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LE DECOUPAGE AU CANIVET

Il existe quelques livres dont les lettres fet les vignettes ou estampes ont été découpées à la main. Certains bibliophiles les ont désignés par celte périphrase énigmatiqne : Cum figuris et xharacteribus ex nulla materia compositis; c'est-à-dire : livres dont « les ligures et les caractères ne sont faits d'aucune matière. »

Pottr concevoir une idée de ces œuvres fort rares, il faut se représenter des peaux de vélm ou des folios de papier percés à jour à l'aide d'yn instrument acéré , où les vides produits par l'outil , se combinant à la matière épargnée, représentent avec une remarquable perfection le texte, les

majuscules, les lettres capitales, les vignettes, les grands sujets, en un mot tous les ornements que l'on admire dans les beaux livres illustrés.

Le véhn ou le papier ont été champlevés comme le bois dans la xylographie, c'est-à-dire par la pointe; mais dans cette dernière opération la plaque n'est fouillée que jusqu'à une certaine profondeur et les traits du dessin sont laissés en saillie, tandis que, dans le découpage, le parchemin est perforé complètement et offre l'aspect d'une dentelle ourdie par les tailles. C'est une gravure à laquelle le fond manque. Pour combler cette lacune et ne rien faire perdre aux yeux des détails du découpage, on place derrière ces déchiquetures un corps opaque et coloré, rougç, bleu, noir, orange; en sorte que le vélin, à travers ses tailles blanches, laisse, quand le livre est ouvert, apercevoir ce fond de couleur sur lequel les lettres capitales , les vignettes, les estampes viennent s'appliquer et se détachent en faisant saillie, comme un camée dont les couches inférieures plus on moins obscures font ressortir les figures en blanc.

On doit remarquer particulièrement les minuscules, les majuscules, qu'il ne faut pas confondre avec les capitales ; et aussi les signes numériques et de ponctuation, et quelques menus ornements que l'on rencontre disséminés çà et là dans ces livres singuliers. La façon dont ces objets sont rendus se base sur une autre méthode. L'artiste les a exécutés à l'aide de la gravure en creux. Leur image, préalablement dessinée sans doute, a été évidée, enlevée complètement par l'instrument ; et, constitués par leurs contours seuls, ces signes, ces lettres, ces ornements, empruntent pour leur coloration le corps opaque sur lequel leur vide eslappliqué.

Enfin, faisant un dernier appel à la gravure en creux et la combinant avec la gravure en relief, l'artiste a pratique dans le véUn découpé qui constitue les lettres capitales, les vignettes et les estampes , des tailles d'une délicatesse extrême, au fond desquelles le fond coloré se fait jour. Le résultat de ce dernier travail est d'indiquer l'ombre et la lumière, d'accentuer le clair-obscur, de modeler et de différencier les détails, d'obtenir des effets de perspective et de second plan, de réaliser enfin l'illusion d'une gravure finement et purement exécutée.

Si par la pensée on accolait la peau de vélin à la feuille colorée qui la suit, on obtiendrait par cette alliance, conmio par la xylographie, un folio anopistographié à deux couleurs, ou quelque chose d'analogue à ces enluminures polychromes des anciens manuscrits et des premiers livres imprimés.

Comme on le voit, ces figures, ces caractères, ne sont pas absolument composés ex nulla materia; le vélin a été travaillé de telle sorte qu'il constitue une matrice tantôt négative, tantôt positive, comme ces patrons découpés, ces poncifs dont l'intervention active se fait si souvent sentir dans l'industrie et l'art contemporains.

Le dessin que nous donnons page 356 sert de frontispice à l'un de ces livres découpés. Le graveur a consacré son habileté à buriner sur vingt-trois folios de véhn les Psaumes de la pénitence, les illustrant de vignettes, de lettres capitales d'un style romain trés-piir, et de sept estampes èpisodiriues empruntées à l'histoire de David et de Bethsabée.

La méthode d'ouvrer ainsi le parchemin , d'y découper d'élégantes dentelles comme on le fait dans le bois, la pierre , le métal , paraît avoir été à la mode pendant la renaissance. L'esprit patient et audacieux de ce siècle de merveilles se plaisait à se heurter aux tentatives difficiles en cherchant à agrandir le domaine de l'art. L'idée de transformer le patron découpé en un petit chef- d'œuvrc plein d'originalité et d(; bon goût avait passionné quelquesuns de ces chercheurs obstinés.

Magasin pittoresque.

Mais « on aurait peine à croire, dit un auteur («), que quelqu'un se fût avisé de faire tout un livre entièrement ainsi percé h jour. Cependant il s'en trouvait un tel en 1640 dans le cabinet d'Albert Henry, prince de Ligne ; et comme c'est probablement le seul et unique volume d'une si singulière fabrique, j'en donnerai d'autant plus volontiers ici la description qu'elle contient quelques particularités assez curieuses et qu'elle ne se trouve que dans un livre assez peu commun. La voici telle qu'on peut l'y voir (•):

«Liber Passionis Domini noslri Jesu Christi, cum ■ figuris et characteribus ex nulla materia compositis, » in-8. »

Frontispice d*un livre des PsaumtB de la pénitence, découpé au canivet (seizième siècle).

» Ce livre est en vélin fait à la pointe du canivet, en sorte que les figures et les caractères en sont percés à jour. L'empereur Rodolphe, l'ayant veu, fit savoir si le prince de Ligne s'en vouloit faire quitte, lui en offrant unze raille escus d'or. Aussy une personne voyant ia Bibliothèque du Vaticant, ceux qui lui faisoient veoir advouèrent qu'il n'y avoit chose à Tesgal du livre qu'ils avoient veu entre les mains du prince de Ligne. »

Le canivet n'était sans doute que la pointe des anciens graveurs sur bois, qui différait sensiblement, surtout par la manière dont elle était maniée, de l'instrument en usage de nos jours et qui porte le même nom.

Le découpage au canivet nécessitait des soins, des lenteurs, des dépenses que pouvaient seuls aborder des génies patients et dcis Mécènes bien rentes. Aussi ne signale-t-on que de très-rares spécimens de ces œuvres fragiles où le procédé de la gravure en creux se trouve combiné avec celui de la gravure en relief. Indépendamment du livre de

(*) Prosper Marchand, Histoire de l'tmprimerie, U I», p. 9. (*) Antooius Sanderus, Bibliotheca belgica manuscripta.

la Passion et du livre des Psaumes, on ue connaît guère que l'Abécédsdre offert à Louis XIV enfant, de la Bibliothèque de Rouen.

A côté de ces artistes habiles, quelques autres, arrêtés sans doute par la difficulté de la gravure en creux , se bornèrent au découpage en relief. Leurs ouvrages sont moins parfaits, moins achevés, moins prestigieux; cependant ils offrent encore un cachet fort original. La Bibliothèque impériale et celle de Rouen renferment des Heures découpées de cette manière. G. Debure croit que celles de Paris ont été formées à remporte -pièce ('). Cette opinion, qui n'est appuyée sur aucun fait, est infirmée d'abord par le récit de Sanderus, et surtout par les nombreuses irrégularité» qu'on remarque dans la configuration des caractères; ces Irrégularités n'existeraient point si l'on s'était servi d'un moule identique pour chacun d'eux. Les Heures de Paris renferment des estampes dont l'artiste n'a pas osé aborder le découpage, et qu'il s'est borné à enjoliver à l'aide du crayon et du pinceau.

Un temps vint où l'industrie s'empara du découpage an canivet et le modifia encore. En 1687, Maximilien Misson voyait à Rotterdam, dans la fabrique de Van Vliet, ide » curieux ouvrages en papier » , représentant • des navires, » des épiais, des paysages entiers en espèce de bas- reliefs; » tout cela , dit-on^ fait et rapporté à la seule pointe du » canif. » (") Ces pfcductions, devenues plus nombreuses, perdirént-elles,de leur élégance? substitua-t-on en partie la mécanique à la main? Le récit laconique de Misson ne permet guère de décider. Enfin , la mode s*en mêlant , le découpage se répandit dans les boudoirs, les couvents, décora les salons, les chapelles, embellit Les images des saintf et des grands personnages. Mais ces produits vulgaires sont loin des œuvres d'art du seizième siècle. Des ciseaux inexpérimentés y ont remplacé le canivet (*).

L'ancien art du canivet est représenté aujourd'hui par le découpage à l'emporte -pièce qui enguiriande les gravures de piété éditées par MM. Dopter et Letaille.

Quant au livre d'où est tirée notre gravure , il parait avoir été offert par Marguerite de Valois à son frère le roi François I". Ce frontispice avec ses médaillons de salamandres, ses F couronnées, l'antique écusson de France, le collier de Saint-Michel, appuie singulièrement cette présomption, qui devient une certitude lorsqu'on voit apparaître dans les autres folios la couronne de duchesse de Marguerite, ses armes, sa devise, ses initiales, son portrait, sa cordelière de veuve, dont les entrelacs senenl de motif principal aux vignettes qui encadrent chacune des pages de ce livre singulier. Cette cordelière sert à préciser la date de l'œuvre : Marguerite devint veuve du duc d'Alençon en mai 1525, et n'épousa le roi de Navarre qu'en janvier 1527.

SIMART,

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