DE L'AUMONE MORALE
Voy.t XXIX, 1861,p. 86.
Vous savez tous* ce que c'est que l'aumône ; mais il en est de plus d'une sorte : il y a celle du morceau de pain, du vêtement et de la pièce de monnaie ; il y a celle aussi du bon conseil, de l'exhortation, de la consolation, et au besoin de la charitable réprimande. Il en est de même du don : il y a celui qu'on fait de son or, de son argent, d'un bien tout matériel, et celui que l'on fait de sa science, de sa sagesse, de son amitié, de son amour, du meilleur de son âme. A ce compte tout le monde peut donner, le pauvre comme le riche, le petit comme le grand, la plus humble des créatures comme la plus éfevée. Il suffit pour eela d'être pourvu de ces biens intimes et personnels dont l'esprit seul dispose, parce que seul il les possède, et dont la bonne volonté est la source abdhdante.
j II faut estimer en soi-même principalement ce que l'on sera. A. C.
DANS UN GRENIER
NOUVELLE
Fin. — Voy. p. 3i, 43, 50.
Arie est agenouillé devant son Atre de pierre. Il y a un instant, il faisait encore quelques efforts pour réussir; maintenant il reste immobile et regarde fixement ce qui brille sur les pierres... c'est une étoile... une belle étoile! loin, bien loin !... et qui paraît s'éloigner toujours et toujours diminuer. Le ciel est noir tout autour d'elle. — PIhs rien... l'étoile a disparu!
— Mon Dieu, Arie! mais fais donc du feu! s'écrie la femme qui grelotte.
-Du feu!... oh! c'est vrai.
Il a failli s'endormir. Et le tison dont il ne reste qu'un fragment à peine gros comme le bout du doigt! Comment faire?
D'où vient ce bruit? C'est l'enfant malade qui s'agite sur son matelas.
Un rayon de lumière traverse la tête délirante d'Ario. — Il peut encore se lever, gagner en chaneelant la coucIuî de son plus jeune enfant ; et, avec une force inexplicable, il déchire le matelas aux pieds de son Willem. De la fougère sèche !
11 en prend une poignée et retourne à rétmcelle; brise
(*) Conseils et allocutions adressés à des enfants d'ouvriers et à leurs familles dans des distributions de prix d'école de village, par M. Ph. DamiroD.
bien prudemment cette parcelle de feu , pulvérise Therbe sèche et la pose par-dessus. Voyez comme elle pétille. Que d*étincelles!... Arie souffle maintenant de toutes ses forces. La flamme brille enfin! — Dieu! on a du feu !
Une lueur rougeâtre éclaire les ténèbres du grenier.
Arie aperçoit ses bien-aimés; mais comment? Hanneke à moitié vêtue! la vieille roide comme une morte! Il jette lie nouvelles fougères sur le feu. Elles pétillent, elles flamlient. Les pierres sifflent. — Quelques débris des tiroirs sur le bl^asier. La flamme augmente.
— Merci, mon Dieu! s'écrie Hanneke en pleurant de joie.
Toutefois cette fumée est étouffante ; il faut absolument lui trouver une issue.
Arie ouvre la porte du grenier. — On dirait que ses forces lui sont revenues. — Il frictionne la vieille endormie, la secoue, et, tandis qu'à moitié réveillée elle oppose de la résistance, il traîne son fauteuil auprès du feu. — Le reste de la famille s'en rapproche en môme temps. — La vieille dit tout bas qu'elle aurait préféré rester au lit. Un instant après, elle pousse des cris déchirants.
— Oh! que je souff're! que je souffre! Pour l'amour de Dieu , faites venir le médecin !
Les pauvres époux chancellent déjà sous la douleur physique. Ils ne peuvent que songer en frémissant au terrible coup qui les a frappés, à Thorrible position où ils se trouvent avec tout ce qu ils aiment : leur enfant malade , leur tendre nourrisson , leur vieille mère presque percluse. — Ils ne peuvent que penser aux malheurs qui les attendent encore.
Et cette question traverse sans cesse leur cerveau affaibli : « Dieu est-il vraiment un père? un père plein d'amour? »
Hanneke chasse avec eff'roi cette dernière pensée.
Elle prie, — et c'est tout ce qu'elle peut dire :
— Père tout-puissant!
Et en répétant ces paroles, le cœur serré, elle presse ses mains l'une contre l'autre , comme si elle tenait la main du Père qu'elle implore. Cela la fortifie. — Maintenant qu'efle a prié, elle pourra encore se rendre utile aux siens. Elle a monté, dans l'après-midi, le panier au pain et la cafetière pleine, afin de réconforter Arie quand il reviendrait.
Elle n'avait alors aucune idée de la possibilité que l'eau arrivât avec une telle violence, une telle rapidité. Elle .ivait espéré pouvoir facilement monter au grenier tout ce qui était encore nécessaire. Combien elle s'est trompée ! La cafetière , à laquelle elle n'a plus songé et qu'Albert a cachée dans un coin , frappe en ce moment ses regards. — EHe en chauffera le contenu sur le feu.
A peine l'excellente femme a-t-elle atteint la place où est la cafetière, que des cris perçants se font entendre. Mon Dieu! qu'arrive-t-il encore?... C'est la petite Gertnide, debout entre les jambes de son père, qui trépigne et recule en hurlant de douleur; ses cris lamentables eff'rayent l'enfant malade : Mariette, qui jusque-là a tranquillement et chaudement reposé , se réveille et se met à pleurer. — I^s pauvres parents sont hors d'eux-mêmes. Albert a peur; il n'y a pas jusqu'à la vieille qui, pendant quelques minutes, n'oublie ses propres maux.
— La chaleur après le grand froid lui aura fait du mal, dit la^roère, tandis qu'elle accourt vers la petite fille.
Les membres du père sont tellement roidis, qu'après s'être courbé pendant quelques instants il ne peut plus se redresser. Il engage la petite à se tenir tranquille, parce que cela ne peut manquer d'aller mieux tout à l'heure. — Mais la mère est déjà là. — Elle saisit par ses petits bras l'enfant qui crie convulsivement, l'enlève et regarde... Grand Dieu! La flamme jaillit à l'endroit où elle se tenait! Ses pied» et ses jambe« sont couverts de brûlures!
I Oh î les cris de cette pauyre petite déchirent le cœur ! — Et les autres enfants qui crient avec elle ! Et cette infirme
[ à cheveux blancs qui se lamente!... Et ces flammes qui
i dardent entre les fentes du plancher!
' Oh! il y a de quoi en perdre la tête!
Hanneke se -liAte , mais avec prudence , de retirer à la pauvre enfant ses bas et ses souliers roussis ; puis elle couvre de sa jupe les pauvres petits pieds endoloris.
— Allons, chérie, tais-toi ; tais-toi, mon amour. Mais, Arie, éteins donc ! nous allons tous brûler!
Brûler! Brûler, lui et tous ceux qu'il aime!
— Dieu! que t'ai -je donc fait pour que tu nous frappes ainsi?
Et alors il se pose cette question en lui-môme : « Chacun n'a-t-il que ce qu'il mérite? »
Le feu ardent qui a disjoint les pierres mouillées a sans doute pénétré jusqu'au plancher, et s'est communiqué an bois. Voyez cette langue de feu , comme elle serpente et s'avance !
— Arie! crie la femme d'une voix stridente qui couvre les pleurs et les gémissements des enfants; Arie, éteins donc, avant qu'il soit trop tard!
Éteindre? — Certes il y a assez d'eau pour cela, bien assez. — Elle arrive au dernier degré de l'échelle. — L'homme fait encore un effort, lors même qu'à chaque mouvement il lui semble que ses membres vont se briser. — Avec une planche, reste du tiroir, il pousse jusqu'à la porte les tisons pétillants et les pierres- rougies.
Écoutez le bruit que cela fait en tombant : l'eau siffle et bouillonne.
« Merci, mon Dieu! » — Vous voyez, il rend jçrâces encore. — «Merci, mon Dieu! » — H a pu détourner le danger.
Il se dépouille des sacs vides avec lesquels il s'est un instant préservé du froid, les plonge dans l'eau, et les passe à plusieurs reprises sur le plancher. Tout est éteint ! — Tout!
Tout est éteint! Mais, pauvres gens, elle est éteinte aussi la lumière qui éclairait votre lugubre prison ! Il n'y est plus, ce feu qui seul vous rendait le froid supportable!
Tout est éteint! Le vent qui s'élève, âpre et glacé, souffle violemment contre les carreaux de la lucarne, et pénétre çà et là, entre les tuiles mal jointes. — Et plus tard...
Mais non. — Qui peut désirer la description de la nuil qui va suivre? — Qui se sent le courage, si ce n'est en imagination , de veiller pendant cette terrible nuit avec Hanneke, tandis qu'elle lutte contre le 'sommeil pour soigner ses enfants bien-aimés?
Non, non! votre cœur se briserait si vous pouviez entendre les cris et les lamentations qui retentissent sans relâche dans le grenier; au moment surtout où les parents, se faisant violence, obligent la petite Mariette à garder autour de ses jambes de la ouate qui s'est trouvée dans un des tiroirs et dont, pour son bien, on couvre ses brûlures.
— Père, dit-elle, pourquoi fais-tu encore du mal comme cela à ton enfant?... Père, oh! dis, pourquoi?
Le jour s'est levé dans son âme.
Fait-il souffrir cette enfant pour le plaisir de la tourmenter? Ne le fait-il pas pour son bien, pour son soulagement?
— Dieu éprouve par amour, dit-il.
Et ces paroles changent l'aff'reux grenier en un trniph' de paix.
Et cette nuit pleine d'épouvante est lentement arrivée à
sa fin, et les premières lueurs du matin qui, hier encore, coloraient le blanc tapis de neige sous lequel dormaient les champs, éclairent aujourd'hui une large et effrayante étendue d'eau. — Mais voyez : le soleil est levé maintenant, et, comme hier, ses gais rayons empourprent ies diamants de glace de la lucarne d'Arie Dalhof.
Qu'est-ce donc que ce point noir, là-bas? Est-ce un oiseau de proie qui plane sur les flots?... Ce n'est pas le vol d'un oiseau. — Cela s'approche lentement, — bien lentement. Vous commencez cependant à distinguer... Non, vos yeux ne vous trompent pas.
— Arie Dalhof! Arie Dalhof! si tu existes encore dans ton grenier, si tes sens ne sont pas complètement engourdis, lève-toi! Vole à la lucarne ! ouvre-la, — brises-en les carreaux!
Homme, femme, enfants, la vieille! ils viennent! les voici! Oui, regardez donc! les voilà qui viennent vous
délivrer! Écoutez le bruit des rames; écoutez le son de ces voix! Pauvres gens abîmés de fatigue, à moitié morts, réjouissez-vous! réjouissez-vous! voici la délivrance ! Créatures éprouvées, bénissez Dieu! car voyez : le malheur de votre maison, la désolation des lieux que vous habitez, seront un bien pour vos Ames, ainsi qu'un appel à la charité chrétienne de tous vos frères de la Néerlande.
UNE ESTAMPE SEDITIEUSE.
Ceux de nos lecteurs qui sont le plus avancés dans la vie peuvent se rappeler un temps où c'eût été une grande témérité de publier dans un journal cette estampe, en apparence si parfaitement inoffensive. Quel siyet plus innocent, à première vue, qu'un vase funéraire et des saules qui l'ombragent? Mais, en regardant bien les profils du
vase et des branches, on retrouve des portraits qu'à cette lointaine époque on n'eût pas exposés en public, fût-ce sur une tabatière, ou môme possédés chez soi, sans se rendre suspect.
Vers 1817, un soif d'hiver, comme nous étions assis autour de la table, écoutant une lecture que nous faisait mon père„ nous vîmes entrer un officier de Tempire, ami de notre famille. Il était sérieux, un peu roide, et sa redingote était boutonnée jusqu'au menton, selon son habitude. Il répondit à peine à notre bonsoir. Je lui présentai une chaise ; il l'approcha plus près de la table, s'assit, et nous fit un geste de la main et des yeux qui voulait dire tout à la fois : « Silence et discrétion. » Il y avait dans sa physionomie quelque chose de plus mystérieux qu'à l'ordinaire. Chacun de nous s'attendait à uge nouvelle extraordinaire ou à l'apparition de quelque chanson ou brochure bonapartiste. Notre surprise fut grande lorsque le brave capitaine se mit à dévisser gravement la pomme de sa canne. Cette pomme était en buis et n'avait point une forme particulièrement agréable. Le vieil officier prit un de nos cahiers en papier blanc , le plaça à une certaine distance de la lampe, puis posa dessus le petit morceau de
TjiofrafkiiétMal,nio
bois tourné. On n'y comprit rien d'abord, et je ne sais s'il s'apprêtait à rire où à s'étonner de notre peu d'intelligence. Ce fut mon jeune frère qui le premier s'écria : «Ah! voyez donc! La figure de Napoléon!» En effet, les ombres projetées par les profils sinueux de la pomme de canne reproduisaient très-nettement et très-fidèlement la figure classique de l'illustre exilé. La physionomie du capitaine s'illumina, et des larmes vinrent à ses paupières : « Nous le reverrons ! » murmura-t-il d'une voix sourde, et il chanta le refrain d'une chanson bonapartiste alors fort à la mode. Pendant tout le reste de la soirée, il fut très-* animé, et nous prouva par toutes sortes de bonnes raisons qu'avant six mois la grande armée prendrait sa revanche de Waterioo. Quelques semaines après, il n'y avait pas dans la ville un ancien soldat qui n'eût le petit morceau de bois tourné au bout de sa canne ou de sa pipe. Puis un jour vint une panique , et personne ne vit plus ombre du petit morceau de bois.
Nous aurions volontiers donné ici l'esquisse d'un de ces petits jouets politiques, mais il ne nous a pas été possible d'en trouver un seul. Ce n'est pas à Paris que ces sortes de choses se conservent le mieux.
■t la v-lMl-Ciruii. M.