PHILIPPE BRIDART D)E LA GARDE
RÉFORME DU COSTUME A, l'oPÉRA, EN 1754.
. Philippe Bridart de la Garde était fils de l'homme de confiance du grand prieur de Vendôme. Écrivain quelque peu maniéré, mais homme de goût en fait d'art, il connut une célèbre cantatrice de ce temps, M"« le Maure, qui le mit en relation avec Rebel et Francœur, directeurs de l'Opéra. Ces derniers étaient shargés en outre de l'organisation des fêtes particulières que Louis XY donnait à la cour; ils chargèrent la Garde des détails, et acceptèrent, sans trop d'hésitations, ses réfcfrmes pour les costumes de l'opéra A'Alceste et d'autres ouvrages. M"* de Pompadour, de honteuse mémoire , mais qui aimait à protéger les arts et les lettres, attacha Bridart de la Garde en qualité de bibliothécaire, avec de fort beaux appointements, que vinrent accroître encore certains privilèges pour la rédaction du MfTcwre, Palissot affirme qu' « on jouait alors des comédies grecques, telles que XAmphylrion, en habit à la française, et que le public, accoutumé à ce défaut de convenance, paraissait môme ne pas en remarquer la bizarrerie. »
De la Garde est auteur d'une chanson populaire qui a
(*) Le bel ouvrage d' Audubon n'a pas encore été traduit en français, sauf quelques morceaux choisis par M. Eugène Bazin, sous le titre : Scènes de la nature dans les Étals-Unis et le nord de l'Amérique, Le fragment que ppus avons cit^ est extrait de cçlle fidrl»^ et élégante traduction.
MAGASiiN PITTORESQUE.
fort animé, vers In fin du siècle dernier, les salles de Ramponeau (voy. t. IX, 1841, p. 233) :
Malgré la bataille qu'on donne demain... * De la Garde mourut le 3 octobre 1707. Palissot a dit de lui : < Il s'entendait aux choses d*eiïet, de bienséance, de convenance, mais non aux secrets du génie. »
LÈS SINGERIES DE CHANTILLY
Voy. p. 11.
Dans les sept mille arpents de forêt qui entourent Chantilly, deux amazones peuvent aisément s'égarer. Si vous regardez la singulière ligure de ces dames, vous me direz que les singes n'ont guère l'habitude de se perdre dans les bois, et que, marchant à l'aventure et. sans but, ils trouvent toujours leur chemin et leur vie. Mais ces jeunes guenons sont venues vivre parmi les hommes ; elles sont nées peut-être dans un château royal, et, comme tous les animaux domestiques, elles ont pris quelque chose des infirmités, des imperfections humaines ; elles se sont perdues, en vraies princesses. Par bonheur, il y a dans la forêt un point de ralliement où conduisent toutes les routes ; le» chasseresses fatiguées sont sûres d'y trouver toujours une collation dressée sur une ^ible de marbre.
C'est là que nos deux amazones se rencontrent par hasard. L'une, xelle de <lroite, montre avec la main l'endroit d'où vient le son du cor et le bruit des meutes; elle propose de rejoindre la chasse. Hais sa compagne irrésolue n'a pas tant de goût pour la foule ; on devine qu'elle veut goûter aux cordiaux entrevus sous le cristal des flacons. Elle craint sans doute les détours inextricables du labyrinthe qu'un malicieux Condé fit dessiner tout prés du rond-poiot de la table de Iharbre. Il parait qu'une fois engagé dans le dédale, on n'en pouvait sortir sans les cailloux du petit Poucet ou le fil d'Ariane. C'était l'image des intrigues de cour, labyrinthe invisible, obscur, qui côtoie toujours les plaisirs, les fêtes et la vie au grand jour.
Hallali! hallali! Le cor se rapproche; le cerf passe au
bout de l'allée, la tête penchée vers la terre, harcelé par
' les chiens, les chevaux, les dents, les épieux, les balles..
Le malheureux a épuisé toutes ses ruses et l'agilité dé ses
jambes de fuseaux; s'il veut s'engager dans les fourrés,
Son bois, dommageable ornement, L'arrêtant à chaque moment, Nuit à Tofficc que lui rendent Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
En vain il se précipite vers une vaste pièce d'eau ; il la rougira de son «sang; ses ennemis l'y suivront. La belle mdécise tient peu au spectacle de la curée. Depuis que l'automne a commencé, il n'y a guère eu de jours où quelque bête innocente n'ait été éventréc par des chiens. Si beau que soit le cerf ou le sanglier couvert d'une multitude dévorante, et qui semble une fourmilière sous le pied d'un passant, si joyeux que soit l'éblouissement qui ondoie autour des livrées, des toilettes et des beaux visages rougis par le vent et la course, il est» il était,- même au dernier siècle, des heures mélancoliques où la soUtude et le silence délassent les esprits tendus trop longtemps aux gênes de l'étiquette et de la grâce continue.
Les deux amazones ont légèrement sauté de cheval, et, assises sur le gazon, elles devisent à tort et à travers, des autres d'abord, puis d'elles-mêmes. Il est question des toilettes qu'elles mettront le soir pour le bal qui doit suivre le souper. Petit à petit leurs confidences prennent la pentp de l'intimité, leur cœur s'ouvre, et une affection naissante croit et se fortifie en cette rencontre imprévue. Rien n'était plus rare (jihî l'amitié parmi les femmes de cour ; elles
vivaient dans une perpétuelle jalousie ; le tourbillon qui les emportait ne leur permettait pa^ de «e lier. Les affeaions ne se forment qu'à loisir. D'ailleurs, tous ces esprits fins et cultivés étaient faussés par l'habitude de la servilité et de la flatterie ; le sentiment des convenances remplaçait chez eux le 5ens moral, et le sourire n'était qu'un déguisement de l'ennui. puissance de la nature! suave et libre émanation des bois! La brise salubre relève et ranime la fleur qui languissait sous le fard, et ces deux âmes se livrent sans contrainte aux expansions de la jeunesse. Le peintre ne les a pas vues ainsi ; leur figure simiesque a disparu, pareille au masque dont le comédien se délivre; toutes leurs grimaces vaines sont tombées près d'elles sur le gazon comme ce givre léger qui, le matin^, fait aux feuillages une parure mensongère.
Mais adieu la causerie, les tendres épanchements; il faut rentrer en scène et renouer les cordons du masque comique. On entend des pas, dc€ voix qui grasseyent. A cheval. Mesdames, et préparez-vous aux luttes courtoises des banalités et des riens charmants; pour payer les compliments et les épigrammes en monnaie de singé, redevenez ce que vous étiez, deux adorables guenons !
Elles se joignirent à un groupe qui les ramena au château . Tout en recueillant les détails curieux de la chasse , ellçs pénétrèrent jusqu'à la cour, où une foule de chiens rares et précieux se désaltéraient à une fontaine ornée d'une tête de cerf. L'eau du bassin limpide était rouge de sang, et, s'écoulant vers un lac enchâssé de marbre , confondait sa nuance rosée avec les reflets du couchant. Ofiiciers et valets* et piqueurs pullulaient comme les chiens, car les maîtres de Chantilly a'unaient passionnément la vénerie, et leurs équipages de chasse étaient aussi bien montés que ceux du roi. Le grand Condé, de son propre aveu, nourrissait plus de chiens qu'il n'en pouvait employer. Un grand chenil d'hiver et un petit d'été pour le cerf, un autre spécial au sanglier, regorgeaient d'habitants aux robes variées. Oudry même et Jadin eussent passé des années à les peindre.
Le jour a eu ses plaisirs et ses travaux, il faut songer a ceux du soir; il faut que l'amazone cède la place à des atours plus féminins. Chaque princesse, chaque fille d'honneur rentre dans ses appartements secrets. Peintre des singeries, reprends ta palette et tes pinceaux les plus déliés!
C'est ici le sanctuaire de la toilette; tous les attributs delà fée invisible, tous ses légers outils sont ici répandus, prêts à remplir leur ministère tour à tour. Sur cette table au tapis de velours recouvert de deotellc sont réunies les fioles et les bottes :
Mouches, pommade, essences, poudre, pâles !
Les houppes de cygne n'attendent que des mains habiles pour rehausser leteint et blanchir les boucles ondoyantes. Cette brosse lissera les bandeaux ; cette autre, 4)lus douce, enlèvera du cou les petits Cheveux tombés. La pelote aux épingles va passer tout entière sur* le corps de la jeune coquette. Au centre domine .une psyché {{vi préside à tant d'occupations compliquées. Si les miroirs étaient des fontaines, que de femmes s'y noieraient, comme Narcisse, par amour d'elles-mêmes! De côtés et d'autres apparaissent les jupons à cerceaux flexibles, dont le règne est intermittent comme certaines fièvres, les glands dorés, les fichus, les dentelles, les petits paniers qu'on nomme ridicules (la toilette, comme la poésie, prend ici la partie pour le tout) , l'éventail enfin , chatoyant bouclier. Telles sont les armes d'une femme à la mode.
À sa toilette assise avec mollesse,
La moric active, et le goût, et l'adrcsçc,
Forment ces nœuds où leur art se confond
A méditer un frivole profond. (G. Bernard.).
Peintures du château de Clianlilly. — La Chasse. — Dessin de Foulquler, d'après une photographie communiquée
par M. Maxime Ducamp.
Des bougies odorantes répandent le parrum avec la lumière; un paravent chinois, dont les riantes couleurs s'accordent avec les arabesques élégantes du style rococo, dérobe la frileuse aux courants d*air qui, avant notre siècle raffiné, circulaient librement dans les grands boudoirs.
Les peUts soins apportent sur leurs ailes.
Ces riens galants, les trésors de nos belles.
Flore et Plutus mêlent élégamment
L*éclat des fleurs au feu du diamant,
Ornant tous deux, par un lent artifice,
De ses cheveux le moderne édifice. ( G. Bcrnnrd )
Peintures du château de Chantilly. — La Toilette. ^ Dessin de Foulquier, d'après une photographie communiquée
par M. Maxime Ducamp.
Ici Flore et Platus ont pris la forme de deux guenons , dont la laideur rehausse la grâce de leur maîtresse : celleci regarde dans \k psyché les progrés de sa coiffure, tandis qu'elle abandonne aux ciseaux les ongles d'une jolie petite griffe.
Nous n^ sommes pas au bout , et l'heure du bnl n'est pas sonnée encore. Tous les instants sont précieux ; tous,
jusqu'au dernier, ajouteront ou changeront quelque chose à cette parure lentement élaborée. Posera-t-on la mouche au coin de l'œil, ou dans les environs des lèvres, comme un insecte voltigeant près d'une fleur? Et la robe serat-elle couleur de lune ou couleur de soleil? Pour la coiffure, nous ne garderons pas cette petite fanchon de dentelle , elle est trop négligée ; il est vrai qu'elle est à la
mode ; mais nous aurons plus de goiU que la mode ! Maintenant, il faut choisir le peigne; ces boites en regorgent. Que prendre :
Or, nacre, ivoire, ou bien Vécaill» blonde?
Graves questions! Et que restera-t-il de tant de peines, de tant d*esprit consumé en si petits problèmes? Demandez au satirique maussade. Le lendemain, la belle fatiguée étale
son teint sur sa toiletle,
Et, dans quatre mouchoirs de sa beauté salis, Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
Il serait superflu de s'ériger ici en censeur, et peutêtre pédant de méconnaître le charme que la parure ajoute souvent aux plus jolies. Nous ne tonnerons pas contre la frivolité, ce mal qui ronge une partie du monde féminin, aujourd'hui comme toujours. Quelle loi somptuaire , quel conseil mordrait sur la coquetterie^ L'instruction seule et l'éducation première peuvent contenir ce penchant en de justes limites. Il est des sujets qui interdisent la sévérité morose. Eflleurons-les seulement d'un sourire et ne montrons pas les dents ; un Ciirdinal même nous donne l'exemple de l'indulgence, et nous lui cédons le trait final :
Embellissez, ornez, ne chargez pas. (De Bemis.)