‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 50 sur 314 · LES TASSES DE MA GRAND'MERE · texte numérisé non relu

LES TASSES DE MA GRAND'MERE

NOUVELLE

Une après-dînée de janvier, M. Brissot et son vieil mi Duperret venaient de passer de la salle à manger dans un moelleux petit salon meublé avec goût. Deux bons fauteuils les attendaient au coin de Tàtre, et un domestique les suivait portant le café, qu'il plaça sur un guéridon près de la cheminée.

Tout en savourant avec nn sourire de satisfaction le moka brûlant, M. Duperret regardait sa tasse avec un intérêt d'artiste. Un peu renflée vers le milieu , elle se rétrécissait légèrement vers les bords, de manière à rappeler la forme gracieuse d'un calice entr'ouvert. La matière en était transparente, et les dessins, bizarres et irrégulièrement disposés, offraient aux yeux une agréable combinaison d'harmonieuses couleurs.

— Voilà de charmantes tasses, dit-il, quoiqu'elles ne soient pas d'une mode très-ancienne; dans cinquante ans, elles auront plus de valeur encore.

— Je ne les verrai donc pas à leur apogée de gloire , répondit en souriant M. Brissot;' mais je puis bien vous assurer qu'en aucun temps elles n'auront pour personne tout le prix qu'elles ont à mes yeux.

— C'est un souvenir de famille,' sans doute? dit M. Duperret. ,

— En effet, elles me rappellent -quelques ••unes des scènes les plus heureuses de nvt>n enfance ; mais, de plus, je leur dois d'avoir un jour renoncé à un mauvais dessein, légitime peut-être aux yeux du monde, condamnable certainement à ceux de Dieu, et qui, si je ne l'avais pas abandonné, serait aujourd'hui pour moi une cause amère ôo regret. Vous comprenez combien ces petites tasses doivent m'étre précieuses. Leur vue aurait pour moi un granil charme, lors même quelles n'auraient aucune beauté.

— En vérité, mon ami, vous excitez ma curiosité. Sera'it-ce trop mdiscret'de vous demander^quel rapport moraj si intime pfeut exister entre ces tasses et vous? •

p Voy. t. m , 1835, p. 36.

— Je vous le dirai très -volontiers, au risque de vous paraître puéril et bien peu esprit fort.

-— Que vous importe? dites toujours.

— Ces tasses appartenaient à raa grand'mére, qui habitait la même maison que nous. Chaque dimanche, après le diner, nous montions prendre le café chez elle. C'était un plaisir pour mon frère et pour moi : ce jour-là on nous accordait la faveur d'une demi-tasse, et notre grand'mére nous passait toutes nos fantaisies. Nous abusions un peu, je ci'ois, de son indulgence : on lui reprochait de nous « gâter » ; mais c'est un mot dont le sens n'est pas toujours très-bien compris. « Gûter » un enfant, c'est faire naître ou laisser se développer en lui des vices, et notre chère aïeule n'avait, après tout, de complaisance que pour des caprices bien innocents : son cOeur était si bon, son Ame si élevée, sa vie de si bel exemple, qu'on ne pouvait que s'améliorer en vivant près d'elle, et assurément elle exerçait une plus heureuse influence sur nous par son abnégation constante que si elle nous eût centristes par de continuelles remontrances a propos d'enfantillages ; jamais je n'ai entendu sortir de sa bouche quoi que ce fût qui ressemblât à un sermon. Une grand'mére supérieure et tendre est peut-être la femme à laquelle on songe avec le plus d'attendrissement à toutes les époques de la vie. J'ai compris depuis que ce devait être une femme remarquablement douée; mais alors c'était « ma grand'mére », et c'était assez pour qu'elle eût tout mon cœur et mon respect. Sa taille était petite, ses mouvements prompts; ses cheveux me faisaient l'effet de fils d'argent, et ses yeux du ciel aux jours de beau temps.

Lorsque nous entrions le dimanche dans son appartement, nous la trouvions au petit salon, assise devant une table sur laquelle , de temps immémorial , reposaient c^ cabaret et ces tasses qui semblaient nous attendre aussi. Mon frère et moi, nous nous emparions de chacune de ses mains, de chacune de ses joues; nous l'embrassions de toutes nos forces, notre excellente grand'mére, et nous nous postions tous deux , comme à des places d'honneur, do chaque côté de son fauteuil pour boire notre café , qui aurait perdu tout son parfum si nous l'eussions pris loin d'elle.

Après cinquante longues années, comme son image se présente encore vivante à mon souvenir ! Je la vois toujours dans sa robe de soie puce, avec son bonnet de dentelle et sa fraise d'une éblouissante blancheur, tenant dans sa main petite et vive la cafetière que voici ! Que je me le rappelle bien ce salon aux trois croisées, aux meubles antiques et lourds que nous traînions autour de la chambre, comme si c'eût été une voiture à deux chevaux. Que nous avons feuilleté souvent les bouquins contenus dans sa bibliothèque à rideaux verts ! Que d'heures passées à contempler les vieilles gravures représentant d'autres siècles et d'autres mœurs ! Je ne puis jamais penser h ces heureux dimanches de mon enfance sans que mes yeux se mouillent à la fois de plaisir et de regret.

J'avais environ quinze ans, mon frère en avait treize, lorsque mon père fut nommé professeur i ***. Il hésitait à accepter cette place, quelque honorable qu'elle fût; il lui coûtait de quitter sa ville natale, ses nombreux amis, mais surtout sa vieille mère , car il n'osait pas l'engager à nous accompagner, sachant qu'«\ cet Age les habitudes ne se brisent pas impunément. De sou côté, ma grand'mére, malgré le vide immense que sa famille allait faire autour d'elle, comprenant bien les avantages de la nouvelle position de mon père pour nous deux ses bien-aimés, fut la prenjjére à le presser de l'accepter.

Elle promit d'iulleurs de nous venir voir aussi souvent qu'il lui serait possible, et, montrant un visage non pas

! résigné , mais en apparence joyeux , élk nous entretint I du bonheur qu'elle aurait à apprendre les succès de ses j petits-fds, qui travailleraient, pour l'amour d'elle, à de- I venir des hommes distingués, et qu'elle serait fiére d'embrasser à leur retour. Elle fit si bien que le départ fut I résolu. En nous serrant dans ses bras, et nous regardant avec des yeux remplis de larmes, elle souriait encore et nous encourageait, comme si c'eût été nous qui eussions le plus besoin de courage. Héroïque et tendre cœur, combien de force elle trouvait dans sa tendresse !

Je ne vous entretiendrai pas des années qui suivirent notre installation à '**. Ma grand'mére n'y vint point, comme elle l'avait promis; elle avait été atteinte d'une légère attaque de paralysie,* et, quoiqu'elle s'en fût bien remise , elle avait conçu une sorte de frayeur A l'idée d'un si long voyage. Mon père alla deux fois la visiter; pour nous, d'année en année nous espérions la revoir; mais le temps vint où l'on nous envoya terminer nos études A Paris ; on nous avait dit alors : « Nous nous reverrons tous aux vacances. » Nous étions absents déjà depuis dix-huit mois, lorsque nous fûmes rappelés en toute hâte près de notre père. En arrivant, nous le trouvâmes à toute extrémité, et, peu de jours après, nous apprîmes aussi la mort presque subite de notre pauvre grand'mére. Nous eûmes ainsi à pleurer a la fois les deux êtres que nous aimions le plus au monde. Nous aiions une dernière* fois embrassé notre père ; mais notre grand'mére ! le regret de ne l'avoir pas revue était presque un remords; nous nous faisions d'amers reproches, nous demandant comment, à son âge, nous avions pu compter sur l'avenir et ajourner si longtemps, non-seulement le bonheur, mais le devoir même de passer quelques jours près d'elle.

Ah! cher ami, d'où vient qu'on fait taire si souvent, dans la vie, les inspirations du cœur devant les prétendues exigences de la société, de la fortune, et de ce qu'on nomme « l'avenir d'un jeune homme » ? Est-ce une preuve de force ou de faiblesse? Que d'autres prononcent; pour moi, ce me fut une cruelle leçon ; je jurai de ne pas l'oublier.

M. Brissot s'arrêta un instant; puis il reprit avec une espèce de résolution :

- J'onlre dans une phase de ma vie qui ne me fait pas honneur, comme vous allez le voir; mais puisque j'ai commencé ce récit, je dois l'achever et vous dire avec sincérité tout ce que je sens encore aujourd'hui s'agiter dans ma conscience.

Alphonse et moi, nous étions retournés à Paris : il étudiait l'architecture et je faisais mon droit. Nous n'avions aucun rapport de goûts : les siens étaient ceux d'un artiste; j'étais plus positif. Nous nous aimions toujours d'une amitié vive et profonde; cependant j'ai le regret d'avouer qu'il n'y avait pas entre nous ce continuel échange habituel de sentiments et de pensées qui est si naturel et si doux entre deux frères.

11 avait à peine vingt-deux ans, lorsqu'un jour il m'annonça tout a coup, sans aucune préparation, qu'il allait se marier. Je demeurai surpris de cette confidence que rien ne m'avait fait pressentir.

— Toi, te marier! m'écriai-je; et, de grâce, avec qui?

— Avec une jeune fille que j'aime et qui a toutes les quaUlés que je désire, répondit mon frère assez froidement.

— Et elle se nomme? demandai-je.

Il me dit un nom qui m'était complètement inconnu.

— Pourquoi donc est-ce la première fois que tu m'en parles? repris-je.

11 eut l'air embarrassé; je le pressai de questions, et je finis par comprendre que la jeune fille avec laquelle il s'é-

tait fiancé était sans fortune et d'une condition très- inférieure à la sienne.

Aujourd'hui , mon ami , je sens que je recevrais bien différemment une communication de ce genre ; le temps a calmé mes susceptibilités, et m'a surtout appris à considérer certains actes sérieux de la vie sous un tout autre jour. Mais alors je reprochai vivement à mon frère sa dissimulation et son choix. Je lui demandai comment il pouvait être sûr d'être heureux avec une femme qu'il connaissait à peine , et comment il avait pu faire une telle démarche sans prendre conseil de personne. Toutes ces réflexions étaient peut-être sages en elles-mêmes, mais, exprimées avec une sorte d'irritation, elles m'attirèrent nécessairement des réponse» amères. Nous nous séparâmes profondément blessés l'un par l'autre, et lorsque, devenu plus calme pendant les jours suivants, je voulus faire quelques tentatives pour me mieux éclairer sur un sujet qui intéressait tant le bonheur de mon frère, je fus accueilli de telle sorte que je pris le parti de n'en plus par-

ler. Cependant, je voulais connaître la personne qui allait devenir la femme d'Alphonse : je me présentai chez elle en me nommant; mais, soit qu'elle fût instruite du déplaisir que je ressentais de cette union j soit que mes manières fussent plus répulsives que je ne me l'imaginais , elle me reçut avec une froideur et une fierté qui m'offensèrent, et ne m'inspirèrent à son égard que de l'antipathie. Je félicitai ironiquement mon frère sur le bonheur que lui promettait l'aimable caractère de sa future épouse, et je quittai Paris avant la cérémonie nuptiale.

Deptiis six mois, j'étais à ***, lorsqu'une affreuse nouvelle vint me briser le cœur.

La fin à la prochaine livraison»

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