Tome XXX. -Mars
le midi, c'est-à-dire vers l'iEgialée, dont le penchant abrupt est couvert en cet endroit de pins verdoyants. C'était autrefois une des portes latérales de l'église, et ceù est aujourd'hui la principale entrée. L'intérieur de l'édifice est formé de plusieurs nefs étroites surmontées d'une coupole. Des mosaïques fort curieuses décorent la voûte et les parois des murs qui la soutiennent. Au sommet du cintre, une tête colossale du Christ bénissant se détache sur un fond d'or. Cette tête , qui porte en plusieurs endroits la trace des balles turques, est remarquable par le caractère d'austérité mélancolique dont la physionomie du Sauveur des hommes est empreinte. L'aspect en est saisissant, tant elle exprime avec énergie et profondeur le sentiment de mysticisme philosophique qui, malgré la similitude des dogmes, a fait du christianisme oriental, au moyen âge, une religion si différente du culte naïf des Occidentaux. Au-dessous et autour du Christ sont les figures en pied des douze apôtres encadrées dans des légendes formées de versets extraits de la Bible. Enfin, la partie inférieure des murs est également recouverte de mosaïques qui repré-
sentent des sujets tirés du Nouveau Testament ; mais ces dernières sont fort dégradées et recouvertes d'une couche de suie très-épaisse, car le monastère a été pris plusieurs fois par les Turcs pendant la guerre de l'indépendance, et l'église a souvent servi de cuisine et de réfectoire aux bandes de leurs soldats irréguliers.
Lorsqu'au treizième siècle , après la conquête de Constantinople par les Latins, l'Attique devint un duché français, le monastère de Daphni fut compris dans les possessions des ducs d'Athènes de la maison de la Roche, et des moinas bénédictins de Tordre de Cfteaux prirent la place descaloyers grecs de Saint-Basile. Les nouveaux possesseurs du monastère entreprirent de restaurer la façade occidentale de l'église. On voit encore aujourd'hui, de ce côté, les restes d'un portail gothique construit par eux, quatre fenêtres en ogive- dont ils avaient décoré cette partie' de l'édifice , et une porte basse surmontée de l'écusson des seigneurs de la Roche. Une pierre sépulcrale armoriée et deux sarcophages trouvés dans une cave creusée sous le pavé de l'église ont fait dire à M. Buchon (»), avec une emphase un peu naïve, que l'abbaye de Daphni avait été pour les ducs d'Athènes ce qu'était Saint -Denis pour les rois de France. C'était un pauvre Saint-Denis, et les ducs d'Athènes étaient de pauvres sires. Aujourd'hui le couvent n'est plus habité que par trois ou quatre vieilles religieuses du rite grec qui vivent fort misérablement de la charité des voyageurs, et tiennent assez mal la place des prétresses du dieu qui présidait aux concerts des muses. Quelques tronçons de colonnes antiques à moitié enfouies dans le sol de la cour qu'entouraient jadis les galeries du cloître, plusieurs chapiteaux de marbre épars çà et là, sont les seuls débris qui subsistent du temple d'Apollon.
Cependant ce lieu retient, par je ne sais quel charmé secret, la plupart des voyageurs qurle visitent. Le calme de la solitude, l'élégance agreste du site, la pureté et la douceur de l'air, font pénétrer dans l'âme un sentiment de bien - être et de tranquillité sereine auquel les souvenirs qu'éveillent les ruines viennent mêler cette tristesse vague et sans amertume qui , dans les trop rapides instants oi\ l'on se sent heureux de vivre, est comme l'assaisonnement du bonheur. Du haut de la plate -forme qui surmonte le portail ruiné des Francs on aperçoit vers l'orient, au delà des dernières pentes du Pœcile, l'entrée de la plaine d'Athènes et le lieu oïli s'élevait le tombeau de la belle Pythjonice (*); au couchant, la mer fameuse où les vaisseaux des Perses vinrent se ranger pour livrer bataille à la flotte athénienne. Les eaux tranquilles du golfe, entourées comme d'une ceinture par le bord escarpé de Salamine et par le rivage d'Eleusis, présentent l'aspect d'un grand lac où viennent se refléter la cime arrondie des monts Œniens et les sommets d'azur du Cithéron.