‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 57 sur 314 · LES TASSES DE MA GRAND'MÉRE · texte numérisé non relu

LES TASSES DE MA GRAND'MÉRE

NOUVELLE

Fin. — Voy. p. 69.

Mon frère Alphonse, emporté par son cheval, était tombé sur le pont de S... ; on l'avait relevé expirant. L'ami qui m'annonçait cette affreuse nouvelle avait été profondément ému de la douleur de la pauvre jeune veuve; ses impressions, vivement exprimées, m'intéressèrent à elle. Je me rappelais avec amertume mes torts envers Alphonse, et il me tardait d'avoir l'occasion de les réparer. Je partis donc, et, aussitôt arrivé, je me présentai chez ma belle-sœur en demandant avec instance à être introduit. Elle me fit répondre qu'elle ne recevait encore que des amis intimes, et qu'il lui serait impossible de supporter ma vue. Cette réponse me causa un vrai chagrin ; il me semblait que, sur une tombe aimée, elle aurait dû, comme moi, oublier les causes justes ou non qui nous avaient éloignés l'un de l'autre. Qui pouvait partager sa douleur mieux que le frère de son mari? Je revins cepen.dant quelques jours après, mais moins disposé peut-ôire à lui serrer la main sans arrière-pensée. Cette fois on me fit entrer. Ce n'était pas sans trouble que je me préparais à parler de nouveau à cette jeune femme que je n'avais vue qu'une fois en ma vie, alors qu'elle n'était pour moi qu'une étrangère dont je crq^ais avoir lieu de me plaindre , et que j'allais retrouver aujourd'hui portant le deuil de mon frère et me recevant à titre de son plus proche parent. Mais elle me reçut sans effusion aucune ; elle ne voulut me laisser voir ni sa douleur ni l'intérêt que pouvait lui inspirer la mienne. Son cœur restait fermé, en souvenir non-seulement de la désapprobation que j'avais manifestée à l'occasion de son mariage, mais encore du chagrin qu'avait éprouvé Alphonse de notre désunion , dont elle mettait tout le tort de mon côté. Elle me regardait comme incapable de sympathie véritable pour elle, et allait même, je crois, jusqu'à douter de la sincérité de mes regrets. Lorsque j'essayai de faire allusion à notre épreuve commune, épreuve, me semblait-il, qui devenait un lien entre nous , elle détourna brusquement le cours de fentretien.

Je ne l'accuse pas, mon cher ami, car depuis j'ai appris à la connaître et à mieux comprendre cette âme vivement impressionnable, qui trop souvent se ferme avec passion ou s'ouvre avec une cajideur d'enfant. Si j'étais venu à elle en implorant son pardon , elle me l'eût accordé sans hésiter; elle m'eût donné même une large place dans son affection ; mais ne lisant pas assez profondément dans mon âme, elle me rejeta sans m'entendre. Un plus noble motif, que je ne connus pas alors , pour mou malheur, lui inspirait aussi cette attitude hautaine et impassible qui refoula en moi toutes mes dispositions à lui donner mon amitié. Mon frère n'ayant pas fait de testament, sa veuve n'avait aucun droit à sa fortune ; j'étais son seul héritier légitime. Dans sa juste fierté, elle craignait que la moindre avance de sa part ne parût un moyen de m'altendrir, une insinuation pour m'engager h lui venir en aide.

J'étais bien loin de soupçonjier qu'elle eût de semblables pensées. Je la quittai fort mécontent, et même, il faut bien en faire l'aveu, lorsque j'appris que la fortune de mon frère m'était dévolue par la loi, j'éprouvai une mauvaise satisfaction en songeant que j'avais en quelque sorte le pouvoir de punir cette femme de ses procédés à mon égard. Je m'occupai aussitôt -d'entçer en possession des biens dont j'héritais, et comme plusieurs titres qui faisaient partie de papiers demeurés chez ma grand'mère m'étaient indispensables, je résolus de me rendre dans ma ville natale. J'entrepris ce voyage avec dès préoccupations d'esprit qui ne ressemblaient guère , hélas ! aux douces et mélancoliques émotions qu'en tout autre temps une semblable «visite m'eût fait éprouver.

J'arrivai par une radieuse matinée de juin, et, sans perdre un instant, je me dirigeai vers la pauvre demeure inhabitée depuis près de trois ans.

Je pénétrai dans le vestibule, puis dans le petit salon; je me hâtai d'ouvrir fenêtres et volets : les joyeux rayons du soleil firent irruption et éclairèrent comme par enchantement les scènes si familières de mon enfance. Je me laissai tomber dans un fauteuil , le vieux fauteuil de mon aïeule, et, sans repousser les souvenirs mélancoliques qui m'assaillaient en foule, je me mis h contempler avec une indicible tristesse ces divers objets inanimés qui tous avaient une histeire à me dire, une histoire de tendresse et d'innocence.

Chaque chose était restée à sa place dans ce lieu vénéré, et, si ce n'eût été la poussière qui avait étendu partout son voile gris, on aurait pu croire que celle qui l'animait jadis de sa présence n'avait cessé de l'occuper que la veille. — Ah! si vous aviez une voix, pensai-je, que me diriez-vous, vous que le temps a respectés ? Sans doute vous me plaindriez en me voyant revenir seul, sans famille, le cœur blessé, dans cet asile où j'étais si heureux de l'affection de mes parents ! — Et je commençai une minutieuse revue de tous ces objets devenus pour moi des reliques sacrées. Bientôt mes yeux rencontrèrent ces tasses de porcelaine rangées symétriquement, selou l'invariable coutume, sur le petit guéridon au fond de la chambre. Quelle foule d'impressions leur vue réveilla en moi ! Impressions du passé si vivantes, si présentes, que je n'y résistai pas, je fondis en larmes. Je m'abandonnai longtemps à ces émotions douces et tristes à la fois, et mon cœur en fut soulagé.

Lorsque je redevins plus calme, j'attachai de nouveau Jes yeux sur ces humbles petites coupes, et j'évoquai volontairement les scènes enfantines, et cependant si sérieuses parfois, dont elles»avaient été témoins.

Un jour, il m'en souvenait, comme nous prenions le café, on avait introduit dans le salon une petite fille qui venait prier mon aïeule d'assister sa mère, pauvre et malade. L'enfant était transie, car il faisait grand froid; elle jeta un regard de timide convoitise sur une tasse encore pleine : c'était la tasse de ma grand'mère, qui comprit le regard de l'enfant, et lui présentant son café fumant :

— Prends, ma petite, dit -elle, je ne l'ai pas encore touché; prends, cela te réchauffera. Demain j'irai voir ta mère, je te le promets.

Avec quelle volupté l'enfant but ce café, et comme elle avait l'air ravi , ma bonne petite grand'mère ! Nous ne ftraes aucune observation sur ce qui venait de se passer ; mais, en secret, chacun aurait voulu être à sa place.

— Est-il bien vrai? murmura ma conscience en cet instant; n* est -il pas en ton pouvoir aussi de donner à qui besoin, et si cela rend heureux, comme tu le dis, qui t'empêche de l'être, réponds?

Je fis taire cette voix importune en alléguant (|ue le

sacrifice auquel elle faisait allusion était d*une tout autre nature; et je me replongeai dans mes souvenirs.

Une autre fois, nous étions autour de la même table, et je racontais, en me plaignant, que la veille, au collège, on avait, à mes dépens, favorisé de la première place un de mes amis; et cependant, ajoutai -je, cette place était moft droit , tous les autres élèves le savent et le disent comme moi.

— -Eh bien, mon ami, me dit ma grand'mére, il faut quelquefois savoir céder son droit aux autres.

— Oh! grand*maman, si c'était à vous!... m*écriai-je.

— Oui, reprit-elle en souriant, tu me le céderais de bonne grâce , j'en suis sûre ; mais il faut savoir faire de même à Toccasion , même quand il s'agit de personnes qui ne nous sont rien.

J'allais protester, lorsque, par maladresse, je renversai mon café sur mes genoux. Chacun rit de ma mésaventure, et moi, assez mortifié, j'allai vers la fenêtre passer ma mauvaise humeur sur les mouches que je pourchassai contre les vitres. Un instant après, j'entendis à cùté de moi la voix de mon frère qui me disait :

— Allons, tiens donc, ce sera tout froid.

Je me retournai ; il me présentait sa tasse de café presque intacte. Je le regardais, hésitant à accepter.

— Prends, frère, reprit-il ; j'en ai bu ma part. D'ailleurs, tu l'aimes encore plus que moi.

J'étais touché, et je ne résistai pas à sa douce invitation. Lorsqu'il reporta la tasse vide sur la table, ma grand'mére Tembrassa avec tendresse en disant :

— 11 a cédé son droit ; j'espère que son frère saura plus tard, à son tour, suivre son exemple.

mon frère ! quel avertissement ! quelle sérieuse signiScation dans ce simple incident ! Que d'autres choses encore nous avons bues à la même coupe : l'amour de notre aïeule , les joies , les épreuves et les espoirs de ce inonde! et que de fois tu m'as laissé la meilleure part, frère bien-aimé ! Oh ! je veux écouter la voix du passé, et comprendre le sens prophétique de ces scènes de notre enfance.

Et me recueillant en moi-même : — Graud'mère vénérée, pensai-je, que dois-je faire? Mais pourquoi vous interroger? Je sais bien ce que vous feriez à ma place, et ce que vous auriez fait depuis longtemps.

Je demeurai un moment absorbé dans mes pensées; puis je me levai, et je quittai ce salon tout autre que je n'y étais entré. Je laissai dormir en paix les papiers que j'étais venu chercher, et, quelques jours après, je me trouvais assis à côté de ma belle-sœur.

— Ma sœur, lui dis-je, je viens vous prier de me pardonner. J'ai eu de grands torts envers vous, et j'ai besoin de votre pardon. Permettez-moi d'être votre frère, comme j'étais celui d'Alphonse.

Elle me tendit la main sans répondre; elle était visiblement éirtue.

— Vous me pardonnez sincèrement, n'est-ce pas? repris- je en serrant sa main dans les miennes. Eh bien, donnez-m'en une preuve; laissez-moi vous restituer la fortune de votre mari, que j'avais voulu, Dieu me le pardonne ! m'approprier injustement.

Elle leva sur moi un regard étonné.

— Me la restituer ! mais je n'y ai aucun droit.

— Vous y avez plus de droits que moi, lui dis-je; non pas devant la loi humaine peut-être, mais devant nos consciences, dont le jugement est autrement équitable. Puisje douter, pouvez-vous douter que si Alphonse avait écrit ses volontés dernières il n'eût pas légué sa fortune à celle qui tenait la première place dans ses atfections? Répondezmoi franchement, ma sœur : en pouvez-vous douter?

- Non, dit-elle, je n'en doute pas.

— Ainsi donc, ce n'est qu'une justice tardive qui vous est faite, et j*ai besoin que vous oubliiez beaucoup pour me pardonner. Mais, pour l'amour d'Alphonse, vous oublierez, n'est-il pas vrai?

— Oh ! dit- elle d'une voix tremblante, je vois maintenant combien il avait raison de vous aimer. Et moi aussi je vous aime à présent, ajouta-t-elle avec un chaçpiant abandon. Désormais, je serai votre sœur, votre véritable sœur.

Depuis ce jour, en effet, son affection ne s'est jamais démentie.

Telle est mon histoire, mon ami. Comprenez-vous maintenant le prix que j'attache à ces pauvres petites tasses?

M. Duperret ne répondit pas ; il contemplait les fragiles porcelaines.

— Ah! cher ami, dit-il enfin, je crois, en effet, que si nous écoutions plus souvent ce qu'ont à nous conseiller tous les vieux souvenirs de notre enfance , nous aurions quelques fautes de moins à nous reprocher. Vous avez donné une leçon à mes cheveux blancs ; de quelque part que vienne l'appel à ma conscience, je l'écoulerai toujours avec respect.

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