FUNÉRAILLES DUN LAMA
Funérailles d*un prêtre thibétain. — Dessin de Fooiquier, d*après Pallas.
Nous sommes en pays russe, chez les Kalmouks, dans 1 lama de la horde, — un grand prêtre qui relève directcle steppe de Sarepta, qui s'étend à Test d'Astrakhan. Le | ment du grand lama du Thibet, — est mort hier. Aujour- ToME XXX. — Mars 1862. . 9
MAGASIN HTTORESQLi:.
d'hui, les prêtres brûlent son corps, comme il convient pour un si grand personnage : cet honneur est réservé chez eux aux prêtres et aux princes. Le successeur attise le feu. Vous le reconnaissez au diadème à cinq pointes qui orne sa tête. Le peuple, curieux d'un spectacle qu'on veut lui cacher, a fait des trous à la tente, et il regarde au travers.
Hier, dés que la nouvelle de la mort du vieillard s'est répandue dans la foule , les prêtres de la horde sont accourus pour lui faire honneur, et aussi pour toucher chacun sa part de l'héritage. En une demi-journée, il en est arrivé soixanle-dix. Les principaux ont reçu déjà des chevaux, avec ou sans selle, et les autres des moutons, du bétail de toute espèce , et des objets mobiliers.
On a décidé aussitôt que la cérémonie aurait lieu sur une colline sablonneuse, nommée le Moo-Chammoiu\ qui domine le steppe , et n'est éloignée de la tente du défunt que de quelques centames de pas. Tous les profanes ont été écartés; les prêtres ont mesuré et orienté avec soin la place où le corps serait brûlé. C'est un espace quadrangulaire, dont les côtés regardent les quatre points cardinaux. Cela fait, ils se sont mis activement à l'ouvrag«.
Les voilà qui creusent la terre. Ils établissent d'abord la base du foyer, et font des conduits qui serviront à introduire le bois et à laisser pénétrer l'air. Ils recouvrent le foyer en construisant par-dessus un mur horizontal en briques. Ils élèvent tout alentour quatre pans de mur, qui seront fermés plus tard par en haut. C'est un four qu'ils ont construit, un four chauffé par-dessous, mais dont l'àlre a une ouverture qui y laisse entrer la flamme et la fumée. Le corps qu'on y mettra sera cuit au four par la chaleur du foyer inférieur, et, en même temps, desséché par la flamme et la fumée qui l'envelopperont.
Il faut essayer le four. On y introduit par en haut un trépied en fer, soutenant un cercle du même métal, dans lequel un homme peut passer, et qui soutiendra le coi*ps au milieu des flammes. Un prêtre descend dans le four. 11 entre dans le cercle de fer; il s'accroupit les jambes repliées sous lui. Les mesures ont été bien prises. Le lama tiendra facilement dans le four.
Déjà , dans la hutte du mort, les cérémonies funéraires ont commencé. De^ prêtres, accroupis en cercle autour du cadavre, font des prières avec ferveur. Le lama est assis sur \\n trône, revêtu de son costume de cérémonie, enveloppé dans les grands plis de son vêtement jaune. Il a sur la tête sa couronne jaune , à cinq pointes qui cachent son front. Le nom de cette couronne rappelle les montagnes du Thibct, d'où est venue la religion des Kalmouks ; c'est le bonnet des montagnes (jamon choubzousim). Les mains jointes, les jambes repliées sous lui, le vieillard semble être en prières. Il a cet air de grandeur que donne la mort, lorsqu'elle ne vient que de frapper. On croirait qu'il mé(|ite, qu'il regarde encore avec bonté les siens, qu'il a quittés pour toujours.
Le peuple entoure la tente, respectueux, mais impatient de voir. Enfin, on permet à quelques-uns de pénétrer. Ils entrent la tête nue; ils s'agenouillent devant le lama, et portent sur leur front les plis de son vêtement. Mais il en vient d'autres, il en vient toujours. Pour en finir, le nouveau lama sort de la tente, tenant à la main le chapelet du défunt. Il l'impose sur la tête aux fidèles. Puis, quand il voit qu'ils sont trop nombreux, et que la journée ne suffirait pas, il lève son chapelet sur les têtes du peu|)lc. Il les bénit tous à la fois, et ensuite il rentre dans la tente, pour reprendre ses prières. Cependant, tous ceux qui n'ont pas feu le bonheur de voir le mort circulent autour de la tente, poussant des gémissements, disant leur chapelet, et s'a-
genouillent devant l'entrée en prononçant les paroles sacrées : (hn ma ni pat me chting.
Le reste des prêtres s'est réuni çà ^t là en cercle. Ils sont fort agités, trés-inquiels de ce qui va leur advenir. Enfin , une députation du nouveau lama vient leur communiquer le testament de l'ancien! Le bétail et le mobilier leur sont partagés, à chacun suivant sa dignité. Ils apprennent en même temps que le chef de la horde a affecté aux frais des funérailles et aux gratifications à distribuer au clergé une somme de six cents roubles.
Ils vont en corps inspecter le four. Ensuite, ils se dirigent, le nouveau lama en tête, vers la demeure du défunt. Déjà les quinze prêtres administrateurs ont revêtu le costume de leurs fonctions. C'est d'abord le bitchan majak, cette chemise qu'on porte sur la peau , et qui forme une sorte de jupon retenu en haut et en bas par une ceinture très -lâche. Puis, par -dessus, le chubi choubzousoun , courte chemise rouge, sans manches, et ouverte sur la poitrine. Enfin, le jika majak, rouge, et qui retombe à grands plis, en se rattachant au corps par une ceinture rouge qu'on ne serre pas. Quant au nouveau lama, if ne porte encore qu'une chemise rouge à manches courtes, retenue par ui^ large écbarpe jaune. Il ne reste plus maintenant à chacun qu'à prendre son manteau. C'est une grande pièce carrée, en soie, avec une large bordure jaune; elle est bariolée au milieu par une série de carrés alternativement jaunes et rouges. Deux des coins de ce tchengichoubzousoun sont attachés sur la poitrine. Il serre les épaules et flotte par derrière, donnant à ceux qui le portent un air singulier et presque sinistre.
On a remis au nouveau lama un petit pot en métal, d'un beau travail, qui est rempli d'eau bénite, et une belle plume de paon , qui lui servira de goupillon pour asperger les assistants. Le mort a été mis dans une bière. La procession sort de la hutte, le grand lama en tête, derrière lui le maître de théologie, puis le corps porté par huit prêtres, et enfin cinq prêtres qui agitent des clochettes, deux qui portent de longs tambours en cuivre, quatre autres qui frappent sur des tambourins, et deux jongleurs. Le cortège s'avance au milieu d'un tapage a!îsourdis^ant. La foule l'accompagne, et le lama, tout en marchant, l'asperge J'eau bénite avec sa plume de paon.
Nous voici arrivés. Comme les cérémonies funèbres doivent être accomplies dans le plus grand secret, on a dressé une tente autour du four, et on écarte les profanes.
Les prêtres musiciens se sont rangés en cercle devant l'entrée. On se hâte d'introduire le corps dans la tente. On le dépose sur le trépied, on lui enlève sa couronne et son vêtement flottant, qu'on remet au nouveau foroa. Le cortège ira plus tard porter chez lui ces objets sacrés, avec grande pompe et musique.
Le corps est introduit dans le four. Deux barres de fer, scellées aux murs ; soutiennent le cou , et empêcheront le cadavre de s'affaisser au milieu des flammes. Ensuite , on ferme à moitié le haut du four avec un chaudron renversé et sans fond. Le nouveau lama va s'asseoir sur un beau coussin, du côté de l'ouest. Il a sur son front la couronne du défunt, et il s'enveloppe dans un grand manteau jaune.
Sur son ordre, on met le feu. La flamme s*élève; bientôt elle monte à une quinzaine de pieds. La chaleur devient insupportable et le cercle s'élargit. Chacun va se réfugier vers les murs de la tente. D'où vient que le lama reste seul tout prés du feu , avec un prêtre qui lient devant sa figure un écran? Vous ne devinez pas? Voyez ce chaudron qu'il a à ses pieds : il contient un mélange de beurre, de graisse et de résine, que le lama doit verser lui-même sur le feu^ pour brûler mieux et plus vite sou
prédécesseur. Si lui-môme il rôtit un peu, il est dans l'exercice de ses fondions, et ne reculera pas.
Cependant les prêtres agitent les sonnettes qu*ils tiennent tous dans la main gauche. Us prient, ils chantent, ils gémissent, ils font, avec accompagnement de tambour, de clochettes, un bruit assourdissant, qui cesse seulement de temps à ciutre, quand le lama ou le théologien prend la parole et fait un sermon. Us battent des mains, font claquer leurs doigts, les tirent et ensuite les posent les uns sur les autres, en roulant les yeux, en faisant des grimaces et des contorsions.
On entretient pendant trois heures un feu d'enfer, si ardent qu'il enlève et laisse à peine sentir Todeur des chairs consumées. Ensuite on se retire.
Le four se refroidit pendant la nuit, et, le lendemain matin , on le démolit pour en retirer les restes du saint.
C'est quelque chose d'affreux. Pas de cendres, mais un, gros charbon qui, tel qu'une momie, a conservé la forme humaine. Les prêtres sont obligés de le briser pour s'en partager les morceaux. Alors arrivent les pauvres gens, qui recueillent les miettes, si petites qu'elles soient. Ils attribuent à ce charbon qui fut un homme des propriétés merveilleuses; ils l'emploient comme médecine dans leurs maladies.
On rase eriluite le four, sans y laisser pierre sur pierre, et on aplanit le sol. Tous les matériaux sont chargés sur un char : ils seront jetés dans le Volga. Seulement, des marques sont placées aux quatre coins du four, et, plus tard, lorsque la horde revient de son émigration annuelle sur les rives du Volga, on construit, sur l'emplacement qu'on retrouve, une petite chapelle en pierre entourée d'un fossé.
CE QU'ON VOIT SUR UN CHEMIN DE FER
Soite. — Voy. p. 19.