‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 4 sur 314 · PROMENADES ALPESTRES · texte numérisé non relu

PROMENADES ALPESTRES

Suite. — Voy. les Tables du l. XXIX , 1861.

Étendu sur l'herbe à l'ombre d'une pauvre maisonnette , épuisé de chaleur, de fatigue et de faim. Parti de Borniio à cinq heures; arrivé jusqu'ici sans rencontrer âme qui vive. Il m'a fallu un trajet extraordinaire pour être sorti des États d'Autriche sans avoir vu ni douanier, ni gendarme. Marché à la boussole et à vue d'œil; descente par une forêt parsemée de blocs gigantesques; bien gouverné, puisque me voici à mon but : \0$lena délia Rosa. Rêves trompeurs de mon imagination, ce n'est pas même un cabaret, puisque la porte est close! Ne pouvant faire mieux, je me répare par le repos en savourant le paysage. Courage et espérance, et reprenons notre marche jusqu'à YOsteria délia MoHa, à une heure au-dessus de celle-ci*

A la Motta, ainsi nommée de la belle montagne qni enclave à gauche le col du Bernina, portes ouvertes, mais buffet vide. Bien que tout le monde soit occupé aux foins, on a cependant eu pitié du pauvre voyageur. Repas singulier et peu rafratchissant : ni pain, il n'y en a pas; ni polenta, on n*a pas le temps d'en faire ; fromage de Gruyère et saucisson : miracle d'imagination pour transformer le premier en tranche de pain , et quelques potées de petitlait complètent le festin.

Contrée magnifique à étudier! il faudrait s'y fixer pendant un mois. Le Bernina est un foyer de glaciers digne d'être comparé au mont Blanc et à la Jungfrau : plus de 4000 mètres de hauteur! On voit de magnifiques champs de neige et de glace couronnés par des cimes qui ne doivent pas être inabordables. Nul doute que ces glaciers ne soient en voie de s'étendre : les montagnards sont bien payés pour le savoir, puisque leurs pâturages s'en vont. On affirme ici qu'il y a trois siècles, la vallée qui s'ouvre sur Pontresina, et que remplit aujourd'hui un si haut glacier en cascade, était presque entièrement dégagée. Variation digne du plus sérieux examen , et dont il faudrait s'appliquer à démontrer nettement l'authenticité ; elle s'accorderait avec les observations faites sur les glaciers de rOberland et aussi avec mes observations sur la limite ancienne des sapins. Urgence de recueillir, de comparer, de conclure. Nulle part le champ d'études ne paraît plus favorable qu'ici. Belle réciproque des observations faites ailleurs sur le développement des anciens glaciers : pour connaître l'amplitude de l'oscillation, ne faut-il pas joindre à la connaissance du maximum celle du minimum? Question eff'rayante de géographie physique à poser devant la Suisse et même devant l'Europe : Est-il vrai que les glaciers soient soumis à une loi de développement périodique, et sont-ils appelés à reprendre, un jour l'étendue que les moraines et les roches polies nous montrent avoir été occupée autrefois? Faut-il se représenter ces cantons, aujourd'hui si florissants, devenus un Groenland continental? Sans que la politique soit assez avisée pour s'en douter, la nature, par un mouvement insensible, pousserait donc les nations du Nord sur le chemin de leur décadence et préparerait une époque où les nations du Midi reprendraient prépondérance! Quelles suites terribles d'un phénomène méconnu et abandonné jusqu'ici h la surveillance des pâtres! Ces pensées excitées par la magnificence des sites, par l'air, la senteur des foins, la retentissante turbulence des eaux , n'ont cessé de m'obséder depuis que je suis en vue des glaciers : je veux , pour mes vacances prochaines, revenir au Bernina.

Au milieu de ces préoccupations sérieuses, intermède comique : un peu au-dessous du col, le lac Blanc, entouré du paysage le plus austère; un monsieur en habit vert à longues basques, boutons jaunes, chapeau noir, debout sur un Ilot : il pèche à la ligne! Sa passion a fait de lui un sectateur de la vie érémitique ; il peut bien dire avec le Psalmiste : Similis factm sum pelicano solitiidints. C'est un vrai pélican : il s'est construit sur le rivage un nid en pierres sèches, et peut-être quand le poisson mord bellement y passe-t-il la nuit. Je l'appelle; mais il ne me répond pas plus qu'Archimède au soldat romain : son hameçon l'absorbe. S'il y a des gens qui tuent le temps violemment, celui-ci préfère tuer le sien à petit feu. Il varie sans doute ses plaisirs en se transportant du lac Blanc au lac Noir : il y a, dit-on, des espèces de poissons difl*érentes dans l'un et dans l'autre. L'un des lacs correspond par l'Adda avec l'Adriatique, et l'autre par l'Inn avec la mer Noire, et la barre qui les sépare l'un de l'autre est si basse que souvent, noble communauté des deux mers! ils se confondent en un seul.

Et ici, je m'arrête et me demande si j'ai bien le droit de plaisanter : qui sait si mon pêcheur n'est pas un ichthyologiste dévoué, se consacrant à éclaircir le problème de savoir si la différence des espèces se rapporte à la dlff'érence des deux fleuves, l'un du nord, l'autre du midi, ou à celle des deux lacs, dont l'un, le Blanc, tire ses eaux des glaciers, et l'autre, le Noir, de l'infiltration des prairies? D'après son costume et sa tournure, il doit être Allemand, et j'en fais un professeur venu au Bernina pour la géographie zoologique , comme je voudrais y venir moimême pour la géographie physique. Sans trop croire à mon hypothèse, j'en tire seulement la morale que dans les jugements à vue d'œil , du sérieux au ridicule il n'y a souvent qu'un pas.

L'hôtelier me paraît disposé à me laisser philosopher toute la soirée. Toute la maison n'est occupée que d'une noce. Bonnes gens, belle gaieté, triste mariée.

La suite à une autre livraison.

L'homme n\i pas été placé sur la terre uniquement pour y vivre , mais pour y grandir, pour y déployer, selon les desseins de Dieu , les richesses et les forces de sa nature. GUIZOT.

Soyez comme le bois de sandal , qui embaume la hache qui le frappe. Proverbe indien.

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