TOMB XXX. —FÉVRIER
Ulinaal. Oui, Monsieur, soyez notre arbitre ; je le désire ardemment.
Eelhart. Eh bien, parlez tour à tour; ne vous interrompez pas Tun Tautre, et que ce docteur produise d'abord ses arguments. (Eelhart commence à dîner.)
UuNAAL. Ma thèse. Monsieur, la voici! Le soleil est immobile ; la terre tourne sur elle-même une fois en vingtquatre heures, et de ce mouvement naissent la nuit et le jour.
Raasbollius. Quelle impudence ! Tais-toi ! c'en est trop ! Que veux-tu dire avec ta terre qui tourne? Comment pourras-tu prouver une proposition si extravagante?
Ulinaal. La terre parcourt successivement les douze signes du zodiaque, et d'après le calcul de nous autres astronomes, cette course s'accomplit dans l'espace précis d'une année. Elle commence au mois de mars dans Aries, ainsi que l'a démontré le grand Copernicus.
Raasbollius. S'il en est ainsi, Copernicus était le plus sot de tous les sots. Et pour rendre ta folie manifeste à ce brave monsieur, je démontrerai , moi , que la terre ne peut pas se mouvoir, par ce seul fait qu'elle est un corps inerte.
UuNAAL. Eh bien, brute! la lune, que nous voyons tourner autour de la terre, n'est-elle pas aussi un corps inerte?
Raasbollius. Oui, mais non point de même nature que la terre, l'ami! Écoute, je vais t'expliquer cela : la lune est un corps, oui, mais léger comme une plume, et c'est pour cela que chaque mois elle fait aisément sa rotation, et il en est de même du soleil ; tandis que la terre est forcée , par
MAGASLN PITTORESQUE.
sa pesanteur même, à rester dans le centre. Si tu jettes une ( pierre en l'air, ne vois-tu pas qu*elle retombe aussitôt sur i la terre, son centre? Eh bien, cette pierre ne devrait-elle pas s envoler vers le soleil si c'était lui qui fût le centre? ^
Ulinaal. Balivernes! tu ne me berneras pas ainsi. L'air renvoie cette pierre vers la terre, son origine, parce qu'elle fait partie du corps terrestre; mais elle lourne en même temps avec tous les anneaux de Tair qui emportent la terre dans sa rotation.
Raasbollius. De ma vie je n'ai vu animal plus stupide que toi! Ne voilà-t-il pas maintenant que l'air tourne avec la lune et la terre en même temps! Ce que tu viens de dire du mouvement de la tefre est absolument ce qui est vrai pour le soleil. Ton argument est absurde. Ne crois- tu pas ce que tes yeux voient?
Ulinaal. Nous croyons voir le soleil se mouvoir, mais ce n'est là qu'une illusion. Fais attention à ceci * quand nous voyageons dans le coche d'eau, il nous semble que nous restons immobiles, tandis que le rivage, les arbres paiSnissent se mouvoir. C'est bien nous cependant qui sommes en mouvement.
llAASBOLLius. A-t-ou jamais entendu pareille ineptie?
Ulinaal. Ce n'est pas là une réponse.
Raasboluus. Eh bien , pour renverser d'un seul coup ta thèse, je vais tracer ici une fig»re mathématique. {Avec un grand morceau de craie , il tire un cercle sur le plancher.) Voilà un cercle. Or c'est une vérité fondamentale que tous les mathématiciens mettent le point au milieu. Ne conviens-tu pas de cela?
Ulinaal. Oui.
Raasbollius. A qui donc voudrais-tu faire croire, triple sot , que la terre , qui est au centre , puisse tourner à la circonférence? (Il prend sur la table un plat, et le pose sur le cercle.) Le point est la terre. Et voici le soleil sur le cercle. Il en est de même dans le ciel.
FiLiPYN. Oh! oh! prenons garde qu'ils n'en viennent à manger le soleil.
Ulinaal trace de son côté un autre cercle et place le jambon au milieti. Donne-moi la craie. Voici le soleil au centre du cercle.
FiLiPYN inquiet. La peste soit d'eux et de leurs soleils !
Ulinaal pose la bouteille au bord de son cercle. Tais-toi ! Voici la terre.
Raasbollius place une bouteille au milieu de son cercle. Voici la mienne !
FiLiPYN. Quelle stupidité!
Ulinaal. Et où mets-tu maintenant la lune?
Raasbollius. Pour marquer sa place, il faut que je tire ce nouveau petit cercle autour de la terre, qui est le centre.
FiLiPYN. Je le vois venir ; il va nous prendre encore un de nos plats!
Raasbollius place un plat sur le cercle dont il a entouré la botUeille. Voici la lune !
Ulinaal tire un cercle autour de la bouteille et pose à côté un petit plat. C'est ici sa véritable place!
Raasbollius. Ma lune fait sa révolution autour du centre, et la finit en trente jours.
UuNAAL. Ma terre commence à tourner et entraine la lune, en commençant par ce signe du zodiaque.
FiLiPYN. Messieurs, calmez -vous, je vous prie; si toutes les autres planètes vont aussi prendre leur course, il ne nous restera plus rien à boire ni à manger. Permettez , messieurs les docteurs , permettez que je dise deux mots à cette planète. (// prend une des bouteilles et boit.)
Raasbollius. Mon système a été découvert par un savant qui ne le cédait à personne au monde. C'était un des sages de l'Egypte,
Ulinaal. Oui, Ptolémée! Mais mon ami, mon maître à moi, c'est le vaillant Copernicus, un homme prodigieux !
FiLiPYN. Je bois à la santé de tous les deux, quoique je ne les connaisse ni l'un ni l'autre.
Raasbollius. Mais enfin, docteur ignare, comment me convaincras-tu ?
Ulinaal. D'un seul mot, Raasbol : suppose une seule éclipse, et ton soleil est perdu.
FiLiPYN. Bravo! Voici l'éclipsé, et au diable tous vos systèmes ! (Filipyn remet les plats et les bouteilles sur la table.)