U FONTAINE SANGLANTE
Très -rapproché de San -Salvador et de-Guatemala, le département de Gracias est l'un des pays les plus curieux et les mpins connus de l'Amérique centrale. Parmi les curiosités qu'une exploitation récente y a signalées, il y en a une qui n'a peut-être pas d'analogue dans le reste de l'Amérique. Prés d'un petit village, le pueblo de la Vtrtud, se trouve la fontaine de Sang, qu'on appelle aussi la mina de Sangre. De l'intérieur d'une petite caverne jaillit perpétuellement un liquide vermeil qui, exposé au contact
Il y a de cela bien des années : c'était un jeudi saint, et il était d'usage, dans la ville qu'habitaient mes parents, d'ouvrir ce jour- là au public les chapelles des prisons et des hospices pour y faire les stations de la semaine sainte. On pénétrait ainsi dans l'intérieur de ces tristes heux, et bien des misères enfouies derrière d'épaisses murailles apparaissaient alors au grand jour. J'étais enfant, et ma bonne, avide, comnie tous les gens vulgaires, de spectacles qui impressionnent les. esprits les plus obtus- et chatouillent les nerfs les plus engourdis, me conduisit, à l'insu de ma mère, à l'hôpital général, où toutes les injrmités avaient leurs représentants. La dévotion servait de prétexte à une curiosité oiseuse et malsaine. Je ne me rappelle pas la chapelle, et je doute fort que nous y soyons entrées; en revanche, je me rappelle parfaitement une suite d'étroites et lugubres cours, autour desquelles étaient percés, à quatre pieds de hauteur, des jours de souffrance grillés, qui permettaient d'entrevoir, dans de noirs et fétides cachots, des créatures hâves, les unes couchées sur de la paille souillée d'immondir^s, les autres debout, faisant d'ignobles contorsions. 11 y en avait d'enchaînées à des anoeaux scellés dans les murs. Ces loges étaient d'un aspect beaucoup plus repoussant que les. cages où l'on enferme les bétes féroces; aussi leurs malheureux haj bitants étaient-ils descendus au-dessous de la brute. A I peine si leurs traits conservaient quelque chose d'humain : ' les gestes, la voix, ou plutôt les hurlements, tenaient de I l'animal. C'était horrible à voir, et navrant k fendre le ' cœur.
J'ai eu longtemps devant les yeux la tête sinistre d'une
femme devenue folle par suite de la mort de ;son enfant.
I Elle tenait et berçait dans ses bras un paquet de guenilles,
' et , chaque fois qu'on faisait mine d*approclier, elle pous-
Magasin pittoresque.
sait des rugissements de lionne, de crainte qu*on lui enlevât son trésor. Dans la case voisine, un homme marchait de long en large avec une liévreuse anxiété. A chaque tour qui le ramenait devant la grille, il montrait, à travers les barreaux, son pâle visage et la sueur qui découlait â grosses gouttes de son front : « Voyez, disait-il, je ne me repose pas une minute. Eh bien , j'îii beau travailler, ma* lâche n'avance pas ! Je n'aurai jamais fini ! * Tous ses muscles tendus se contractaient douloureusement. A côté, un maniaque se débattait contre les chaînes rivées autour de ses membres meurtris. Et cette lutte incessante de la chair déchirée contre le dur et froid métal ne devait finir qu'avec la vie de l'infortuné ! Rien ne venait conjurer le cauchemar prolongé du travailleur imaginaire î Rien ne venait distraire la pauvre mère de ^n idée fixe î
Il y avait quinze ans, vingt ans, plus peut-être , que ces malheureux, et bien d'autres, vivaient en proie à ce supplice dans cet enfer anticipé. C'étaient des fous furieux qu'il fallait retrancher de la société, et laisser se consumer isolément dans la lente et insondable agonie du désespoir. Une législation qui les eût condamnés à mort eût été assurément plus humaine. Des gardiens armés de fouets et rendus féroces par la peur, cette lAche conseillère de toutes les cruautés, avaient seuls accès prés de ces infortunés, et Dieu sait comment ils usaient du pouvoir discrétionnaire qui leur était concédé ! Cependant, le public du temps ne voyait là rien qui révoltât ses instincts de justice et de charité. Le vulgaire y trouvait matière à rire, et les gens bien élevés se tenaient à l'écart, évitant le spectacle pénible de rigueurs aflligeantes, mais nécessaires. Une profonde terreur, mêlée de pitié , me causa un serrement de cœur qui abrégea la visite. Je revins malade à la maison, et ma mère réprimanda sévèrement la domestique de m'avoir menée voir les fous. On tAcha de me distraire, mais rimpression resta (*).
Cet affreux système a, grâce à Dieu , changé. On n*enchalne plus dans un trou de sept à huit pieds carrés, meublé d'une botte de paille, d'une cruche d'eau et d'un immonde baquet, de pauvres malades qui ont perdu momentanément l'équilibre parfait de leurs facultés intellectuelles. Un médecin , homme de cœur et obsenateur attentif, Pinel, prit la courageuse initiative de déchaîner les fous furieux, et de substituer aux injures et aux coups la douceur et les ménagements, il releva la dignité humaine brutalement méconnue. Préconisée comme l'aurore d'une ère nouvelle pour le traitement de la folie , cette heureuse innovation fut accueillie avec enthousiasme et appliquée d'abord à Bicétre et à la Salpètrière ; mais elle ne pénétra que bien lentement en province et dans les maisons de santé destinées aux aliénés. Soit que les résultats ne répondissent pas assez vite ou assez complètement à ce qu'en attendaient les imaginations exaltées, soit que, comme il arrive trop souvent en toute réforme, le zèle des novateurs se relAchAt , soit enfin que la patience des subalternes ne fût pas au niveau de la tâche difficile qui leur était imposée, la routine reprit petit à petit le dessus. On ne retomba pas dans d'aussi déplorables abus que par le passé; mais, à quelques exceptions près, les ménagements furent plus apparents que réels. Aujourd'hui môme, fait-on bien, en France, tout ce que l'on doit, tout ce que l'on peut faire pour combattre un des plus terribles fléaux qui désolent l'humanité? Cette question, qui intéresse au plus haut point les bons cœurs, qui touche aux intérêts les plus sacrés des familles, vaut bien qu'on Tapprofondisse.
Tant qne subsistera le préjugé, malheureusement trop répandu , que la fureur est un des caractères essentiels de la folie, l'innombrable troupeau des lâches çt des égoïstes
(•) Nous devons eet article à }A^ Sw. Pdloc.
I se liguera contre elle. Il n'y a pas plus de dix ans qu'une ' inoffensive jeune fille, chez laquelle s'étaient manifestés quelques symptômes de démence, fut expédiée d'une ville de province à Paris, pieds et poings liés, garrottée comme on ne garrotte pas les plus grands criniinels pour les conduire à l'échafaud. Les conséquences naturelles de cette barbarie furent une surexcitation poussée au dernier degré , et un ébranlement nerveux qui aggrava rapidement le mal. Qu'on ne croie pas ces -faits rares et isolés, ils ne se renouvellent que trop. Tous les jours, avec des formes plus ou moins despotiques ( e4 après les formaUtés qu'exige la loi , formalités qui n'offrent pas de garantie assez sérieuse contre une erreur médicale ou contre la cupidité d'avides collatéraux, ainsi que le prouvent les fréquents arrêts des tribunaux en matière d'interdiction), on enlève un aliéné, ou un malade prétendu tel, à son domicile, à son entourage, à ses habitudes, pour le conduire, où? dans une prison. Que sa misère le consigne à l'hospice , ou que sa fortune lui ouvre l'entrée d'une de ces splendides maisons de santé qui s'élèvent autour de Paris, la séquestration est la même, il est prisonnier, de par le droit que sa faiblesse et sa souffrance donnent sur lui aux êtres bien portants et vigoureux. De ce moment, il ne s'appartient pluç. S'il est assez riche pour- payer un domestique , on attache h sa personne un espion qui ne le quitte pas plus que son ombre, auquel il doit demande!^ la permission d'arpenter les cloîtres en long ou en large , de sortir de la cour. Oei homme est sans cesse en tiers dans les visites du peu d'amis qui persistent à le venir voir sous les verroux. Devant lui, il n'ose se plaindre du régime intérieur auquel il est soumis; régime de compression tel qu'il ne peut ni se reposer, ni marcher quand il lui plaît, rester assis ou debout. Sous prétexte d'un traitement bien rarement suivi , on s'oppose aux plus innocentes fantaisies du malade. Amoureux de son indépendance , il doit se courber sous l'inflexible volonté d'un gardien qui l'obsède et lui inflige ses caprices, au nom du règlement : trop heureux si le geôlier, seul avec sa chose , ne se livre pas à des accès d'humeur qui ^ à la moindre résistance, vont jusqu'aux sévices. J'ai entendu l'un de ces hommes se vanter d'avoir m\€ à la raison un fou qui s'avisait de le contredire , et le geste, l'accent, disaient assez de quelle façon il s'y était pris. Qu'on se rappelle les fréquents abus de force brutale dont on a pu être témoin , et l'on comprendra l'immense danger qu'il y a, pour le corps comme pour l'esprit, dans la domination absolue qu'exerce un être ignorant et grossier sur une nature délicate et sensitive. A l'affaiblissement de-3 facultés mentales, il faut du calme, des distractions douces, des soins affectueux et charitables: la violence, les contradictions, la lutte, brisent tout ressort, et finissent par éteindre l'intelligence qui n'était peut-être que passagèrement obscurcie.
Est-ce à dire que la répression , poussée jusqu'à la barbarie , est encore érigée en système dans les maisons d'aliénés? Nous ne le pensons pas; nous sommes persuadée, au contraire, que la cruauté y est exceptionnelle, que le directeur a les meilleures intentions. Mais il administre un vaste établissement. Où se recrute le personnel qui doit être sans cesse en contact avec les malades? Parmi des hommes et des femmes souvent vulgaires ou dépourvus de principes, sans empire sur eux-mêmes, et dont les passions peuvent s'exalter par une sorte de magnétisme fatal à la vue des maux qu'ils doivent soulager. Cependant la folie n'est très-souvent, surtout au début, que l'obsession d'une idée fixe qu'il faut combattre par d'agréables et salutaires diversions : c'est parfois l'exagération d'un bon '' sentiment, une sorte d'hallucination qui fait croire a la I réalité des désirs intenses qui ont envahi le cerveau. Un
MAGASIN PITTORIiSUUE.
homme tendre, dévoué, généreux, a toute sa vie souhaité la fortune pour venir en aide à ceux qu*il aime, pour rétribuer largement le travail , pour récompenser le mérite, pour remédier aux misères qui Taffligent. Un concours de circonstances lui montre un moment son rêve accompli. Il en est si heureux qu*il ne peut renoncer à celte illusion. Il aura une galerie meublée de tableaux magnifiquement payés aux artistes ; il bâtira un palais pour employer des escouades d'ouvriers; il fera d'abondantes aumônes; il veut tout acheter, tout donner! Ce cojur bienveillant ne comprend pas qu'on s'oppose à de si nobles penchants. Militaire et habitué à commander, il veut être obéi. On lui résiste, il s'irrite; on l'injurie, onle menace; un gardien le frappe au visage. Il ne réagit pas contre cette brute; mais il se mutile avec un couteau la main qui n'a pas su le défendre de cet outrage ! Quelle révolte intérieure implique ce fait! Quel bouleversement dans les idées! Le sentiment d'honneur poussé si loin et si lâchement méconnu était peut -être l'ancre de salut ménagée par la Providence au pauvre malade. Il y a, on ne saurait trop le dire, beaucoup de l'homme raisonnable encore dans l'aliéné. L'enveloppe a pu recevoir quelque mortelle atteinte; l'âme, réfugiée dans ses mystérieuses profondeurs , reste invulnérable. Elle n'exerce plus la môme puissance sur des organes affaiblis ou rebelles. Les sens, ses serviteurs, échappent à son contrôle ; m^fis le désordre n'est qu'apparent. Elle proteste dans son for intérieur contre l'empiétement de la matière. Qu'un incident fasse appel à ses plus nobles aspirations, qu'une corde sympathique vienne à vibrer, elle sort de sa torpeur.
Une femme distinguée qui , en pleine possession de sa raison , se vit condamnée, par une déplorable erreur des médecins, â passer quelques semaines dans une maison d'aliénés, me racontait, entre autres traits caractéristiques, qu'étant entrée un jour dans le salon où se réunissaient les pensionnaires, sous la surveillance de leurs gardiennes, elle consentit, sur les instances de toutes, à se
mettre au piano. Après avoir assez vite épuisé son mince répertoire, elle murmure, en s'accompagnant , l'air de la Marseillaise. Aussitôt* l'auditoire, qui jusque-là s'était montré distrait, l'entoure, l'applaudit, l'encourage, redemande à grands cris plusieurs strophes. Le magique refrain est répété en chœur : on bat des mains, on trépigne de joie. Un peu effrayée de son succès, l'étrangère se lève et s'éclipse. Deux heures après, rencontrant dans le parc une de ses plus enthousiastes admiratrices, elle la questionne sur cette chaleureuse ovation :
— Eh, Madame, nous chantions l'hymne de la liberté sous l'œil de nos tyrans !
Certes, ces pauvres aliénées comprenaient dans toute son horreur le supplice de la prison, le bienfait de la liberté ! Qui la leur eût rendue eût acquis des droits à leur reconnaissance et, par suite, un grand a&cendant sur leur esprit. Le gouvernail peut être brisé par quelque choc terrible, le noble vaisseau peut échouer; mais qu'il se rencontre un cœur dévoué, une intelligence d'élite pour le remettre à flot, il est sauvé.
CE QU'ON VOIT SUR UN CHEMIN DE FER
Voy. p. 19, 67.