LE PASTEUR
Ici commence la phase active de la vie de Channing, à laquelle la première n*a été qu'une longue et douloureuse préparation; cette phase est la plus étendue; nous n*y séparerons point les joies et les douleurs du père de famdle des soins et des travaux du pasteur : si jamais les noms de père et de pasteur furent unis Tun à Tautre, c'est dans le cœur évangélique de Channing.
Boston, ville lettrée et religieuse, enthousiaste de la poésie et passionnée pour Téloquence , accorda bientôt à son jeune ministre le plus grand ascendant. De temps en temps, Tâme de Channing sentit encore des défaillances qui lui donnèrent un moment la pensée de se démettre de sa charge ; mais bientôt cette âme , agrandie et attendrie par ses propres souffrances, triompha de ses maux en secourant ceux d'autrui : le sort des pauvres, des ouvriers, des filles perdues même, éveilla sa pitié; par des associations fraternelles, il essaya de garantir les premiers de kmisére qu'enlratne la maladie ou le chômage; il songea à former une société pour procurer de Touvrage aux dernières et leur donner l'assistance morale en les mettant à Tabri du besoin; il songea aussi à établir des écoles primaires, et les nègres ne furent pas la moins chère partie de son troupeau : il voulait non- seulement les arracher à Tesclavage, mais à la dépravation qui en est la suite.
L'amour de l'humanité ne lui fit jamais oublier celui des siens, ni l'amour des siens celui de l'humanité. Il appela auprès de lui sa mère, ses frères, ses sœurs; son cœur se retrempa aux joies et même aux douleurs de la famille ; la mort de son frère François et de sa sœur Anne, ses deux aînés, tout en l'affligeant profondément, sembla donner à sa piété encore plus de ferveur et d'élan, et étendre sur son âme un voile de mélancolie sereine et résignée.
En 1814, c'est-à-diré h l'âge de trente-quatre ans, il épo4isa sa cousine, Ruth Gibbs, à qui il avait adressé, à l'âge de quinze ans, mais sans oser la lui envoyer, une lettre sur la mission des femmes; il continua toujours à penser que si la femme, mère, épouse ou amie, voulait se servir de son influence pour éveiller dans le cœur de l'homme l'amour des choses spirituelles, l'ament r à des pensées et »^ des goûts élevés, le monde serait sauvé du matérialisme et de la corruption. Channing définit l'union conjugale « la félicité de deux cœurs qui , tout en cherchant avec une tendresse incessante leur bonheur commun ici-bas, voient cependant dans le mariage une fin plus élevée encore, celle du perfectionnement mutuel de leurs âmes et une préparation à la vie éternelle. »
En 1816, il vit naître son premier enfant, qui mourut au bout de quelques heures; rien n'est à la fois plus touchant et plus chrétien que l'expression de ses regrets paternels: « Je pleurais, écrit-il, comme si j'eusse été privé d'un trésor que j'aurais longtemps possédé. Jeudi, je l'ai porté au tombeau avec la pleine et entière espérance d'une sainte résurrection; je me sens affecté comme si mes prières pour cette petite, comme si son baptême et les offices funèbres de sa sépulture eussent formé un lien de plus entre nous. Je crois posséder dans un autre monde plus heureux une enfant qui connaît son passé, et qui sait combien eussent été ardents mes désirs pour l'élever et la guider dans les voies du bien. J'espère la retrouver un jour et savoir que mes prières n'ont point été vaines, et qu'elle est plus heureuse et plus parfaite que je n'aurais
pu la rendre. » C'est ici le moment de citer le morceau remarquable qu'il écrivit sur le baptême : < On demande pourquoi on applique une cérémonie religieuse à un enfant avant qu'il puisse la comprendre et en désirer le bienfait. Poser une pareille question , c'est oublier qu'à notre naissance nous entrons dans diverses relations humaines, que nous faisons partie d'une société, d'une communion chrétienne, aussi bien que d'une famille. Vainement dit-on qu'on doit laisser à l'enfant le choix de sa religion ; peutil échapper aux influences de sa famille, de sa patrie? Si les principes chrétiens ne le guident pas, d'autres principes usurperont l'empire de ces tendras années. Telle est la nature, telle est la condition de l'homme. Le christianisme doit donc s'incliner jusqu'au berceau et prendre l'enfant dans ses mains dès Theure de sa naissance. Il est sage et convenable que notre religion , à l'aide de quelque signe visible, étende sa protection bienfaisante sur les jeunes êtres qui doivent être élevés sous sa discipline. Il est vrai que l'enfant n'a pas conscience des intérêts qui président à son baptême; mais il n'en est pas moins à ce moment un être spirituel et immortel, ayant en lui le germe d'affections et de facultés qui doivent se développer jusqu'à l'infini. Bientôt il éprouvera ce sentiment filial qui est chez lui la première expression de la piété. Et combien il est attendrissant, ce rite par lequel l'enfant est offert à Jésus-Christ pour recevoir les influences de la religion !
» Cette cérémonie apporte aussi au cœur du père la conscience de sa responsabilité envers l'enfant. La faiblesse et l'ignorance de l'enfant tendent à nous faire oublier la grandeur de sa nature. Or la religion chrétienne nous apprend à traiter l'enfant avec respect, à l'accueillir comme devant être l'héritier des mondes inconnus, à voir dans sa jeune intelligence l'aurore d'une lumière qui ne doit jamais s'éteindre. Pour éveiller en nous cette noble manière de penser et de sentir, n'est-il pas convenable et utile que, par quelque acte positif et visible, par une forme publique religieuse, les pères consacrent solennellement leurs enfants à Dieu et au Christ, qu'ils reconnaissent dans ces enf^mts des êtres spirituels, et qu'aux yeux mêmes de la société ils les mettent, pour ainsi dire, à part pour un saint enseignement et une destinée immortelle?»
N'est-ce pas là l'expression noble et touchante de quelques-unes des fins du baptême chez tous les chrétiens?
Quelques années s'étaient écoulées depuis la perte de son premier-né, et Channing se voyait entouré de trois beaux enfants; mais sa mauvaise santé le contraignit à s'en éloigner pour parcourir l'Europe : il partit avec sa femme; la nouvelle de la mort d'un de ses fils le rappela promptement en Amérique.
Malgré ce deuil, ce fut un jour de fête que celui où le troupeau entendit de nouveau la voix de son pasteur, et où le pasteur put rendre compte à son cher troupeau des impressions de son voyage à travers l'Angleterre, la Suisse, l'Italie et la France , le pays de ses sympathies. Plus orateur que prédicateur, Channing aborda maintes fois en chaire dès sujets politiques; il faisait des discours plutôt que des sermons.
Mais sa santé, un moment améliorée, s'affhiblit de nouveau ; privé d'exercer son ministère, il s'associa deux collaborateurs dans ses œuvres de moralisation et de chanté, les docteurs Tuckermann et Follen , qu'il engagea à étudier l'état des prisons. Ce fragment d'une lettre de loi adressée à miss Roscoe, fille d'un philanthrope anglais dévoué à la réforme du système pénitentiaire, montre à la fois la justesse de son jugement et la miséricorde de son cœur : a La compassion que m'inspire le criminel fait taire
en moi tout sentiment de colère. Lorsque je réfléchis jusqu'à quel point toutes les parties de la société sont solidaires, comme elles réagissent les unes sur les autres, combien les classes pauvres dépendent des classes élevées, dont elles gagnent trop souvent les vices par contagion , et quelle part de responsabilité dans chaque crime revient à la société qui laisse le coupable exposé à la tentation sans lui donner la force morale pour s*en défendre, je m'étonne comment on ose parler de vengeance, et de vengeance seule, contre le criminel. » Il écrit encore à la même personne : « La législation peut-elle beaucoup pour la ré- Tormaiion des coupables? La puissance du gouvernement, en ceci comme en toutes choses, n*a-t-elle pas été exagérée? Les associations peuvent-elles également faire beaucoup? N est-ce pas par l'intérêt affectueux que lui témoigne en particulier un simple individu , et non par des actes officiels, que le coupable pourra être amené à sentir ce qu'il est, surtout ce qu'il peut devenir? D'après ces réflexions, le grand but de la prison serait de mettre le prisonnier sous l'influence d'hommes vertueux et éclairés, et jusqu'à ce que de tels hommes se montrent qui, au lieu d'agir dans des associations, se mettent personnellement en rapport avec le prisonnier, comment attendre sa réformation? Il faut que le prisonnier s'aperçoive qu'il inspire de l'intérêt ; il faut qu'il sente que sa nature est encore respectée, et qu'il y a des hommes qui ont encore pour lui de bonnes espérances; sans cela, le principe rédempteur ne sera pas éveillé en lui. » Quelles nuances exquises de délicatesse dans la pitié ! Qu'elle connaissance du cœur humain !
. Mais la classe ouvrière eut particulièrement ses sympathies. Channing avait compris ce qui manque à ces classes qui, livrées de bonne heure à un travail continuel et abrutissant, ne savent rien ou presque rien des beautés coqsolantes et ennoblissantes de l'Evangile, et finiraient par oublier si elles ont une âme; Channing déplora leur accablement, sentit leurs besoins, leur donna des conseils et des consolations; consolations émues, qui devaient pénétrer bien avant dans leur cœur; conseils pratiques et réalisables, par lesquels il leur tendait la main pour leur faire monter degré par degré dans cette œuvre d'élévation morale. Ses discours sur la Culture de soi-même, sur V Elévation de la classe ouvrière, sur la Tempérance, sont des chefs-d'œuvre de philosophie pratique. Il aida de sa bourse et de ses soins à la fondation des sociétés littéraires où les ouvriers devaient trouver des livres, des journaux et un enseignement oral ; ses conseils furent appréciés par ceux auxquels ils étaient adressés et qui en demandèrent l'impression; ils se répandirent ainsi jusqu'en Angleterre, et Tiissociation' des mécaniciens de Slaithwaite lui envoya une adresse de remercîments ; Channing en fut tellement touché, qu'il répéta plusieurs fois en la lisant et la relisant, le visage plein de joie: « Voilà qui est un honneur, un grand honneur. »
Il cherchait à élever la classe pauvre , non à la soulever contre les classes riches: «Je suis un niveleur, disait- il lui-même ; mais je voudrais accomplir ma mission en élevant ceux qui sont au dernier rang, en tirant les classes laborieuses de leur abaissement. Toutes les institutions sociales sont défectueuses, quand elles ne tendent pas à élever les dernières classes par l'intelligence et le sentiment au niveau des classes supérieures. > Et quand plusieurs personnes, emportées par le zèle, demandèrent la fondation d'établissements où le pauvre recevrait Li même instruction que le riche, Channing fut le premier à s'élever contre cette demande , distinguant toujoure nettement les limites du droit pour les uns, de l'obligation pour les autres; voulant laisser aux classes pauvi*es cette ambition,
le désir d'instruction pour ses enfants, qui est la cause de tant de nobles efforts, et séparant toujours les devoirs de l'État de ceux de la société.
La fin à um autre livraison.
CE QU'ON VOIT SUR UN CHEMIN DE FER
\oy. p. 19, 67, 96.