de forêts, sans souvenirs des temps passés, occupaient alors mon imagination , comme le font aujourd'hui les rives de l'Euphrate ou de l'Oxus, célèbres dans les fastes des peuples civilisés. Dans cet intérieur du nouveau continent, on s'accoutume presque à regarder l'homme comme n'étant point essentiel à l'ordre de la nature. La terre est surchargée de végétaux : rien n'arrête leur libre développement. Une couche immense de terreau manifeste l'action non interrompue des forces organiques. Les crocodiles et les boas sont les maîtres de la rivière ; le jaguar, le pécari, le dante et les singes traversent la forêt sans crainte et sans péril ; ils y sont établis comme dans un antique héritage. Cet aspect d'une nature animée, dans
<*) On voit que les pigeons se meuvent aussi vite que la plus rapide locomotive lancée sur un chemin de fer.
Notre tableau ne peut donner que des chiffres moyens. Certains attelages de chevaux ou de bœufs peuvent se mouvoir plus rapidement que nous ne Tindiquons. {Le Bon fermier.)
(*) Affluent du rio Negro, qui vient de rOrénoquc.
laquelle l'homme n'est rien , a quelque chose d'étrange et de triste. On s'y fait même avec peine sur l'Océan et dans les sables de l'Afrique, quoique dans ces lieux , où rien ne rappelle nos champs, nos bois et nos ruisseaux, on soit moins étonné de la vaste solitude que l'on traverse. Ici, dans un pays fertile, paré d'une éternelle verdure, on cherche en vain les traces de la puissance de l'homme; on se croit transporté dans un monde différent de celui dans lequel on est né. Ces impressions sont d'autant plus fortes qu'elles ont plus de durée. Un soldat qui avait passé toute sa vie dans les missions du haut Orénoque était coufAlè avec nous au bord de la rivière. C'était un homme intelligent qui, par une nuit calme et sereine» me faisait des questions pressantes sur la grandeur des étoiles, sur les habitants de la lune, sur mille objets que j'ignorais autant que lui. Mes réponses ne pouvant satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton assuré : « Quant aux hommes, je pense qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en auriez trouvé si vous étiez allé par terre de Javita au Cassiquiare. Je crois voir dans les étoiles , comme ici , une plaine couverte de hautes herbes, et une forêt (mucho monte) traversée par un fleuve. » En citant ces paroles, j'ai dépeint l'impression que produit l'aspect monotone de ces lieux solitaires. (*)