‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 55 sur 314 · LE TRÉSOR DE GUARRAZAR · texte numérisé non relu

LE TRÉSOR DE GUARRAZAR

Voy. p. 51.

Ce ne devait pas être un souverain indigne d'occuper la postérité , que ce jeune roi Receswinth , dont l'un des premiers actes, en montant sur le trône, fut d'abolir la peine de mort en matière politique ; ce ne devait pas être un monarque sans lumières, que celui dont l'œuvre laborieuse, achevant l'œuvre paternelle, institua la vaste compilation législative d'où sortit plus tard le fuero juzgo. Un précieux manuscrit de la Bibliothèque de l'Escurial, le Codex Vigilanus, nous donne les portraits de ces législateurs primitifs de la Péninsule, et les rouleaux qu'ils portent dans leur main sont là pour attester quelle fut leur

ftUGASIN PITTORESQUE.

mission, tandis que leurs successeurs, simples exécuteurs de la loi, sont privés de cet attribut.

Malheureusement cette curieuse peinture iconographique, la plus ancienne des miniatures que possède l'Espagne en ce genre, ne nous donne pas, malgfé la barbarie des contours, une effigie contemporaine ; elle ne fut môme exécutée que trois cents ans environ après la mort des premiers souverains dont elle reproduit les portraits. Telle qu'elle est, nous l'offrons à nos lecteurs comme un monument complètement inédit et qui, s'il ne donne point un portrait véritable, fournit du moins de précieux renseignements pour l'histoire du costume espagnol au dixième siècle.

La domination desGothsen Espagne commence à Atauiph, vers 4H. Receswinth, auquel appartinrent les fameuses couronnes de l'hôtel de Cluny, est le vingt-septième roi qui régna sur ces races conquérantes. Dés 642, son père, Chindaswinth , s'était emparé du pouvoir par la violence ; mais il sut continuer son règne en donnant des preuves incontestables de vigueur et d'équité ; il eut d'ailleurs le bon esprit de deviner tout ce que valait son fils.

On lit dans la fameuse chronique de Vulsa, annotée par le savant Masdeu :

« Chindaswintb régna seul six ans huit mois et onze jours, et avec son fils le seigneur Receswinth, devenu roi, il régna quatre autres années huit mois et onze jours; il mourut le dernier jour de septembre 653.

» Receswinth régna vingt-trois ans sept mois et onze jours; il mourut le l*' septembre, un mercredi, vers les neuf heures du malin, dans l'ère de l'incarnation de Notre- Seigneur 672, 8* année du nombre d'or, le 3« jour de la lune. »

Ces chroniques, d'une précision si exacte quant aux dates, sont d'une sécheresse- désolante quant aux faits. Outre l'esprit de justice qui signala le zèle du souverain nommé en dernier lieu, nous savons qu'il n'était nullement étranger aux progrès des lettres et au mouvement des arts. Si son père expédiait à grands frais son envoyé Tajon à Rome ppur en obtenir le complément des Morales de saint Grégoire, dont il sollicitait la remise auprès du pape Eugène avec une sorte de passion, il faisait de même en suppliant saint Braulio de lui envoyer ses œuvres; il les voulait corrigées de la main de l'illustre théologien et lui demandait avec un soin minutieux, bien rare à cette époque, d'en établir les divisions et d'en disposer les arguments dans l'ordre qu'ils devaient garder. Masdeu nous apprend en outre que vers le milieu du siècle où il régnait, ce même roi avait consacré à saint Jean-Baptiste une église sur la rive du Pisuerga, non loin de Valladolid.

Receswinth se montra , comme son père , ennemi des superstitions honteuses qui désolaient son siècle. Si Chindaswinth avait réprouvé toute espèce de divination et condamné au fouet ceux qui s'y livraient, son fils déclara iol^mes non-seulement les sorciers qui pullulaient alors , mais ceux qui les allaient consulter.

En ces temps de ténèbres profondes, non-seulement les chefs de l'État cultivaient les lettres pour elles-mêmes, mais ils tenaient à honneur de demeurer en relations suivies avec les savants. L'ami de Receswinth, saint Braulio, cet évéque dont nous parlions tout à l'heure, charmait par la pureté de son latin les beaux esprits qui se montraient encore à Rome. Aussi voyons-nous, quelques siècles plus tard , le Portugal disputer à Saragosse l'honneur de lui avoir donné naissance. Les Goths d'Espagne n'avaient pas seulement des écnvains habiles; ils possédaient des poètes. Miraubode, l'un d'eux, était digne, à ce que l'on affirme, d'être comparé aux anciens; Dracontius avait un mérite assez réel pour qu'on n'ait pas dédaigné de le réimprimer à Rome au siècle dernier; Orentius se faisait remarquer

par le laconisme de son style, uni à la grâce des images; le troisième évéque de la métropole des Goths, enfin, saint Eugène de Tolède, peut marquer également dans l'histoire de la poésie.

Certes, si l'on compare l'intelligence des rois visigoths d'Espagne à celle des derniers Mérovingiens, on s'aperçoit 'bientôt de l'immense différence qui s'était manifestée peu à peu dans ces hommes issus d'une môme race, et 1 on peut dire, sans crainte d'être démenti, que l'esprit de progrès qu'on admira un siècle et demi plus tard chez Charlemagne se montra dès le septième siècle chez Receswinth et ses successeurs.

L'un des droits les plus éclatants de ce souverain à la reconnaissance des amis des arts ne vient certes pas du goût qu'il manifesta pour diverses branches de l'orfèvrerie, quelque splendides qu'elles aient pu être : le monument religieux par excellence de l'Espagne le reconnaît aujourd'hui pour l'un de ses fondateurs. En 1591, comme on faisait des fouilles sur l'emplacement de la cathédrale de Tolède, on mit à découvert une pierre portant une inscription latine qui attribue à Receswinth les premières constructions de l'église , après celles qui furent commencées par Récarède en l'année 587 (•).

Mort à Gerticos, Receswinth fut enterré d'abord h quarante lieues de sa capitale ; ses ossements sont aujourd'hui avec ceux du roi Wamba, dans le trésor de la cathédrale de Tolède. Us y ont été transférés le 23 février 1845; ils étaient primitivement au couvent des capucins, non loin de l'Alcazar.

Nous avons entendu faire assez fréquemment l'observation que les magnifiques couronnes du Musée de Cluny n'étaient guère propres, par leur disposition, à orner le front d'un roi ; on a même été jusqu'à supposer qu'il fallait les considérer ^iniquement comme de splendides ex-voto. Un fait particulier de l'histoire du septième siècle, fait qu'on semble avoir passé jusqu'à ce jour sous silence, tranche, ce nous semble, la question. Ces belles couronnes servaient à deux fins. Toutes les fois que chez les Goths il s'agissait de couronner un nouveau souverain, on allait chercher dans une église le diadème dont était paré le chef vénéré d'an saint; puis le royal insigne était reporté dans le temple auquel on l'avait emprunté. Ce fut ce qui arriva à l'égard du général Paul , lorsque celui-ci , trahissant ses devoirs, prétendit détrôner Wamba, qui l'avait envoyé dans les Gaules. Battu par les troupes royales, le traître ne put faire servir la couronne de saint Félix à la solennité (ïu'il préparait, et elle fut reportée dans la chapelle où elle se trouvait suspendue. Paul fut alors contraint de ceindre une couronne de cuir en signe de dérision.

Il nous reste peu de chose à dire ici relativement aux portraits placés au-dessous des effigies des deux roi? goths, et Vigila a soin de faire observer qu'il les a introduites dans son recueil, avec l'image du roi Ramire, parce qu'elles offirent les images des souverains qui gouvernaient le pays h l'époque oii il fit son livre {*). Le portrait de la reine Urraca n'est point celui de la souveraine de terrible mémoire qui porta le même nom et qui mourut au douzième siècle ; celle-ci

(*) Voy. D. José Assas, Album arlUtico de Toledo, 1W8, 1 vol. in-fol. On trouve dans ce savant ouvrage des spécimens réels de Tart arcbitectonique des Goths.

(•]^ Le beau manuscrit connu en Espagne sous la dénomination de Côdiee Albeldenne ou Vtgilano est écrit sur parchemin grand infolio. Il contient la collection des conciles orientaux et occidentaux , puis les lois des Goths recueiUies par Egica, etc., etc. Il a été terminé en Tannée 976. Trois scribes illuminateurs ont pris part à sa transcription. Ces artistes du moyen âge se nommaient Vigila, Garcia et Sarracino. Le manuscrit est orné de neuf figures. — Voy. le curieux travail de M. J.-M. de Eguren , Memoria de los Côdices notables conservado$ en las arehwos eclesidsltcos de Espana; Madrid, 1859, gr. iii-8.

Portraits do souvei-aios goths qui ornent le Côdice Vigilano de la Bibliothèque de rEscurial.

était sans doute fille du comte Fernand Gonzalez, et devint par la suite l'épouse d'Ordono, qui la répudia. L'autre portrait est celui de ce D. Sancho, surnommé le Gros, roi de Léon, qui alla demeurer si longtemps à la cour de l'émir de Cordouc, et qui, grâce aux secours que lui accorda Abd-el-Rahman , rentra dans ses États, où il Jférit en 967.

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