LE FOYER ITALIEN
On reproche souvent au chat son égoïsme et la légèreté de ses affections ; il est rare pourtant que le chat du pauvre quitte le foyer de ses maîtres. Que lui faut-il? Une place au coin du feu et quelques caresses. 11 rend des services ; il préserve ou venge les provisions de l'attaque des souris. Le chat est doué de qualités précieuses et aimables ; modeste, paisible, propre, utile, il joint à ces vertus domestiques la grâce des allures >et la beauté des formes : aussi fut-il dieu, comme le chien; sans doute les Égyptiens le considéraient comme le génie de l'âtre et le gardien du foyer. Il a survécu aux pénates et aux lares; il est resté le compagnon de l'humble vieillesse et le jouet de l'enfauce. Pour lui, philosophe pratique, le monde n'a guère changé; esclave seulement de la faim, il a toujours joui de la liberté, et n'a pas raisonné pour en prouver l'existence né^ cessaire ; les grandes guerres et les révolutions historiques n'ont pas troublé sa paix. Une seule des découvertes humaines l'a touché, l'invention du feu par Prométhée, et, borné dans ses vœux, il ne voit de bonheur que dans le voisinage de la cheminée, près des robes des femmes. Par exemple, il craint les hommes, qui lui prennent sans gène sa place et sa part de chaleur. Heureux s'il n'attrape pas, au retour du maître , quelque coup de pied brutal ! Et voyez-le, il semble regarder en silence la vieille aïeule et la jeune mère, essayant de savoir si elles parlent de leur fils et de leur mari. Il se dit sans doute : Ne dormons pas, afln de pouvoir nous esquiver à temps.
Que fait donc le maître du lieu? Et pourquoi laisse-t-il si longtemps seules celles qui ne songent qu'à lui? Il faut bien vivre. Il a pris son fusil et est parti pour la chasse ; malheur au gibier, hommes ou bétes! Ou bien il garde un grand troupeau de bœufs, un de ces peuples à cornes qui, mal enfermés par des barrières et des fossés, se répandent parfois dans la plaine de Rome. Quand pareille chose arrive, il monte à cheval, et, armé, d'une longue pique, il harcèle les fugitifs. Il va revenir fatigué, de mauvaise humeur peut-être, si l'enfant ne rit pas, si la marmite n'abonde pas en nourriture.
Mais peut-être est-il plus loin, peut-être combat-il pour la patrie italienne : la vieille mère est pensive et les yeux de la jeune femme semblent avoir pleuré ; elle a beau
(*) Curio$Hé$ d^Alsau. Première année, 2« livraison.
sourire pour plaire à l'enfant et lui donner de la vie une joyeuse idée, on lit son inquiétude dans son regard fixe.
C'est ainsi que la femme de Cincinnatus attendait son retour victorieux. Malgré le courage naturel aux femmes des peuples guerriers, elle ne pouvait comprendre la nécessité du carnage, et pourquoi chacun ne demeurait pas sous son toit, content de gagner son pain à la sueur de son front. Sa belle-mére, vieille Sabine, nature passive et forte, lui disait vainement que la patrie réclamait Taide et le service de tous ses enfants. La pauvre abandonnée n'admettait pas qu'on sacrifiAt la vraie famille, sa propre chair, pour une famille fictive, toujours exigeante et souvent ingrate ; mais, résignée, patiente, comme il convenait à une mineure perpétuelle, elle se taisait, ne songeant qu'à son fils, gage d'un amour bientôt refroidi par la majesté conju-
gal0 ; car le père , dans l'ancienne Rome , était maître ab* solu dans sa maison. II pouvait supprimer ou laisser vivre son enfant, s'il le jugeait ou non digne du présent inestimable de l'existence. La mère, enfermée pour la vie dans les appartements intérieurs, avait pourtant, par la force même des choses, un grand pouvoir et une grande influence sur l'enfant; elle était sa maîtresse exclusive jusqu'à sa septième année. Souvent l'empire qu'elle avait su prendre sur une âme encore flexible lui restait acquis pour toujours. Faut-il rappeler Cgriolan, insensible aux supplications de Rome entière, et ne résistant pas aux larmes de sa vieille mère? Il n'avait pas cédé aux prières de sa femme. Aussi toute femme romaine, convaincue de sa faiblesse en face de son mari, n'avait pour lui qu'une admiration obéissante, et rattachait toutes ses facultés aimantes
Le Foyer italien. — Dessin de Froiich.
au fils qui devait être un jour par la loi son maître, mais demeurer son serviteur enchaîné par l'invincible lien de l'amour filial.
Voilà ce qui, par bonheur, est changé de notre temps; l'excès de l'autorité paternelle a décru à mesure que la société s'est constituée, à mesure que la femme s'est instruite et élevée. Aujourd'hui Fhomme peut commander, mais la femme a toujours le droit de conseiller.