‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 38 sur 314 · ET LE PAYSAN MUSEBEK · texte numérisé non relu

ET LE PAYSAN MUSEBEK

d'après une tradition populaire.

Charles XII était assis en silence dans sa tente devant Bender : le jeu d'échecs, les livres, ne pouvaient plus le distraire. Abandonné du monde entier, l'indomptable capitaine voyait le Turc lui refuser, dans sa détresse, jusqu'aux vivres nécessaires pour lui et les débris de son armée. En vain Dûring lui conseillait -il de céder à ses ennemis.

— Fuis devant l'adversité, lui disait inutilement Rosen ; à quoi songes-tu? Pourquoi rester à défier le danger? Retourne vers le nord, d'où, avec de nouvelles forces, tu pourras encore te jeter à travers les champs de bataille. ;

— Silence ! répliquait-il ; vous n'obtiendrez pas que je fuie en poltron devant ces chiens infidèles ; mon cœur, comme lo vôtre, regrette le nord; mais que je meure plutôt que de céder au bon plaisir d'Achmed.

(') Voy. El Museo universal, numéro du 9 juin 1861.

(■) La couronne de S\vynlhila est nécessairement un peu plus ancienne que celles possédées par notre musée. Ce Gis de Récarède monta sur le trône en 621 ; il mourut en 636.

(») Dictionnaire du commerce et de la navigation.

— Seigneur, tes gens crient famine , vint dire le conseiller Mùller; de quoi les ferai-je vivre aujourd'hui?

— Tuez les chevaux barbes du sultan Achmed , vous aurez de la viande, et voici, pour moi, mon dernier morceau de pain.

Le chancelier s'en alla en larmes. Bientôt on entendit tirer coup sur coup. Le roi leva ses yeux pleins de soucis et de regrets. Cependant, on avait épargné son cheval de selle et on le lui amenait; mais il prit un pistolet, et il en appliqua le canon derrière l'oreille de la noble bête. L'Arabie n'en avait jamais produit de plus belle.

— Ne tirez pas ! crient les oflSciers.

Il tire cependant et voit tomber le cheval expirant. Pendant longtemps son regard ému demeure attaché sur le cadavre, et il s'assied près de là, creusant le sol de son éperon et poussant de profonds soupirs.

En ce moment arrive, au trot d'un maigre bidet, un paysan en chapeau rond, vêtu d'un sarrau bleu usé et déteint.

— Bonne chance , crie Rosen ; ce doit être un Poméranien.

— Où trouverai-je le roi? demande le paysan.

Et il s'assied , essuyant la sueur de son front. .

— Il est là, près du cheval; avance sans crainte.

— Salut, noble roi; vous êtes bien mal ici!

Mais lui, levant les yeux :

— Qui es-tu? D'où viens-tu?

— Sire , je suLs un paysan du bourg de Conerow, prés de votre ville de Wolgast, au lointain pays de Pomérauie; je m'appelle Mûsebek et suis envoyé vers vous.

— Et qui t'a envoyé?

— Je vais vous le dire; ne vous en offensez pas. Nous étions là -bas trois paysans qui entendions avec douleur raconter que vous enduriez la faim : aussi avons-nous mis en commun le plus que nous avons pu. Moi, je suis monté à cheval et j'ai fait cette longue course. Dieu aidant, le voyage a bien tourné ; veuillez seulement ne pas mépriser l'offre d'un paysan.

Et, fléchissant le genou, il présente au roi trois rouleaux d'or.

Charles se lève; une larme coule de ses paupières :

— Voyez, mes amis, dit-il; ma noblesse ne songe plus à moi , et voici un paysan que son attachement amène jusqu'ici. Tout noble que Dieu t'ait fait, viens, que ton roi te donne l'accolade de chevalier ; agenouille-toi pour recevoir l'honneur que tu mérites. Et il avait déjà tiré son épée royale.

— Arrêtez , reprend le paysan ; que ferait un pauvre paysan parmi les gentilshommes? J'ai déjà bien assez de soucis du matin jusqu'au soir, et n'ai rien gagné que ce que je vous apporte. Je vous en conjure, cher roi, ne me donnez pas cette confusion; je serai content si vous prenez mon obole; je suis. né paysan, et, s'il plaît à Dieu, m'en irai de ce monde simple paysan.

Charles rentre son épée et , le regardant tristement :

— Je n'accepte pas un denier, si je ne puis m'acquitter. Le vieillard réfléchit :

--Eh bien , dit-il, prolongez le bail des fermes que nous avons cultivées jusqu'à ce jour.

Le roi ordonne au chancelier de tout apprêter. Son regard d'aigle étincelle; il arrache trois poils de sa barbe, les pose sur la cire encore liquide :

— Malédiction, s'écrie-t-il, à qui rompra ce sceau et cet engagement !

De la main droite, il pèse sur le cachet; de la gauche, frappe sur son épée.

— Aussi longtemps que subsistera un rejeton de ces paysans, aussi longtemps que la charrue passera sur le

sol de Conerow, aussi longtemps que régnera sur la Poméranie un prince portant Dieu dans son cœur, vous et les vôtres resterez dans vos fernaes francs et libres, pour «ipprendre aux âges à venir comment se paye la fidélité.

Plus de cent années- se sont écoulées, cependant la promesse royale est encore respectée. Les descendants des trois paysans restent dans leurs fermes francs et libres, et redisent aux âges reculés comment doit se payer la fidélité. (*)

riôre un oreiller, et à lui seul capable d'éteindre une chandelle par le temps le plus calme. (*)

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