LA RENAISSANCE
La sculpture a fait des dieux dans l'antiquité ; elle a ébauché des saints au moyen âge; aujourd'hui elle représente des idées, des états de l'âme, des âges de l'humanité. Ici, c'est la Vapeur, la Passion, ou le Génie de la France; là, une Méditation ; plus loin, cent allégories : l'Art grec, l'Art chrétien, la Renaissance. Peut-être aurions-nous envie de déplorer la tendance du plus plastique des arts à rechercher des modèles trop abstraits ; mais il vaut mieux louer les œuvres, quel qu'en soit le sujet, dès qu'elles attirent les yeux par des lignes heureuses ou l'esprit par l'incarnation d'une grande idée. Et puis, tous ces dieux aux
beaux noms, que nous ont légués les Phidias et les Praxitèle, ne sont que des allégories. Il est vrai que pour les anciens ils étaient devenus des personnes vivantes ; mais aujourd'hui Phébus-Apollo n'a pas plus d'existence réelle qu'une figure imaginaire nommée la Poésie, ou l Enthousiasme, ou le Génie. Laissons donc nos statuaires se refaire une mythologie , à moins que nous ne préférions les voir .revenir aux roides houppelandes des personnages gothiques. Il faut bien qu'une statue ait un nom, et l'on ne peut vraiment se contenter de ces titres : Jeune garçon. Jeune fille. Académie ou Figure drapée.
Celle-ci est une Renaissance, Quel doux nom! Rien qu'à l'entendre on voit éclater les bourgeons et s'étirer les feuilles blondes, rajeunir la terre; et le printemps, sorti de l'hiver comme le papillon s'élance de la chrysalide, secouer ses ailes embaumées dans une atmosphère d'azur et d'or. Mais c'est au peintre ou au poète de rendre la couleur et l'enivrement dans la nature; le sculpteur ne peut présenter la Renaissance que sous une forme humame. Il suppose une héroïne fabuleuse, une femme divinisée, présidant aux efibrts de l'humanité, qui sort des ténèbres du moyen âge, guidant l'essor des intelligences, et résumant en sa personne les intentions, les travaux, la gloire
d'une époque entière. Voilà ce qu'il veut reproduire, et certes son œuvre est malaisée ; le modèle est multiple et bien des traits échapperont au ciseau.
La jeune déesse s'est dégagée du bloc de marbre ; ses
vêtements, la couronne qu'elle porte à la main, ses cheveux relevés à la manière antique, en font à première vue une sœur des Muses, quelque chose comme Clio, je pense, ou Calliope. Mais elle a le nez plus long peut-être que les
La Renaissance, statue en marbre, par Taluet. — Dessin de Chevignard.
filles de Jupiter, et le menton moins épais. — Croyez-vous? — Assurément, et c'est là ce qui lui donne un caractère propre, c'est par là qu'elle ressemble aux Grâces élancées, spirituelles de Jean Goujon, et non aux créations sereines, placides et fortes des anciens maîtres. Mais à quoi révet-elle? Ses yeux baissés plongent-ils dans l'avenir, ou se
reportent-ils avec inquiétude et plaisir sur son œuvre accomplie? C'est ce qu'elle pourrait nous dire si, autre Pygmahon, nous savions lui donner l'existence et la parole. Au reste, il ne nous en coûte guère pour nous attribuer ce pouvoir magique, et nous la prions de dire en peu de mots son histoire. Ecoutez, elle va parler :
• Je suis la pensée des races nouvelles qui , à Tétroit sur les plateaux de l'Asie , se sont répandues sur l'Occident. Je naquis dans le cerveau des Barbares, mais j'y suis longtemps demeurée avant de m'en élancer florissante. D'abord engourdie dans un brouillard sanglant, accablée, anéantie par le bruit des armes, j'ai gardé le silence; et dans quelle langue aurais-je parlé? Tous les idiomes étaient rauques, hérissés, ou bien confus et lourds, tristes mé* langes de dialectes neufs et de langues anciennes ; il me fallut attendre qu'une fusion plus intime eût donné quelque unité, quelque grâce à ces formes indécises. J'inspirai toutefois les premiers trouvères, et je leur donnai le rhylhme à défaut d'élégance; mais combien de paroles dépourvues de sens! que d'insipides fadeurs dans leurs chansons et leurs poèmes! les romans de chevalerie ne furent que les bégayements de l'épopée moderne , et pourtant ils avaient de quoi défrayer un Homère. Les peintres, malgré mes sollicitations, malgré les modèles qu'ils avaient sous les yeux, ne connaissaient rien à la beauté des lignes ou des traits; je ne sais quel mauvais génie leur enseignait la laideur, la maigreur, l'invraisemblance; s'ils inventaient, c'étaient des gestes ridicules, des bras trop longs, des jambes de bois, enfin quelqu'une de ces grossières ébauches que les enfants dessinent sur les murs; s'ils traçaient un portrait, l'amour de l'exactitude dans le détail les aveuglait sur l'ensemble et Tharmonie : les nez anguleux prenaient des proportions inconnues; les pommettes, comme des pics, sortaient des joues, les moindres dépressions du visage se changeaient en abîmes, au moins en vallées; plus de jeunesse et d'illusion : le squelette se montrait presque à nu. Jamais on ne vit moins de flatterie dans le pinceau.
• Les statuaires n'eurent guère plus de goût et d'art que les barbares enlumineurs; vers le siècle de saint Louis seulement, ils rachetèrent leur ignorance de la construction des corps par la noble expression de certaines figures. Les architectes commençaient à m'obéir; je voulais les tirer de la lourdeur romane : non que sous les cintres solides, entre les colonnes massives, il ne circulât comme un souffle de l'antique grandeur; mais c'était un dernier soupir, et il fallait renaître. C'est alors que les églises gothiques jaillirent du sol , s'élevant jusqu'à ne pouvoir rester debout , et lançant autour d'elles comme des rames, pour fendre lair, les arcs-boutants. gigantesques. sublimes vaisseaux, vous portiez, vous abritiez sous vos croisées d'ogives tout un monde inquiet, tout un peuple rejeté par la tristesse du spectacle extérieur vers les invisibles, les éternelles espérances! Mais, patience! la terre allait devenir habitable et la féodalité mourir. Les nations secouaient le servage, et les puissants qui ne savaient ni lire ni écrire jetaient sur les savants et les artistes des regards moins dédaigneux. Déjà quelques-uns de mes favoris, Jehan Fouquet le miniaturiste, Froissart l'historien, et Chastellain le rhéteur; déjà les poètes, Charles d'Orléans et Villon., jetaient sur la France et la Bourgogne un éclat précurseur. En Italie, le jour était né : Dante Alighieri, mettant (in au latin Lâtard, avait, d'un instinct admirable, créé une langue simple dans ses désinences, dans son mécanisme , forte et douce , âpre encore comme
'un fruit sauvage, déjà pleine d'harmonie. Dans cette forme nouvelle il avait incarné toutes les idées de son temps, résumé la théologie, et élevé de l'enfer au paradis le vaste édifice moral des peines et des récompenses. N'était-ce pas dresser l'échelle de Jacob qui joignait la terre au ciel? Et si, pour les âges où l'art a dépassé la foi, tout ce qui, dans la Divine Comédie, tient à la scolastique, dut perdre son intérêt primitif et n'être plus qu'un obscur et curieux dépôt, l'élément humain du livre, la satire épique qui se déroule
dans la volute infernale , n'a pas vieilli et ne vieillira pas. Lorsque Dante eut taillé la langue italienne, Pétrarque vint la polir ; il eut la gloire d'achever la figure de la femme, entrevue par son prédécesseur : Béatrice, vision extatique, sainte dont les pieds ne touchaient pas la terre, prit le visage séduisant de Laure, chaste et pure, mais accessible aux regards de celui qui la rendit immortelle. Tandis que la Poésie prenait un si haut vol, l'Art ne resUiit pas en arriére : (îiotto bannissait de la peinture le style hiératique, la tradition de la roideur qui faisait des corps des momies d'Egypte. Le mouvement, la vérité des attitudes, la couleur de la vie, reparurent sur les toiles et les murailles; les églises, temps fortunés ! devinrent des musées où tous les détails concouraient à la beauté du tout, non des péleméle de chefs-d'œuvre qui se nuisent, mais des assemblées de morts illustres, heureux de se mêler aux vivants pour leur inspirer de nobles pensées.
» L'heure solennelle était venue ; je pouvais paraître et annoncer l'ère nouvelle. Mais où manifester d'abord ma présence? La vieille terre des Gaules m'attira : c'était là que toutes les races filles de Japhet, depuis la plus antique jusqu'à la plus jeune , étaient venues se domier la main et se fondre en une masse homogène; là que les premiers émigrants de l'Asie, les vieux Celtes, avaient assis leur culte sauvage ; là encore que les colonies grecques et les conquêtes romaihes avaient trouvé un sol fécond, facile aux améliorations ; là enfin que les Germains et les Francs, suprême envoi de l'Orient, étaient venus verser dans les veines appauvries des Gallo-Romains l'énergie de leur sang, la fierté de leur caractère. Et moi, je choisis la Gaule; de son front majestueux je m'élançai tout armée, et, sous la figure de Jeanne Darc, je créai la 'patrie et je lanç-ai de par le mondé l'idée nationale. Il y eut des It<|liens, des Allemands, des Français, des Anglais; tous ces groupes parlèrent une langue distincte appropriée à leur génie; leurs idées étaient prêtes à prendre l'essor; mais il leur manquait la force d'expansion qui les multiplie et les féconde. C'est alors que je touchai le front de Gutenberg, et il me vit : j'étais l'Imprimerie. Cependant l'homme, resserré dans les limites du vieux monde, manquait d'air; il fallait déchirer la ceinture de l'Océan, agrandir les horizons modernes. Colomb découvrit l'Amérique, et Vasco doubla le grand cap africain; déesse des découvertes, je volais devant les navires et je faisais rentrer Adamastor dans les gouffres du passé.
i»Tu pouvais éclore, seizième siècle, comme un arbre vigoureux chargé de fleurs et de rameaux, plein de chansons merveilleuses! Comment célébrer tes gloires sans nombre, et les fruits immortels que tu as laissés après toi? Époque fertile en génies , quelle couronne t'ont sculptée Michel -Ange et Jean Goujon! quel visage t'ont donné Léonard et Raphaël ! de quelles riches draperies Véronése, Titien, Rubens, ont su t'environner! Et tous ces ornements qu'à profusion t'ont ciselés, dorés, enluminés les Benvenuto, les Palissy et les artistes flamands! Comme tu avais bonne grâce à chanter par la bouche du malheureux Tasse le choc de l'Occident contre l'Asie, l'Iliade nouvelle! A tes heures d'enjouement, tu te laissais conter par l'Arioste les exploits et les fictions de la chevalerie. Tu te plaisais aussi aux accords d'une lyre française, et tu souriais aux audaces de Ronsard; parfois triste, tu ne pouvais garder ton sérieux devant les facéties énormes de Gargantua et de Panurge ; ou bien , demandant au théâtre des émotions depuis longtemps oubliées, tu suivais d'un œil admirateur les drames vivants de Shakspeare. Tous les enchantements abondaient autour de toi, car je t*aimais entre toutes; je secouais le goût, le faste, l'esprit, sur les cours des rois et des princes. L'art était tout-puissant ; on voyait
Magasin pittoresque.
des brigands respecter TArioste et Charles-Quint ramasser le pinceau du Titien.
» Michel-Ange, Bramante, Primatice, Pierre Lescot, peuplaient le monde de palais somptueux dont il reste assez pour leur gloire. Jamais, depuis les temps d'ictinus, rarchiteclure ne réalisa de plus belles conceptions. Et qu'on ne dise pas que les édifices dltalie et de France ne furent que des imitations de Tantique. Tout se tient dans rhumanité, et les diverses périodes de Taj^t dans une même race doivent, jusqu'à la dernière, se faire des emprunts, et conserver quelque chose du passé. La loi de la tradition ne peut pas, ne doit pas être secouée; c'est pour n'avoir pas su la suivre et relier ses œuvres aux modèles primitifs que le moyen âge a si longtemps erré. Le jeune arbre se nourrit des débris qu'a dévorés la terre ; Fart renaissant doit puiser sa sève dans les restes de l'art éteint. Aussi aije inspiré aux grands artistes l'amour de la beauté grecque ou romaine; mais j'ai voulu qu'ils la fissent à l'image d'un idéal nouveau, h l'image de leur pensée. Les magnificences gothiques ne furent pas non plus dédaignées par eux ; "et, surtout en France , où en sont demeurées tant de traces, ils surent allier la plénitude et les proportions antiques à la richesse et à la légèreté du style qu'ils abandonnaient. Je me plaisais dans leurs ouvrages; j'aimais à parcourir, invisible, leurs châteaux de Blois, de Gaillon, d'Anet, de Fontainebleau, le Louvre enfin, dont je serai toujours fiére. Je me revoyais dans ces nymphes, ces Dianes, ces Vénus, dans toutes les belles formes élégamment contournées des statues et dçs tableaux. J'encourageai l'élan de la pensée; j'aimai le mouvement, la liberté, la vie. Et maintenant le genre humain suit encore l'impulsion qu'il a reçue de moi ; las parfois, il maudit la course des événements, il veut s'arrêter; mais ces indifférences, ces léthargies passagères, longues pour une génération qui les subit, sont pareilles aux crépuscules qui précèdent l'aurore ; la marche sera reprise au lever du soleil.
» Je ne suis plus qu'une vaine ombre, une statue allégorique posée dans une niche d'un palais élevé jadis à ma voix, une déesse morte au front pensif, à la tétc rêveuse et demi-souriante. Mais je reviendrai à la vie. La Renaissance est éternelle ; elle porte la lumière et préside à tous les jours de réveil. A l'œuvre, savants, orateurs, poètes, artistes! J'inscrirai votre nom sur le livre de mémoire, et je ceindrai votre front de lauriers; voyez, je tiens déjà le burin et la couronne! »