LES OIES
Si le cheval n'existait pas, l'àue assurément ne serait pas 81 méprisé. 11 en est de même pour l'oie : le cygne
lui a fait tort. C'est lui, c'est ce roi des oiseaux aquatiques, cet incomparable modèle de noblesse et de grâce, qui nous empêche de tenir compte à l'oie de sa respectable corpulence, de sa prestance qui ne manque pas de dignité, de son plumage net et lustré ; c'est lui qui l'a chassée des parcs , des pièces d'eau , des bassins de marbre , et reléguée, parmi les volailles, à la basse-cour, où on ne la juge plus bonne qu'à être plumée à outrance et engraissée à mort.
Nous devons convenir que l'oie, quand elle s'avance en se dandinant vers vous, les plumes hérissées, le cou ployé et comme disloqué , la tête basse , le bec tout grand ouvert, est dépourvue de grâce; mais notez qu'alors l'oie est en colère ; elle a peur, elle est hors d'elle-même ; et nous ne pensons pas que, dans ses moments de panique ou de fureur, l'homme lui-même se montre à son plus grand avantage.
Sortons de la basse-cour, suivons Audubon au milieu des savanes désertes, au bord des eaux solitaires, et nous pourrons juger si une iamille d'oies sauvages, à l'état de hberté , est incapable de nous offrir un poétique tableau. « Supposons que tout soit paix et sécurité autour de l'heureux couple, et que la femelle repose tranquillement sur ses œufs. Le nid est placé sur le bord de quelque majestueuse rivière ou près d'un lac aux eaux dormantes. Au-dessus de la scène enchantée se déroule le clair azur des cieux ; la lumière, en traînées brillantes, scintille à la surface des ondes, et des milliers de fleurs odorantes font du marais naguère si triste un séjour charmant. Le mâle passe et repasse, effleurant l'élément liquide dont il semble être le roi. Tantôt il incline sa tête en décrivant une courbe gracieuse ; tantôt il boit à petits coups pour étancher sa soif à loisir. Cependant le soleil a marqué midi ; il rame alors vers le rivage pour prendre un moment la place de sa patiente et ûdéle compagne. Déjà, au travers de la coquille, s'entendent les bégayements de la tendre couvée ; de leur bec frêle , les petits ont fait brèche aux murs de leur prison ; et, pleins de vie, alertes et mignons, ils hasardent au dehors leurs pas chancelants et leur duvet si délicat. Bientôt ils se dirigent vers l'eau , à la suite de leurs parents inquiets ; ils atteignent le bord du courant au milieu duquel se joue déjà la mère ; l'un après l'autre ils se risquent à tenter l'aventure , et maintenant les voilà tous qui glissent lentement sur les ondes. Quel délicieux spectacle ! Rasant la rive verdoyante, la mère guide doucement son innocente progéniture : à l'un, elle montre la graine des herbes flottantes ; à l'autre, elle présente une rampante limace ; ses yeux vigilants surveillent la cruelle tortue, l'orphie et le brochet vorace qui guettent la proie. La tête inclinée, elle regarde en haut s'il n'y a pas de mouette ou d'aigle qui vole au-dessus d'eux, cherchant à faire capture. Qu'un oiseau rapace vienne pour les saisir à l'improviste, à l'instant elle plonge et sa couvée après elle ; puis ils vont reparaître parmi les joncs épais, en ne présentant d'abord que le bec hors de l'eau. Enfin la mère a gagné la terre, et rassemble sa famille par un appel si bas et si doux qu'il n'y a que les petits et le père pour en comprendre le sens. A présent ils sont sauvés, et leur ennemi , qui ne sait ce qu'ils sont devenus, n'a plus qu'à renoncer à leur poursuite (*). »
La plus criante injustice que l'on ait faite à l'oie, c'a été de la déclarer stupide, au point de la donner pour un type d'imbécillité. Ici nous protestons de toutes nos forces, et nous soutenons qu'il n'est pas, au contraire, d'oiseau plus sagace, plus avisé. Tous les actes de sa vie dénotent une intelligence hors ligne. Quand le» oies font
(*) Tradaction de M. E. Bazin, Scènes de la nature dans les EtatS'Unts et le nord de V Amérique,
leurs grands voyages d*émigration (du nord vers le sud en automne, du sud vers le nord au printemps), voyez quelle ingénieuse tactique elles emploient pour traverser Tespace avec le moins de fatigue possible : elles se rangent sur deux lignes obliques, qui forment en avant un angle aigu, ou sur une seule ligne si le bataillon n'est pas nombreux ; l'oiseau qui se trouve à la pointe de l'angle fend l'air le premier, ouvre le passage aux autres, puis, quand il est fatigué , se retire aux derniers rangs pour se reposer, et chacun à son tour prend ainsi la première place ; les faibles seuls restent toujours à l'arriére- garde. Et lors-
qu'elles s'abattent dans un marécage pour y paître, quelles précautions ne prennent-elles pas? Il y a toujours deux ou trois mâles qui font sentinelle, qui ne cessent d'avoir l'œil et l'oreille au guet. Que le chevreuil ou le sanglier s'approchent pour boire, il n'y a point là de quoi les troubler ; mais que là-bas, bien loin, le pas d'un homme froisse quelques feuilles sèches, ce bruit à peine perceptible est aussitôt saisi et reconnu ; vite l'alarme est donnée par les sentinelles, tous les cous se dressent, on se tait, on écoute : le danger approche-t-il , la bande entière se met à l'eau dans le plus grand silence , vogue au large vers la rive
Les Oies au Jardin d'acclimalaiioii. — Dessin de Frecman.
opposée, où elle disparaît, tête baissée, sous les roseaux et les grandes herbes. Si l'ennemi décidément les poursuit, nouveau coup de trompette retentissant, impératif, et vite, pôle>méle, on décampe, on s'envole, au grand désappointement du chasseur. Même dans les basses-cours, chacun le sait, au moindre mouvement, au moindre bruit, Tune des oies pousse un cri d'avertissement auquel toute la troupe répond par une acclamation générale. Aussi Columelle les regardait-il comme les plus sûres gardiennes de la ferme, et Végéce, comme les meilleurs factionnaires .que l'on piU poser dans une ville assiégée. Et ce n'était pas là une hypothèse d'auteur. La vieille Rome ne dut-elle pas son salut aux oies du Capitole? D'où l'antique et naïve coutume, dans la ville éternelle, de promener solennellement chaque année ces vigilants volatiles comme des triomphateurs, et de les nourrir aux frais de la république, à titre d'oiseaux sacrés.
De la manière dont l'oie fuit son nid , nous dirons peu
de chose; elle suit l'exemple d'un grand nombre de palmipèdes et d'échassiers : c'est un simple matelas d'herbes sèches, spacieux, plat, situé au milieu de grands roseaux ou de broussailles, à proximité de l'eau. Mais où la supériorité de sa nature se révèle de nouveau , c'est dans l'amour et le courageux dévouement qu'elle montre pour sa progéniture. Dès que la femelle a pondu son premier œuf, le mâle ne s'éloigne plus; il est toujours là, prêt à défendre son trésor contre tout ennemi qui fait mine de le menacer. Qu'un renard, se glissant à travers les herbes, s'avise de venir l'inquiéter, l'oiseau se précipite sur lui, le frappe à grands coups d'aile, l'étourdit, le met en fuite. Il est douteux qu'un homme même, sans armes, pût tenir tête à un pareil antagoniste. Audubon en a fait l'épreuve. Un jour qu'il s'était approché d'un nid d'oie pour l'observer, le jars (*) vint au-devant de lui dans une attitude
(«) MÂle de roie.
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des plus formidables; il lui lançait des regards de déG, sifllail, battait des ailes, se jetait directement sur lui pour Tattaquer : par deux fois, il l'atteignit au bras, et faillit le lui casser. De temps en temps, interrompant ses valeureux exploits, — chose touchante â voir, — Toiseau re-
tournait vers son nid, passait et repassait sa tête et son cou sur le plumage de sa femelle, comme pour la rassurer et Tencourager; puis Tintrépide champion revenait à la charge avec une nouvelle ardeur.
Aimer ses enfants, c'est le fait d'un bon cœur sans
Jardin d'acclimatation. — Oie de Gambie; Oie du Danube. — Dessin de Freemau.
doute ; mais, après tout, il n'y a rien là que de naturel et à la portée d'un grand nombre. Adopter les enfants des autres et les traiter comme les siens propres, cela est plus rare , et c'est ce dont , à l'occasion , l'oie est capable. Que l'on fasse appel à sa générosité , et elle rtt se fera
pas prier longtemps. Une vieille femelle couvait depuis une quinzaine de jours dans la cuisine d'une ferme ; tout à coup elle tomba malade. Sentant probablement qu'elle n'aurait pas le temps d'achever sa tâche, elle quitta son nid et se rendit dans une arriére-cour où il y avait une
jeune oie d'un an. Que lui dit-elle? comment lui expriraat-elle son grand souci, son désir? C'est ce que nous ne nous chargeons pas d'expliquer ; mais il est certain que Ton comprit et que Von accueillit sa requête , car la jeune oie, qui n'était jamais entrée dans la cuisine, y arriva conduite par la vieille , et sauta immédiatement dans le nid ; la malade s'accroupit auprès d'elle, et bientôt mourut, mais du moins mourut tranquille : la bonne nourrice couva les œufs et éleva les petits avec la même assiduité, la même tendresse que si elle eût été la véritable mère.
Enfin, nous ne rendrions pas à l'oie toute la justice qui lui est due si nous ne la montrions affectueuse en dehors du cercle de sa famille et même de sa race, sensible aux bons procédés, et nous oserons dire reconnaissante, d'une constance, d'une fidélité à toute épreuve dans ses attachements. Les exemples sont nombreux; il n'y a qu'à choisir. — On cite une oie qui s'était prise d'une vive amitié pour un chien d'arrêt. (Celui-ci cependant avait, dit-on, étranglé son mâle; mais il s'était fait pardonner cet acte inconsidéré par son humeur habituellement débonnaire et accommodante.) La pauvre oie, isolée, sevrée d'affection , avait reporté tous ses sentiments sur son camarade de basse-cour ; elle était toujours à ses côtés , ne voulait d'autre cabane, d'autre litière que la sienne; elle avait un tel besoin de sa présence qu'elle importunait le voisinage de ses cris plaintifs quand le chien avait dû la quitter pour aller à la chasse avec son maître. — Voici un fait plus circonstancié et plus intéressant. Un garde du château de Ris, aux environs de Paris, avait plusieurs fois rendu service à un jeune mâle, en l'aidant, par un coup de main donné à propos, à se débarrasser d'un rival agressif et plus fort que lui. Notez que la défaite eût été d'autant plus mortifiante que le duel avait lieu en présence de trois jeunes oies femelles, blanches comme la neige, et dont les bonnes grâces étaient assurées au vainqueur. L'oiseau n'oublia pas lés honnêtes procédés du garde : du plus loin* qu'il l'apercevait, il courait à lui, lui adressait dans son langage les harangues les plus éloquentes, et ne pouvait se rassasier de ses caresses. Un jour, s'enhardissant, il s'attacha aux pas de son protecteur, il le suivit hors de la cour, il le suivit jusqu'au bout du parc : mais là, il fallait se quitter; le garde allait faire sa tournée dans les bois d'Orangis. Il sortit donc et enferma l'oie dans le parc. A peine avait-il fait trois pas qu'il entendit l'oiseau pousser des cris lamentables. Il poursuivit néanmoins son chemin et déjà songeait à tout autre chose, quand le bruit d'un énorme vol retentit derrière lui et lui fit tourner la tête : c'était son oie, qui vint s'abattre à ses côtés et qui se mit à faire roule avec lui, tantôt à pied, en se dandinant sur ses larges pattes palmées, tantôt au vol, en agitant bruyamment ses lourdes ailes, souvent prenant les devants et s'arrétant alors à tous les endroits où se croisaient plusieurs chemins, pour voir lequel son maître voulait prendre. Et la promenade dura ainsi depuis dix heures du matin jusqu'à huit heures du soir! — Dès lors, l'oiseau ne manqua plus d'accompagner son ami partout où il allait ; en vain le garde s'efforçait -il parfois de dépister son inévitable compagnon, l'oie parvenait toujours à le trouver. Une fois, après l'avoir cherché dans tout le village , passant devant la maison du curé , elle entendit par la fenêtre ouverte la voix de son maître; elle franchit la porte, monta l'escalier, et entra dans la chambre eu poussant de terribles cris de joie.
' Hélas ! les liaisons disproportionnées , si belles soientelles, finissent toujours mal. Depuis qu'il se voyait l'ami d'un homme, Jacquot (c'était le nom de l'oie) se croyait tout permis; il pénétrait dans les appartements du château, et ne s'y contraignait pas plus que s'il eût été chez lui.
Cette conduite, dont on ne pouvait nier les inconvénients, parut déplacée au maître de la maison, qui prononça l'exil de l'oiseau. Le pauvre Jacquot ne vit plus son ami, languit, maigrit pendant tout uu an, et finit par mourir de chagrin.
Un dernier trait va mettre le comble à la gloire de Toie, en faisant d'elle l'égale du caniche. Il y avait dans un village d'Allemagne une vieille femme aveugle qui allait tous les dimanches à l'église, — conduite par qui? — par un jars, qui la tirait par la robe avec son bec. Lorsque la vieille femme avait franchi la porte du temple, Toiseau allait l'attendre dans le cimetière, où il s'occupait à paître l'herbe ; et quand l'offjce était terminé, il venait reprendre sa maîtresse et la reconduisait à la maison.
L'oie vulgaire est trop connue de tous pour que nous nous arrêtions à la décrire. Bien que déjà domestiquée au temps d'Homère , elle^reproduit encore fidèlement le type primitif fl'où elle est sortie, et qui est Voie cendrée (Anas anser, Ansêr sylvestris). Cet oiseau, que l'on voit passer en France, par troupes nombreuses, à la fin d'octobre ou au commencement de novembre , est d'un gris brunâtre sur le dos, d'un gris plus pâle sous le ventre, avec des stries d'un blanc roussâtre par tout le corps, chaque plume étant, au bout, frangée de cette couleur ; son bec est d'un jaune orangé. 11 a la taille plus élancée, les formes plus sveltes que l'oie domestique.
L'oie du Canada, ou ote à cravate, relie les oies aux cygnes. Elle rappelle ces derniers par son bec allongé, par son cou mince et flexible. On la reconnaît aisément à l'espèce de bande ou de cravate blanche qui tranche sur le noir de sa gorge. Son plumage est d'un brun obscur qui s'éclaircit sous le ventre ; l.e bec et les pieds sont d'une couleur plombée. Au dix-huitième siècle, on voyait déjà de ces oies par centaines sur le grand canal à Versailles, ainsi que sur les pièces d'eau des jardins de Chantilly.
Voie d* Egypte, ou bernache armée, bien qu'originaire des pays chauds, est maintenant acquise à notre pays. Depuis 1839, de nombreux essais ont été faits avec suite à la ménagerie du Muséum, et l'on a obtenu non-seulement un assez grand nombre d'individus, mais, suivant le témoignage de notre cher et regretté collaborateur Is. Geoffroy Saint-Hilaire, une race vraiment distincte, une race française. Cette race , remarquable par sa grandeur et sa force, a conservé, du moins jusqu'ici, la richesse de ses couleurs. Le gris, le marron clair, le vert chatoyant, le blanc et le noir, composent sa parure ; le bec et les pieds sont rougeâtres. Elle porte au poignet de l'aile un éperon corné.
Nous citerons encore l'oie de Gambie et l'oie du Danube, au plumage frisé, que représente notre gravure. — L'oie de Gambie (que nous voyons au second plan) a les jambes très-hautes, le port droit. Son front tubercule, les deux éperons dont son aile est armée, son collier roux, son manteau brun qui contraste avec la couleur claire des parties inférieures, la distinguent des autres espèces.
Enfin, l'oie du Danube (qui occupe le premier plan dans notre gravure) a le plumage d'un blanc de neige, le bec et les pieds d'un jaune clair. Son cou plus épais et plus court, son attitude plus horizontale, la rapprochent du canard. Une particularité singulière, qui la désigne tout d'abord à l'attention du spectateur, c'est la consistance de ses plumes ; elles sont si légères, si souples, qu'au moindre vent elles se soulèvent, se contournent, se bouclent. L'oiseau semble enfoui sous un amas de plumes qui ne seraient pas* adhérentes à son corps. Cette belle espèce se reproduit en domesticité au Jardin des Plantes et au Jardin d ac* climatation du bois de Boulogne.