EGLISE DE SAINT-MARTIN, A L'AIGLE
(département de l'orne).
Église de Saint-Martin , à TAigle. — Dessin de Tb^rQPd» Tome XXX. — Novembre 4862. 45
Celte église est de deux styles très- différents. La tour de droite, avec son appareil et ses modillons, appartient au style roman; la tour de gauche, beaucoup plus élevée, ne date que de la lin du quinzième siècle. Feu M. Lassus, notre collaborateur regretté, a donné, dans V Histoire de l'Aigle de M. Vougeois, des notes intéressantes sur cette seconde tour.
En 1494, l'accroissement de la pojpulation «lyant obligé d'agrandir Téglise de Saint-Martin, on résolut d*y ajouter, du côté du nord, une aile qui, vers Torient, serait terminée par une tour d'un beau style et ornée de sculptures. Au mois de mai de ladite année , les travaux furent commencés, et on les suivit avec tant d'activité qu'ils ne durèrent que cinq ans : la dernière année ne parait même avoir été employée qu'à terminer les ornements, car, quatre ans après la pose de la première pierre, la tour avait été en état de recevoir les cloches, qui étaient au nombre de six. A l'un des angles se trouve l'escalier pratiqué dans une tourelle octogone, »^ porte engagée dans la grosse tour.
A l'étage supérieur, les contre-forts, ainsi que les faces de la tourelle qui contient l'escalier, sont ornés de belles figures représentant les personnages suivants : un évéque mitre ; la Vierge et l'Enfant Jésus ; la Force, drapée dans un manteau et tenant de la main gauche une tour appuyée sur sa poitrine ; la Foi tenant un calice ; un cardinal ; saint Jacques le Majeur; saint Michel terrassant le démon ; saint Jean ; saint Nicolas ; saint Christophe ; le Christ tenant la boule du monde.
Toutes ces statues sont posées sur de riches culs-delarape saillants, et couronnées par des dais d'une sculpture très-délicate. Dans toute cette ornementation, on retrouve les caractères propres à l'architecture de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième.
Divers indices annoncent que la tour que nous venons de décrire devait être terminée par une flèche en*pierre; elle a cela de commun avec deux belles tours de la même région, celles de Rugles et de la Madeleine de Verneuil, qui sont bâties exactement dans le même goût et où l'on voit eni^ore quelques pieds de la racine des flèches qui devaient les terminer.
La seconde aile de l'église, qui renferme quelques vitraux du seizième siècle, a été commencée en 4545.
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
SECOND RÉCIT
Suîte. ~ Yoy. p. 326, 33i, 338, ai6.
— Comme il est agréable de rentrer au logis après une semblable catastrophe ! dit le chamoiseur. Pour une centaine de francs que l'on gagne...
— CTest justement le prix convenu entre moi et le mari ; mais le pauvre homme m'a donné de plus un médaillon en or, que j'ai là dans mon armoire, et que j'avais retrouvé sur la dame, ils devaient y mettre le portrait de leur premier enfant : M. Liniçrs ne voulait plus le voir.
— Je le crois bien ! mais si affligeante qu'ait pu être cette aventure, au moins n'as-tu pas risqué de t'y rompre le cou, tandis que moi, l'année dernière, mon diable d'Américain a failli m'envoyer dans l'autre monde ; si je vis encore, ce n'est pas de sa faute.
— Po'urquoi aussi t'aventurer de cette façon?
— Par pitié : c*était plus fort que moi. Pendant que nous éiions sur la Mer de Glace, et que le naturaliste... Mais ne parlons point de cela. C'est une histoire peu divertissante. Je to l'ai déjà contée d'ailleurs. On dirait un guignon : les souvenirs déplaisants viennent tous à la file,
comme les grues que nous entendons, la nuit, passer en criant au-dessus de nos chalets.
— Va toujours, reprit l'armurier; de quoi veux-tu que nous causions, quand nous sommes d'une humeur sombre? Il y a des moments où la plaisanterie n'amuse guère.
— Eh bien donc, pendant que nous étions sur la Mer de Glace et que le naturaliste dessinait les aiguilles du Drn et du Moine, il me dit tout à coup :
— J'ai une soif extrême, qui vient sans doute de la sécheresse de l'air ; nous n'avons apporté que du vin, et je boirais avec délices un verre d'eau ; si vous pouviez m'en trouver, vous me feriez un grand plaisir.
— A une hauteur aussi grande, o*û tout est gelé, ou l'on n'aperçoit que des masses de granit, ce n'est pas fa* cile, répondis-je; mais puisque vous y tenez, j'essayerai de vous satisfaire.
— Allez, mon ami, me répliqua M. Forbes, et vous m'obligerez beaucoup.
Je m'acliemine donc vers le sauvage promontoire de Trélaporte, qui était le plus voisin de nous. J'escalade les premières saillies, j'entre dans des couloirs, je pénètre dans des combes où personne, je suppose, n'avait mis le pied avant moi : efforts inutiles. Le rocher nu, compacte, formant une seule masser, m'environnait de toutes parts. Je cherchais depuis une demi-heure, quand je découvre au loin deux hommes perchés sur une crête qui me font des signes pour m'appeler. C'était un peu plus bas; je descends vers eux et les rejoins, non sans peine. Ils me montrent alors, au-dessous de l'endroit où nous nous trouvions, un homme debout sur une corniche. Cette espèce de balcon naturel était large d'un pied tout au plus, et long de cinq ou six ; du gazon en tapissait la surface et quelques genévriers y tordaient leurs rameaux chétife. Par delà le mince gradin, une muraille perpendiculaire descendait dans nne gorge qui paraissait avoir cent toises de profondeur. Je ne concevais pas d'abord comment l'étranger, en glissant ou en tombant de la cime, avait pu s'arrêter sur la console et n'avait point roulé au fond du précipice. Mais des ronces et des buissons qui cramponnaient leurs racines aux creux, aux fissures de la pierre, entre le haut du massif et l'étroite galerie, ayant accroché les vêlementsdu personnage, avaient amorti sa chute. Son pantalon était déchiré, sa jaquette en lambeaux. Il avait voulu, l'imprudent, visiter seul la Mer de Glace, chercher sans conducteur des points de vue. Le pied lui avait glissé au bord de l'attique d'où il admirait l'immense et terrible paysage. Il était là depuis vingt-quatre lieures, comme il nous l'apprit bientôt. La nuit heureusement n'avait pas été froide, en sorte qu'il avait pu attendre le jour sans trop sonffrir. Mais la vue de l'abîme et la crainte de mourir de feim troublaient sa raison. Quelqu'un l'apercevrait-il? Parviendrait-on à le hisser dans les airs? Rien souvent, tu le sais, des semaines entières se passent sans qu'on visite ces redoutables solitudes. L'imprudent touriste se voyait exposé au plus cruel supplice. Et, en attendant, il se pressait contre le rocher, n'osait faire un mouvement, de peur de tomber dans le gouffre.
Mais sa bonne étoile voulut que, le lendemain, deux jeunes gens partissent de Chamouny pour aller au ùntr- (f7(«). Du haut de son observatoire, l'étranger les aperçut, leur fit des signes et implora leur secours à grands cris. Les braves montagnards ne balancent point; ils s'aventurent en de périlleux détours et, après une longue marche,
{*) C'est un rocher qui présente une surface de trois becUres, où a fini par s*araasser une couche de terre végétale, et qui se dresse, comme un jardin suspendu , au centre du glacier que domine le Talèfre. Mille plantes aromatiques le festonnent pendant le mois d'aoftl. Une arête de pierres et de gravjer forme alenU>ur une vi^ritable enceinte.
après avoir failli eux-mêmes se rompre le cou, ils atteignent le haut du rocd*oii avait glissé le voyageur. Mais là, comment le tirer de sa prison en plein air? Les jeunes gens avaient apporté un rouleau de corde; malheureusement elle était trop mince, elle ressemblait à de la iicolle et ne pouvait enlever un homme qui ne se serait pas beaucoup aidé luimême. N'en possédant point d'autre, ils n*en avaient pas trouvé chez leurs connaissances. Or le touriste n'avait plus ni force, ni présence d'esprit . Vainenaent on lui descendit un bout de la cordelette, on lui cria de l'attacher autour de sa taille; il semblait d'abord ne pas comprendre, et quand il eut noué à ses reins le trop faible lacet, il demeura immobile comme une souche. Les sauveteurs, placés d'une manière désavantageuse, sur une crête fort étroite, ét^iient obligés de calculer tous leurs mouvements. Ni l'un ni l'autre ne voulait descendre auprès de l'Américain, ou, pour mieux dire, aucun d'eux n'y songeait. Ce fut au milieu de cette perplexité qu'ils me découvrirent et me hélèrent. Je n'eus garde de les laisser dans la peine, quoique le naturaliste m'attendit.
Me voilà donc grimpant de mon mieux vers l'arête; où ils ne savaient plus quel parti prendre. J'arrive au bout d'une demi-heure, et je me trouve aussi embarrassé qu'eux.
— Il faut se procurer une autre corde, leur dis -je enljn, ou aller chercher le voyageur. Il a perdu la tête. Si j'osais, je le prendrais sur mes épaule* et, me cramponnant aux irrégularités, aux saillies dé la pierre, tandis que vous allégeriez notre poids au moyen de la cordelle, je le monterais ici. Mais ce serait jouer sa vie pour une faible chance de succès.
^ Les jeunes gens effrayés gardèrent le silence, et j'hésitai une minute.
— Bah! m'écriai-jtî, ce .sera plus tôt fait. Aidez-moi, mes garçons. Ayez l'œil au guet et la main ferme.
Aussitôt, sans plus réfléchir, poiir ne pas m'énerver, je me glisse de po'mte en pointe, je m'attache à la pierre, aux buissons, je descends beaucoup plus avec les mains qu'avec les pieds. J'ai le bonheur de parvenir sain et sauf sur la corniche.
— Oh! vous êtes ji^néreux, dit le patient, qui m'examine d'un œil effaré. Vous venez pour mourir avec moi, mais c'était mutile. ,
— Je ne viens pas du tout pour mourir ; je viens, au contraire, pour vous sauver si c'est possible.
— - Me sauver? et de quelle façon?
- Parbleu! je vais vous prendre sur mon dos. Je suis fort, je suis adroit; j'espère que le ciel ne me refusera pas son aide et que je grimperai là-haut sans accident.
— Je ne l'espère pas, mais il faut en finir. Je meurs de faim.
— Allons, détachez la corde, que je la mette autour de moi. Bon. Placez-vous maintenant. Ohé! les camarades, faites attention! Tirez, et ne tirez pas trop fort. Je commence. La suite à la prochaine livraison.