‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 259 sur 314 · SUR LA FORMATION DU CRISTAL DE ROCHE · texte numérisé non relu

SUR LA FORMATION DU CRISTAL DE ROCHE

Monsieur le Rédacteur, Permettez, je vous prie, à un vieux géologue, jaloux de l'honneur du métier, de vous adresser quelques observations au sujet de la nouvelle intitulée les Chercheurs de cristal, que je lis dans une de vos livraisons de cette année. On nous a souvent reproché, et quelquefois, je ne le 1 nie point, à bon titre, de nous être livrés à de funestes invasions sur le terrain du romancier; mais cette fois, j'ose le dire, c'est le romancier qui vient de faire invasion sur le nôtre , et comme les représailles sont vives, je tiendrais à ne pas les laisser passer sans riposte.

Le cristal de roche, que pendant longtemps le goût des amateurs a fait rechercher de tous côtés, et même dans les gisements les plus périlleux, avec une ardeur qui malheureusement n'est plus guère de mode, est un des minéraux qui se rencontrent le plus habituellement dans les filons, c'est-à-dire qu'il se rencontre surtout dans les anciens terrains cristallins, tels que le gneiss et le granité. Ces terrains ayant été bouleversés et disloqués dans les époques les plus reculées par les révolutions qu'ils ont subies, les fissures produites dans ces dérangements, pénétrant, naturellement jusqu'aux plus grandes profondeurs, se sont trouvées remplies soit d'émanations provenant de l'intérieur de la terre , soit de suintements provenant de la substance même de la roche, et ces diverses substances se sont fixées aux parois, à peu près comme la suie se fixe dans nos cheminées, et avec le temps elles ont fini presque partout par combler le vide. Cependant le remplissage n'a pas toujours eu le temps de s'opérer complètement, et l'on ' découvre quelquefois dans le milieu du filon une fente * longitudinale qui demeure comme un témoignage de l'état primordial. Cette fente est ordinairement tapissée des deux côtés par des cristaux de diverses espèces faisant saillie, et il n*est pas rare de voir ces saillies couvertes dans leur partie inférieure d'un semis de petits cristaux métallifères, tandis qu'elles en sont tout à fait exemptes dans leur partie supérieure, comme il devait arriver, en effet, si ces petits cristaux sont dus à une sublimation de l'intérieur du

(«) Alexandre de Huniboldl, Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, t. VU, p. 357.

globe. Parfois même la saillie fait écran, et la paroi se trouve dépourvue de cristaux dans toute retendue qui est ainsi partagée.

Voilà d'une manière générale ce que les études les plus attentives ont permis de constater sur la formation du cristal de roche dans les filons, et Teau qui suinte aujourd'hui dans les interstices de quelques-uns de ces antiques souterrains n'est qu'un accident sans importance. Cette eau, dans les terrains où elle peut se charger de carbonate de chaux , occasionne assez ordinairement dans les captés qu'elle traverse des incrustations ; mais ce sont des incrustations calcaires, et non pas siliceuses comme le cristal de roche. Dans quelques circonstances très-rares, et particulièrement dans les terrains volcaniques, on observe h la vérité des incrustations siliceuses, mais elles diffèrent sensiblement du cristal de roche, et n'offrent ni celte diaphanéité ni ces curieuses aiguilles qui le font rechercher. Partout l'observation démontre que le cristal de roche, autrement dit le quartz diaphane , est un produit non pas des temps modernes, mais des hautes époques de la géologie. La même substance se rencontre dans les terrains de tous les âges , car c'est elle qui constitue le grès, les pierres à feu, les galets de la plus grande partie de nos côtes ; mais elle ne possède la disposition moléculaire propre au cristal de roche que dans des circonstances d'exception.

Et maintenant, pour en revenir à votre nouvelle, pourquoi va-t-on chercher effectivement cet intéressant minéral au milieu des glaces qui recouvrent les régions élevées de la chaîne des Alpes? La raison en est simple, et on la saisit sans peine si l'on réfléchit que les cimes centrales de cette chaîne sont précisément formées de roches cristallines anciennes qui , soumises à des alternatives continuelles de gel et de dégel, tombent journellement en pièces, couvrant de leurs débris les glaciers qui rampent

à leur pied. De là ces hautes aiguilles à crêtes toujours vives, dont les hardis escarpements nous étonnent, et que les siècles futurs ne verront plus , car la main du temps ne cesse de les frapper, non pas de sa faux, la métaphore pécherait, mais d'un marteau' plus puissant que celui des mineurs, qui ravive continuellement leur surface, en y mettant à jour les richesses que la nature avait enfermées à l'origine dans les entrailles de la masse. C'est de cette manière que se découvrent les cristaux déposés dans l'iîitérieur des filons, et dont la pureté est d'autmt plus grande qu'ils ne sont en contact que de la veille avec les puissances désorganisatrices de l'atmosphère ; et souvent, vu la hauteur à laquelle ils se trouvent , c'est l'humidité suintant entre les parois des filons qui trahit leur présence ; mais de ce que Thumidité les accompagne, c'est tirer une conclusion illicite que de croire que l'humidité les engendre.

Voilà, Monsieur, comment le diagnostic de vos chercheurs de cristal pouvait bien ne pas les tromper, encore que la théorie construite d'après leurs observations, et qui a eu cours longtemps , fût tout à fait en dehors de la vérité de la nature. C'est à quoi je réduis toute cette lettre, dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira, mais qui aura atteint son but dès qu'elle vous aura porté sa protestation contre une nouvelle que j'ose qualifier d'usurpation.

Agréez, etc.

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