LES DEUX JOUEURS
On a cherché à reconnaître le caractère des hommes d'après leur manière d'écrire, de se vêtir, de boire, de marcher ; ne pourrait-on pas, avec plus de raison, le chercher dans leur manière de tenu: les cartes 7
Pour les joueurs, une carte n'est point seulement une
image convenue qui décide d'un gain passager; c'esl une occasion d'éveil pour ses plus intimes aspirations et pour les plus secrètes habitudes de son hitelllgence ; tantôt symbole d'ambition , d'indliTérence ou d'orgueil , tantôt instrument de prudence , de ruse ou d'audace ! 11 ne s'en sert point au hasard , mais selon sa propre nature , comme il se sert de la vie elle-même. C'est une force qu'il emploie ; et , à le voir en faire usage, un génie pénétrant pourrait peut-être préjuger son caractère. On dirait alors, en parodiant un proverl)c célèbre : Montre -moi comment tu joues. Je te dirai qui tu es.
Piegardez plutôt ces deux adversaires qu'un coup décisif préoccupe. J/on , tenant son jeu de la main gauche et de la droite la carie qu'il va jeter, se consulte une dernière fois.
•^mtéaltà
Fac-iimile d'un dessin de Msissoitier.
SâPphysionom.e, son geste, sa pose, tout indique la réûexion, jointe à la fermet'5. On sent l'homme qui ne s'aventure pas sans y avoir pensé, mais qui , une fois. son parti pris, ira hardiment jusqu'au bout. Large d'encolure , carrément assis sur son siège, débarrassé de son chapeau pour être plus à Taise, et ayant déjà vidé son verre , il semble exprimer à la fois la force, le bon sens et la prudence. L'autre, d'une taille plus grêle et plus timidement assis , attend , son jeu à la mafai. Son verre est encore presque rempli ; sa tête légèrement penchée , son regard qui passe par-dessus ses caries , semble plonger dans l'infini. Celui-là réfléchissait ; évidemment celui-ci rêve ! Le premier hésite , parce qu'il s'intéresse ; le second a son parti pris , parce que peu lui importe ; l'on attend le résultat , l'antre le pomsuiL
Lequel des deux gagnera la partie 7 A en croire toutes les prévisions humaines , les chances sont pour le joueur sans chapeau; mais qui n'a point appris à se défier des prévirions 1 La fortune a tant de fois, depuis La Fontahie, échappé & ceux qui la poursuivaient pour venir en chercher d'autres dans leurs Uts 1 Sans doute il y a encore une loi suprême dans ces Inégalités que l'ignorance des hommes appelle liasard ; Dieu seul la connaît et pourrait la justifier.
LE TROMPEITE.
V01JVJU.LB.
Ceux qui n'ont pomt assisté aux grandes batailles de l'empire, et qui ne les connaissent que par de brillantes descriptions, ne soupçonnent point ce qu'étaient ces luttes désespé* rées , où des masses armées , lancées l'une contre l'autre » tourbillonnaient un jour entier dans une atmosphère de flamme et de mitraille. Frappés seulement de la victoire, ils ignorent les incertitudes, les angoisses et les retours inattendus de ces terribles journées. £n suivant dans les récits des historiens la stratégie savante des généraux, ils peuvent croire que tout se passait comme à la parade , et qu'il s'agissait d'une partie d'échecs mathématiquement poursuivie par des joueurs ayant pour pions des soldats. Il faut avoir pris part à ces mêlées pour en soupçonner le sanglant chaos. Les plans de bataUle , si faciles à suivre dans l'histoire , ne se comprenaient pohit aussi clairement sur le terrain. Enveloppés dans des nuages de poussière ou de fumée , ne sachant rien de ce qui se passait autour de vous et distinguant à pefaie les corps amis des corps ennemis, vous combattiez, vous mouriez sans savoir à qui restait l'avanuge. Chacun faisait ion devoir ea
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•ttu^e et ne eonaaiottlt souvent la Tîctoire qne par Tordre <hà ]onr.
' Il en fut surtout ainst , pour certains régiments , à lena et A Aœrstaèdt. Lefc Prussiens , qui offraient un front de l>atailte de six lieues, ftirén^ attaqués sur tous les points presqae tu même temps , et M en résulta une série de comlMts partiels qui Haiént., pour ainsi dire , les deux batailles , Pune livrée par Napoléon, Tautre par le maréctial Davoust.
Notre compagnie, lancée dans un de ces intervalles, avait réussi, aprèè une lntte.de plusieurs heures, à débusquer les ennemis d*un village quMIs n'abandonnèrent qu'après Pavoir Incendia* Je poiir>uivais les derniers tiraitleurt qui se reliraient vers Tatle commandée par le prince de ilolienlohe, lersqa*eh voulant escalader une clôture je fus atteint par un coup de feu qui me renversa et me fit perdre connaissance presque instantanément.
Lorsque je repris mes sens, je me trouvai seul au pied du petit mur que j'avais aroulu franchir. Les restes des maisons brûlaieot encore , qm-lques cadavres l* talent dispersés çà et là, i't Fon entendaji an loin Its f rondemenu du canon et les peyUementsi de la tiiousqyeterie.
Je me Miulei af avec pieitie fi je me traluaj sur mes genoux, e^p^rant dé*"0(ivrîr quelfjue paate voisin où ji* trouverais du secours; mais tout éiaU âllendeux : évidi^mment la bataille s'était concentrée aux deux exiréiiiit*^s de la liKtie ennemie, et je me trouvais abandonné.
Cette certitude , jointe au sang qne }*^\Ah fw rdu , abattit mon courage ; je tue vb condamna â përlr misérablement BU milieu de v.ft hameau en ridne!^* Cependain je fis un dernier eflbrt pour gagner une maiiionncue \^\ét « la seule qui eût édiappé h la rlestroction. Les habiiaotâ Pavaient sans doute abandonnée avant Pappioclie de» dtnx armées ennemies, car elle ^l»lî conipl^t*^meni vide, I.ei soldats prussiens qui y bivouaquaient ta nuit préci^iiente im avaient brisé les portes ; les mtoble* laiî^s^s piir lea piopriétûires avaient été mis en pièces et empi(^y<^s h faire du feu. Je ne trouvai partout que les quatre murs et d'Enformi'A débris.
De toutes ks RoiiffrfitMes que j'<?prouvaii la soif était la plus inluîérable. Kn trav+*rsant la cour j'avais ap<fn;u un pulls; mais il était profond, je n'avais aucun moyen d*y puiser, et, nouveau 1'antaie » jt^ ni'étaiji en vain pcijflié vet-s celte eau que mes lèvre» ne pouvaient stteiadre. réuh à bout de forces èï di* cout^ige. M.k jiimbe , roklie par k douleur de la blessure , ne me permettait plus de faire un pas ; tout commençait à flotter devant mes yeux, le froid m'avait saisi, et la nuit arrivait. Je gagnai un coin de la pièce du rezde- chaussée où je me laissai tomt)er en gémissant. Une sorte d'engourdissement entrecoupé d'atroces douleurs avait passé du corps à Pânie, et, en lui laissant l'entière perception de la souiTraoce , lui ôtait la faéulté de vouloir et d'agir. 4*avais^ pour ainsi dire , accepté ma misérable situation , j'y demeurais enseveli.
Va temps assez considérable s'écoula ainsi. Je pensais que tout était fini pour moi, lorsque des pas retentirent à la Iporie de la cabane. Je soulevâd la tète avec eifort et je voulus jeter un cri d'appel ; mais la voix s'éteignit entre mes dénis convulsivement serrées. J'aperçus seulement , aux dernières lueurs du soir, un trompette de notre régiment qui venait d'entrer et semblait lui-même chercher un abri. Il franchit le seuil avec précaution, regarda au fond de la pièce, et m'aperçut.
— Un camarade l s'écria-t-U en s'approchant.
^ Et comme il vit que j'étais blessé :
, — Oh I oh 1 nous avons fait de mauvaises rencontres , ,ajouta-t-il ; quelque balle avec laquelle on aura voulu causer .de trop près. Mais comment diable êtes- vous seul ici , loin des ambulances?
^ Je tâchai de lui expliquer ce qui m'était arrivé. '' -^ Compris, compris, reprit-ii; la compagnie a suivi sa po(nte sans regarder ce qu'elle lafssafl lîorrîèi'eclle. C'est'
6omme la mienne , qui tiraillait sur l^aiie gauche et qtt^ttri régiment de cavalerie a si bien balayée que je n'en al nW^mo pu retrouver les morceaux.
— Où en eM la bataille?
— Je n'en sais rien. Quand je jne suis vu seul^ qne la nuit approchait , j'ai pensé h me choisir une chambre à coucher jusqu'à demain ; seulement il me semble que j'aurais pu mieux tomber. Il n'y a pas luxe d'ameublement dans la ccusine: le plancher pour couette de plume avec la muraille pour traversin! Vous devez trouver le lit un peu militaire.
• Je répondi», en balbutiant, que peu importait pour mourir.
— FI donc! interrompit le trompette qui s'approcha; mourir à cause d'une quilU endommagée!... Je parle que vous avez soif!
— Je brûle.
— Attendez-moi là ; je viens de voir un puits.
Il fit un mouvement vers le seuil ; je lui criai que le seau était brisé et la corde disparue.
— N'importe, dit-il, on tâchera de les remplacer. Faut pas qu'il soit dit qu'im Français s'est laissé mourir de la pépie là où U y avait de quoi boire.
11 sortit , et je me retournai vers la muraille , bien certain que ses tentatives seraient inutiles. La longueur de son absence finit même par me faire croire qu'il était reparti ; enfin il reparut tenant à deux mains son shako transformé en scan et aux jugulaires duquel pendait un long hart d'osier en guise de corde.
— Victoire I s'écria-t-il , nous avons du liquide! ÇTa été long , vu que les marchands de l'endroit sont fermés pour cause de démolition ; il a fallu tout fabriquer soi-même, mais enfin je suis arrivé* Prenez et buvez à discrétion ; la boutique de rafraîchissements est à la porte ; nous nous dispenserons seulement de trinquer.
U me présentait le shako, et je bus avidement. Il m'apprit alors que le canon avait cessé de se faire entendre. La bataille était finie, et, seloii toute apparence, à notre avantage; car la ligne occupée la veille par les bivouacs prussiens était abandonnée, tl s'agissait donc seulement d'attendre jusqu'au lendemain des secours qui ne pouvaient me manquer.
En me donnant ces détails encourageants , le trompette cherchait autour de lui les moyens de rendre notre atteote moins pénible. Le vent du soir, qui s'engouffrait à travers la porte et la fenêtre brisées, me glaçait : il ressortit un instant, et reparut avec plusieurs vieux paillis de couches qu'il ù\a aux ouvertures de manière à nous défendre contre le froid de la nuit. Il découvrit ensuite ma blessure , qu'il examina d'un air capable et déclara très-bonne , comme aurait pu le faire le majpr. H la lava avec soin, et l'enveloppa de nos deux mouchoirs à défaut de bandages. Je le laissai tout faire sans résistance, mais sans remerctments ; j'étais tellement abattu par le mal que j^avais perdu Pinstlnct de la conservation. Couché à terre dans mon coin obscur, j'attendab ta fin de ma souffrance avec plus de désir que de crainte. Le trompette, qui était resté un instant penché sur moi , se redressa en secouant la tête.
— Le camarade ne reniord guère à la vie, mufmura-t il \ et cependant le coffre n'a rien , un peu de plomb aeuiement dans le moule de la guêtre. C'est son mauvais lit qui lai a rabattu le moral... est-ce qu'on ne pourrait donc pas le coucher plus décemment?
Il fit le tour de la chambre, monta à l'étage supérieur, puis redescendit sans avoir rien trouvé.
Quant à moi, plongé dans une demi-somnolence, je suivais ses mouvements comme à travers un brouillard. Par instaiH je perdais jusqu'au sentiment de sa présence, puis je Paporcevals de nouveau sans bien comprendre ce qu'il faisait, fl me sembla pourtant qu'après avoir examiné une cloison qni divisait le rcz-do-chaussée en deux pièces, il travaillait à la démolir. Je vis d'abord tomber sous son fwibre la légèit cliarpinte de sapin , puis se détaclict les larges pans df sef-
MAGASIN PlTTQRfiSQUi;.
.pUHère*,.. Ici U y 'eut une inierruplion dans cette vague lucidité. Quand je repris la connaissance de ce qui m'entourait, le trompette revenait du dehors , et la serpillière avait été transformée par lui en une paillasse qu'il achevait de remplir de mousse et de feuilles. Je le vis l'étendre le long du mur ; il vint à moi, m'aida à me soulever, et , peu après, je me sentis couché sur ce lit improvisé.
Le bien-être que j'éprouvai amortit un instant les aiguillons de la douleur, et je m'endormis.
La fin d la prochaine livraison.