‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 84 sur 314 · PROMENADES ALPESTRES · texte numérisé non relu

PROMENADES ALPESTRES

Fin. — Voy. p. 2.

Horrible, horrible nuit! Bal sur ma tête, souliers d'Auvergnats, fifre, violon, clarinette et tambourin ! Pas d*autre chambre disponible que la mienne; je me suis levé vingt fois; j'ai espéré minuit, puis deux heures, et voici Taube; j'abrège la séance sans avoir fermé Tœil , et vais aller au prochain village implorer un peu de silence et de sommeil.

Étonnant effet de l'air éthéré des montagnes, jamais plus héroïque qu'aujourd'hui! Je me croyais à peine capable de faire une demi-lieue , et me voici à Stalla, ayant escaladé le Jalier à jeun et en chantant. Charme de la haute Engaddine. Ressemblance générale avec le pays de Davos. Vallée à fond plat de sept lieues de long; enceinte, en apparence continue, de cinres neigeuses ; çà et là surgissent, au milieu des prairies, quelques monticules chargés d'arbres verts; quatre lacs principaux réfléchissent la verdure et les glaciers; huit lacs secondaires, huit vallons latéraux leur apportent le tribut de leurs eaux. Magnifique appareil bydrologique ; il mériterait d'être considéré par les géographes comme la source du grand courant de l'Allemagne du midi, au lieu de cette malheureuse petite fontaine cachée dans une cour, au fond du triste pays de Donauschingen, dont il est reçu de faire la source du Danube. On trouve ici les deux types du paysage et de la poésie : dans les parties basses, Gessner ; dans les supérieures , Byron. Malheureusement, comme à Davos, le charme est troublé par les maisons blanches des limonadiers enrichis.

Le fond de la vallée étant fort élevé au-dessus de la mer, surprise agréable de se trouver au sommet du col en un instant. Déception au sujet des colonnes juliennes : je m'attendais au plaisir de voir deux belles colonnes romaines : ce sont deux simples bornes milliaires trés-frustes, de pierre schisteuse. Sont-elles celtiques? Leur grossièreté le ferait croire ; mais ce n'est guère la peine d'en discuter. Puisque les Celtes ont occupé ce pays, ils ont assurément connu ce passage, et puisqu'il est le plus commode pour aller d'Italie en Germanie, les Romains l'ont certainement fréquenté, ce que tes Germains ne leur ont que trop bien rendu. Ruines de deux castels féodaux au-dessus de Stalla. ' Assis au sommet du col, j'y al longtemps médité. Ces nuées de Barbares passant en tumulte entre ces mêmes rochers,* avec leurs cris sauvages, leurs appétits de meurtre et de pillage, me remplissaient l'esprit; que de fois ces vieilles bornes milliaires ont-elles vu la béte féroce se jeter ainsi sur le Midi !

Bien que le col ait quatre cents mètres de plus que celui du Splugen, il s'y amasse beaucoup moins de neige et il y a bien de la différence entre l'effroyable via Mala et les pentes herbagères et moutonnières que l'on rencontre ici. Aussi pas de passage plus coulant que le Julier.

Je commence à m'inquiéter : le soleil baisse et le lointain ne me donne encore aucun signe de la vallée du Rhin. Pas une âme ; sentier difficile , taillé par instant sur le flanc d'escarpements dangereux, et remplacé môme çà et là par des troncs d'arbres appliqués contre la paroi du rocher. Pas de retraite à portée! et cependant je ne m'aventurerai certainement pas à faire ici une marche de nuit.

Enfin voici que je commence à descendre des hauteurs, et il ne fait pas encore nuit. Gloire au Rhin ! je l'aperçois dans les profondeurs comme un ruban d'argent parmi les sables.

Brave homme et homme d'esprit! mon hôte, enchanté d'avoir un Français, m'a demandé la permission de me servir Ini-môrae, afin de profiter de ma conversation. Excellent souper, bonne chambre : heureuse fin des tribulations par lesquelles je viens de passer.

A mon arrivée dans la plaine du Rhin, les ténèbres'' étaient épaisses. Perdu sur les cailloux. Impossibilité de trouver le pont formé d'une seule poutre et que je prenais dans la nuit pour une estacade; d'impatience, je pensais à me mettre à l'eau ; retour en arrière à un chalet où j'obtiens une lanterne; perdu de nouveau dans les rues désertes de Thusis; toutes les portes fermées, même à l'auberge ; entré enfin d'escalade par la chambre des postillons. Quinze heures de marche! je n'en puis plus.

Repos, délassement, correspondance. Dans l'après-midi, promenade jusqu'à Reichenau. Noble vallée; sur les deux rives, ruines nombreuses de châteaux forts, témoignage de la vaillante insurrection contre les Allemands. Village et château de Rhasuns, Rhœtia, nom toujours vivant des Rhétiens. L'histoire de l'invasion des Barbares, aussi bien que celle du soulèvement du quinzième siècle, n'est qu'un prolongement des luttes dont parle César, les Gaulois d'un côté, les Germains de l'autre. Nos liaisons traditionnelles avec les Grisons seraient-elles une réminiscence de notre communauté celtique? J'aime à me sentir dans ce poste avancé de la grande race ; à voir ces physionomies ouvertes, à entendre ce langage : Ilot que les flots de la Germanie battent et enveloppent complètement, mais ne détruiront pas! C'est, à tous égards, un des cantons les plus intéressants de la Suisse, et cependant jusqu'ici les touristes le respectent à peu près.

Que de tableaux se sont succédé et persistent dans mon imagination depuis dix-sept jours que j'ai quitté ce même gîte, cette même chambre, cette même fenêtre devant laquelle je SUIS assis aujourd'hui! Je tourne en arrière des pensées de regret! Que vais-je faire? Prendrai-je simplement mon chemin vers Paris par Coire et Zurich? ou, pour faire mes adieux aux Alpes sur le terrain classique des quatre cantons, prendrai-je par le col de Signes et les Clarides? Le temps qu'il fera demain décidera.

Grande pluie toute la nuit; au matin, symptômes favorables; j'ai pris mon parti! Me voici à Flims. C'est dimanche. Aspect serein de la population dans ses habits de fête : tout le monde en noir, les hommes avec des manteaux courts à la Calvin. Aux abords du temple, réunion nombreuse, sérieuse, bien posée ; image vivante des temps de la réforme. Pourparlers difficiles à cause du romansch. Je comprends qu'on voudrait me faire redescendre à Ilanz pour prendre là le sentier du col de Panix. Quand je lève le doigt vers la montagne, tout le monde se récrie. Me serais-je trompé en imaginant de passer par ici?

Heureusement on s'est avisé de me conduire chez une bonne dame tenant une espèce de café et parlant allemand, et là tout s'est expliqué. L'avant- veille, trois hommes venant de Claris sont morts en traversant le glacier, et tout le village en est encore dans la consternation. Je cherche en vain à faire comprendre que cet accident, tout déplorable qu'il soit, n'a rien changé aux conditions intrinsèques du glacier, et qu'il est identique aujourd'hui à ce qu'il a toujours été : logique trop subtile. Enfin l'on me promet d'aller chercher un des meilleurs chasseurs du pays, et il décidera.

Après une heure d'attente et d'impatience, car la journée s'avance, mon chasseur est enfin arrivé , et nous partons munis d'un quartier de fromage et d*une formidable bouteille de vin.

Assis sur un roc, les pieds sur la neige, je me repose un instant avant de commencer à descendre. Mon passage sur les traces de ces trois infortunés m'a ému. Nos pieds

sont les premiers qui se soient posés sur cette glace depuis révénement. Ces gens étaient de Glaris, et malgré les conseils de l'aubergiste d*Elm, ils s*obstinérent à monter un peu tard et après s'être encouragés avec de Teau-devie. On suppose qu'ils auront été pris par un courant froid. L'un était tombé sur le glacier aux deux tiers de la traversée ; l'autre , cbose singulière , à l'instant même où il avait mis les pieds sur le gazon; le troisième, cent pas plus loin Du reste, le glacier est uni comme un roc et sans danger. Mon guide m'a raconté une histoire encore plus tragique arrivée l'an dernier. Le père et le fils étaient allés à la chasse au chamois autour du glacier crevassé situé à droite en montant, et le fils, s'étant mis à le franchir pour débusquer les animaux tandis que le père gardait le poste, avait disparu tout à coup. Le père n'avait rien vu, mais en reportant sa vue sur le glacier, il n'y avait plus aperçu son enfant. Tout le village était monté; on avait battu le glacier, sondé les fentes; aucune trace ne s'était retrouvée.

Ces images funèbres augmentent encore l'austérité de ce grand site. Je découvre comme un point mon hardi chasseur qui redescend le glacier à la course. A ma gauche s'étend le magnifique glacier, morne et crevassé, de Sardona; à ma droite, la crête abrupte du Martinsloch, couche mince et verticale, percée d'outre en outre à sa base par une gigantesque ouverture dont la tradition fait honneur à la bataille du diable et de saint Martin; en me retournant, mes yeux plongent dans le gouffre où je m'apprête à descendre, abrupt, vertigineux, formé par d'immenses pentes d'ardoise sur lesquelles le soleil luit comme sur une glace; au fond le village d'Elm, et par delà les masses colossales des montagnes de Glaris. Je ne sais pas leurs noms, que je n'ai pas môme demandés. Qu'en ferais-je? Loin d'augmenter l'effet de la nature, ces noms barbares le troubleraient plutôt en me remplissant l'esprit de choses arbitrjiires. Ai-je besoin, quand je contemple l'orage, de mettre un nom à chaque nuage, ou, sur la mer, de nommer les flots qui vont et viennent? Ici , au milieu de cet océan de montagnes, je méprise aussi bien toute nomenclature. Ce que j'invoque, c'est ce colossal ensemble dans sa majestueuse unité ! Je me plais à vous contempler dans votre substance et dans les forces qui vous ont crevassées et soulevées, masses puissantes des granités, des schistes, des calcaires, et vous m'apparaissez bien plus grandioses que si je vous découpais par pics et par vallons. Ces cimes au niveau desquelles je plane, ce sont les Alpes; ces enfoncements, leurs vallées; ces eaux de glace et de neige, leurs torrents : il ne m'en faut pas davantage pour savoir où je suis et m'élever à Dieu devant ces sublimités qu'il a créées. Écrasantes et terribles pour nous, que sont-elles pour lui? Qu'est-ce que ce globe tout entier avec les hautes chaînes qui le sillonnent? Une boule ornée et ciselée où ces glaciers qui dévorent les hommes ne sont que des damasquinures. 11 n'est pas même nécessaire de monter jusqu'à lui pour s'imaginer des êtres qui ramasseraient cette terre pour la mettre curieusement dans leurs collections comme un objet d'art. Tout est relatif dans l'univers, son Auteur seul est absolu.

J'hésite à descendre, et cependant je me sens de plus en plus opprimé par la grandeur et par la solitude. Il faut avoir hanté les hautes cimes pour comprendre le Sinaî. Que le veau d'or semble méprisable à qui se nourrit de cet air libre et pur! Oui, l'on se sent ici plus près du ciel, parce que l'on se sent plus détaché de la terre. Combien je regrette un ami ! Avec quelles délices je verserais mon àme dans la sienne! Peut-être y a-t-il en moi plus d'émotion que d'idées, mais j'aimerais à répandre ma parole et à recueillir en retour un écho sympathique. J*ai rassemblé

toutes mes forces pour crier jusqu'à mon guide; la montagne seule m'a répondu. Le silence est aussi profond que la solitude. Par instants, grâce à l'absence de tout bruit, l'oreille perçoit cependant comme un murmure plaintif; c'est le frôlement des grains de neige que la bise balaye et qui courent à la surface du névé. En vain mon crayon cherche-t-il à me soulager en écrivant ces lignes, ces lignes ne me réfléchissent que ma propre image. Elle me fatigue, et je sens le besoin de partir. Adieu donc, glaciers; adieu, ciel noir ; adieu , rocs stériles où nulle vie ne germe plus, où la foudre seule laisse ses marques! Zone austère et sublime, je te quitte ; je vais rejoindre les hommes.

Arrivé à Elm à la nuit, chez de braves gens. Descente agréable et variée. Gamme vé|;étale des lichens aux gazons, des gazons aux prairies, des prairies aux forêts, des forêts aux vergers et aux jardins. Au milieu des neiges, rencontre d'une belle compagnie de perdrix blanches. Dans les prairies, souvenir au pauvre papillon : je l'avais recueilli sur le glacier, haletant et mourant, et je l'ai remis en liberté de ce côté de la montagne , parmi les fleurs. Bienfait obscur pour celui qui l'a re^u : image de Dieu.

Surpris par la nuit noire en descendant les Alpes Clarides. Hébergé dans un chalet primitif, pauvre et nu. En face de moi, la cascade du Staubi, pareille à un voile de fée dans les ténèbres. Les Alpes n'en renferment pas de plus belle.

Bien arrivé à Lucerne par le bateau à vapeur. L'bôtel et ma place payés, il me reste strictement de quoi regagner Paris en mangeant du pain sec : on n'en meurt pas.

UxN CAMEE

Page 1