‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 64 sur 314 · L'AIGLE A QUEUE ÉTAGÉE · texte numérisé non relu

L'AIGLE A QUEUE ÉTAGÉE

L'Aigle à queue étagëe {Aquila fucosa), — Dessin de Freeman-

L'aigle que représente noire gravure (Aqnila fuma) habite la Nouvelle «Hpllande. |l se distingue surtout des autres espèces du même genre par la forme de sa queue, dont les plumes, dépassant de beaucoup les ailes, augmentent progressivement de longueur des bords jusqu'au roi- UeUi disposition qui a fai( donner i oe( oiseau le npm Tome XXX.- MAH8 18Û1

d^aigle i queue étagée. Il a d'ailleurs, 4 un éminent degré, tous les caractères qui appartiennent à ce groqpe de rapaces : le bec robuste, drqit à la base, recourbé à l'extrémité, les tarses emplumés jusqu*aux dpigts, les ongles forts et arqués, la tétp plate, l'œil abrité d'un sourcil saillant, avoç ççUç aUitwde droite et cet air de sauvage ma»

MAGASIN PITTORKSQUE.

josté qui fait dire de l'aigle qu'il est le roi des oiseaux.

On avait divisé les oiseaux de proie appartenant à la •tribu des faucons en deux sections, celle des nobles ei cdle des ignobles, et c'est dans cette dernière que les aigles se trouvaient rangés, sous le prétexte que ne pouvant être dressés h la chasse , se refusant à tous les efforts des fauconniers, ils ne servaient pas aux plaisirs des nobles. Ainsi leur nature indomptable , leur invincible répugnance h se plier à l'esclavage leur râlait une qualification absolument contradictoire avec leur physionomie et leur caractère. Il suffit d'avoir regardé un aigle pour protester contre une telle classification ou du moins contre l'adjectif raalsonnant dont on s'est servi pour l'exprimer.

Même en captivité, entre les barreaux d'une cage, l'aigle est singulièrement imposant. 11 nous est impossible, quant à nous, de le voir au jardin des Plantes, perché sur son bAton, immobile, insensible et comme supérieur à tout c« qui se passe autour de lui, fixant sur le spectateul" son regard calme, étincelant, dominateur, sans ressentir une sorte d'admiration. Ek quand l'oiseau, à l'heure du repas, s'agite, secoue son lourd plumage, saute de son perchoir en- étendant ses vastes ailes qui vont fouetter de part et d'autre les parois de sa loge , et se pose triom- .phalement iur sa proie, où il crispe sa serre, où il plonge son bec avec rage , c'est un tableau d'une sauvage et horrible grandeur.

Mais c'est en liberté , au milieu de ses forêts et d» ses rochers, qu'il faudrait pouvoir observer les superbes allures de ce redoutable tyran des airs. Nous en trouvons dans Audubon , le célèbre ornithologiste ctméricain , une inimitable peinture; nous ne pouvons mieux faire que de la reproduire :

« Regardez, dit-il ; là, tout au bord dti large fleuve, l'aigle , dans une attitude droite , est perché sur la dernière cime du plus haut des arbres; son œil, étincelant d'un feu sombre, surveille la vaste étendue; il écoute, son oreille subtile est ouverte au moindre bruit lointain , et de temps en temps il jette un* regard au-dessous de lui, sur la terre , de peur que le jpas léger du faon ne lui échappe. Sa femelle est perchée sur le rivage opposé, et si tout demeure tranquille et silencieux , elle l'avertit par un cri de patienter encore. A ce signal bien connu, le mâle entr 'ouvre ses ailes immenses, s'incline légèrement et lui répond par un autre cri qui ressemble à l'éclat de rire d'un maniaque; puis il reprend son attitude immobile et de nouveau tout est redevenu silence. Canards de toute espèce, sarcelles, macreuses et autres passent devant lui en troupes rapides et descendent le fleuve ; mais l'aigle ne daigne pas y prendre garde, cela n'est pas digne de spn attention. Tout h coup, comme le son rauque»du clairon , la voix d'un cygne a retenti , éloignée encore , mais se rapprochant de plus en plus. Un cri perçant traverse le fleuve : c'est celui de la femelle, non moins attentive, non moins aux «guets que son mâle. Celui-ci se secoue violemment tout le corps et de quelques coups de bec arrange en un instant son plumage. Maintenant le blanc voyageur est en vue : son long cou de neige est tendu en avant , ses yeux sont sur le qui-vive, vigilants comme ceux de son ennemi; ses larges ailes semblent soutenir îivec peine le poids de son corps, bien qu'elles battent l'air incessamment ; il paraît si fatigué dans ses mouvements, que ses jambes sont étendues au-dessous de sa queue pour la secoYider dans son vol. II. approche néanmoins, il approche; et l'aigle l'a marqué pour sa proie. Au moment où le cygne va dépasser le sombre couple complètement préparé pour la chasse, le niAle s'élance en poussant un cri formidable; ce cri est entendu du cygne, et il résonne plus sinistre î\ son oreille qne la détonation du fusil meurtrier.

» Le moment est venu d'apprécier toute la puissance dont l'aigle dispose : il glisse au travers des airs, semblable à l'étoile qui tombe, e|, rapide comme l'éclair, il fond sur sa tremblante victime, qui , dans l'agonie du désespoir, essaye, par diverses évolutions, d'échapper à l'étreinte de ses serres cruelles. Elle monte, fait des feintes et voudrait bien plonger dans le courant, mais l'aigle l'en empêche ; il sait depuis trop longtemps que , par ce stratagème , elle pourrait lui échapper, et il la force A rester sur ses ailes, en cherchant â la frapper au ventre. Bientôt tout espoir de salut abandonne le cygne; déjà il se sent bien affaibli, et sa vigueur défaille en présence du courage et de l'énergie de son ennemi, il tente un suprême effort, il va pour fuir... Mais l'aigle, acharné, de ses serre.»^ le frappe sous l'aile, et, le pressant avec une puissance irrésistible, le précipite obhquement sur le plus prochain rivage. ^

» Et c'est à présent, lecteur, que vous pouvez juger dela férocité de cet ennemi si redoutable aux habitants de l'air, alors que , triomphant sur sa proie, il peut enfin respirer à l'aise. De ses pieds puissants il foule son cadavre, il plonge son bec acéré au plus profond du cœur et dt'H entrailles du cygne expirant; il rugit avec délices en savourant les dernières convulsions de sa victime , affaissée maintenant sous* ses incessants efforts pour lui faire sentir toutes les horreurs possibles de l'agonie. La femelle cependant est restée attentive à chaque mouvement du mâle, et si elle ne l'a pas secondé dans la défaite du cygne , ce n'était pas faute de bonne volonté, mais uniquement parc€ qu'elle était bien assurée que la force et le courage de son seigneur et maître suffiraient amplement à un tel exploit. Maintenant la voilà qui vole à la curée où il l'appelle; et dès qu'elle est arrivée, ils fouillent ensemble la poitrine du , malheureux cygne et se gorgent de son sang. » {*)

Quand on est vieux, on doit agir plus que quand on était jeune. Gcethe.

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