‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 3 sur 314 · TOME XXX. —Janvier · texte numérisé non relu

TOME XXX. —Janvier

elle et moi, appuyés à une fenêtre d'où nous avions vue sur le jardin de la maison que nous habitions à Ostie... Là, seuls et sans témoins, nous goûtions une ineffable douceur à nous entretenir ensemble ; oubliant le passé et n'envisageant que l'avenir, nous cherchions entre nous quelle devait être celte vie éternelle des saints, que l'œil de l'homme n'a point vue, dont son oreille n'a point entendu parler, et que son coeur naturel ne comptend pas. Mais nous tournions nos cœurs vers vous, nous les ouvrions avidement à ces eaux célestes dont vous êtes la source vivante , afm qu'après nous en être abreuvés autant que nous pouvions le faire , nous fussions capables de nous élever en quelque mesure à Tintelligence d'un si grand mystère.

» Comme nous étions arrivés à cette conclusion , que toutes les jouissances charnelles, que tous les plaisirs, que toute la splendeur de la vie corporelle, ne sont absolument rien auprès des délices de cette autre vie , remplis d'un enthousiasme croissant, nous nous élevâmes plus haut et nous parcourûmes graduellement tous les objets matériels, jusqu'au ciel lui-môme, avec le soleil , les étoiles et tous les astres. Puis nous nous enfonçâmes plus avant encore dans ces profondeurs, contûiuant de penser à vous, de parler de vous, d*admirer vos ouvrages ; enlin nous amvâmes à nos âmes, mais nous passâmes encore par-dessus pour atteindre cette région de la plénitude infînie, où vous nourrissez éternellement vos élus de l'aliment de la vérité, où la vie est la sagesse même, où tout ce qui existe puise l'existence, et non-seulement tout ce qui existe, mais ce qui a existé et ce qui existera, tandis qu'elle-même n'a point été faite, mais existe aujourd'hui telle qu'elle a été et sera toujours, ou, pour mieux dire, elle n'a point été et ne sera point, mais elle est seulement, puisqu'elle est éternelle.,. Et pendant que nous parlions en nous élançant avec ardeur vers cette céleste contrée, nous en touchâmes le bord d'un coup d'aile de notre cœur ; et, après ces prémices de vie spirituelle, nous redescendîmes, en soupirant, à ces accents de notre bouche, à cette parole humaine qui ne natt que pour mourir, souffle fugitif, pur néant , Seigneur, auprès de votre Verbe éternel , qui vit en lui-même sans vieillir jamais et qui renouvelle toutes choses !

» Nous disions donc : Si une âme pouvait s'élever complètement au-dessus du tumulte de la chair, se délivrer des vains fantômes de la teiTe, des eaux, de lair et des cieux, échapper à elle-même en s'oubliant, en oubliant ses pensées, ses imaginations et ses rêves, et toute langue humaine, et toutes les choses qui commencent et qui finissent (car si elle les écoute, elles lui disent : Nous nejious sommes point faites nous-mêmes, c'est l'Éternel qui nous a créées); si donc toutes se taisaient... et qu'alors cet Être éternel lui parlât lui -môme, non pas par la voix d'aucune créature, ni même par celle d'un ange ou d'une nuée du ciel, mais directement lui-même et lui seul, comme en ce moment où le vol de notre pensée nous a élevés jusqu'à la sagesse éternelle et suprême... et si cet état se continuait, si cette âme se sentait absorbée, abîmée dans le bonheur de sa sublime vision , de telle sorte que ce court moment, cet éclair d'intuition, après lequel nous avons tant soupiré, fût pour elle une vie immortelle, ne senût-ce pas là l'accomplissement de cette parole : Entre dans la joie de Ion Seigneur? »

C'est surtout l'infîni de la grandeur et de la durée, c'est l'absolu que saint Augustin envisage ici avec ravissement. D'autres considéreront plutôt dans le ciel la cité bienheureuse et sainte où il n'y aura plus ni deuil, ni douleur, ni mal moral; où la pureté du cœur, la paix, l'amour mutuel, régneront sans limites et sans tin; où ceux qui se

sont rencontrés et aimés sur la terre se verront réunis pouf ne plus jamais se séparer. Quel que soit le genre d'idéal que notre espérance ait placé dans le royaume éternel, — quand nous avons conscience qu'il est sorti de ce qu'il y a de plus élevé et de meilleur en nous, — nous pouvons lever les yeux vers lui avec confiance, nous pouvons le chérir comme notre plus précieux trésor, sans nous laisser troubler par le doute. Le monde à venir, l'univers invisible serait-il trop étroit pour contenir ce que notre âme est capable d'embrasser? Prendrons-nous cette injurieuse précaution de restreindre notre esprit et notre cœur, de peur qu'ils ne dépassent l'âme infinie du Créateur? A ceux qui nous demandent nos preuves , nous répondons avec une parfaite assurance qu'il ne s'agit pas ici de mathématiques , que nous sommes hors du domaine de la science, que d'ailleurs les sentiments de notre cœur sont des arguments tout aussi légitimes, tout aussi solides que les raisonnements de notre intelligence. Vous voudriez me défendre d'ajouter foi au sentiment sous peine d'encourir l'épithète malsonnante de mystique, et moi je ne vous permets pas de dépouiller l'âme humaine, de n'y laisser vivante que la seule raison. C'est arracher les. ailes de l'oiseau, sous prétexte qu'elles peuvent l'égarer et que ses pieds sont plus sûrs. L'homme non-seulement conçoit l'immortalité , mais encore il y aspire, il l'aime, il ne peut pas s'en passer : nous en concluons avec assurance qu'elle n'est pas une chimère , qu'elle ebt une réalité non moins certaine que si elle était visible et palpable. L'immortalité, en effet, n'est pas pour nous un luxe, mais un besoin, une nécessité ; sans elle, tout se rapetisse, tout s'obscurcit et s'étouffe dans les étroites limites de celte vie terrestre si courte, si incertaine, et le mot désespéré de Salomon : « Tout est vanité » , devient le sommaire de notre triste sagesse. Avec rimniorlalilé, tout se relève, tout s'agrandit; la moindre de nos actions, la moindre de nos paroles, a un retentissement indéfini, et nous en percevons l'étemel écho ; les ombres les plus noires s'éclairent ; la souffrance prend une signification et devient l'épreuve ; contre l'injustice nous avons un recours, contre la tristesse une consolation et une espérance ; le mot de désespoir disparaît de la langue de l'homme ; nous échappons tout d'un coup aux lois aveugles qui régissent l'aveugle matière; nous sommes, ce que nous avons couscience d'être, de la race de Dieu ; quelque chose de son esprit réside en nous, et il nous est donné, par la vertu de notre désir, de nos effbrts, de fortifier, d'accroître en nous cet élément spirituel ; greff'és à jamais sur la substance divine, nous vivons avec elle et comme elle, dans une communion toujours plus intime et plus glorieuse.

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