‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 153 sur 185 · PH[LIPPE DE CHAMPAIGNE · texte numérisé non relu

PH[LIPPE DE CHAMPAIGNE

Musée du Louvre.— Portrait de Pliilippe de Champaigoe peint par lui-même.— D'après la gravure de Gérard Edelinck.

Six ans aYant sa mort, en 1668 , Philippe de Champaigne, âgé de soixante-six ans , peignit de lui-même ce beau portrait que possède le Louvre , et où , dans un lointain paysage , on reconnaît les deux tours de Sainte-Gudule de Bruxelles , patrie du peintre. « C'est , dit Félibien , un des beaux portraits qae Champaigne ait faits ; » et il ajoute : a Champaigne éUit im homme sage et vertueux , d'un naturel doux , d'un maintien sérieux et grave, et d'une conscience droite. Il était assez bel homme , la taille haute et le corps un peu gros. Il était sobre et réglé dans sa manière de vivre, et son air vénérable le laisait considérer parmi les autres peintres. » Ces paroles sont vraies comme le portrait lui-même. Jamais accord plus simple et plus complet n'exista entre Thomme intérieur et l*homme extérieur. Philippe de Champaigne, corps, âme , génie , est tont entier dans son portrait.

La vie.de ce peintre illustre offre nn intérêt varié et élevé. Iab trois phases principales en sont marquées par son amitié ToMi XYI.— Novembre 1848.

de jeunesse avec Poussin , par son dévouement austère à la reine-mère, et par l'abandon qu'il fit aux jansénistes de la direction de sa conscience.

Philippe de Champaigne était né 5 Bruxelles le 26 mai 1602. Comme la plupart des maîtres prédestinés, il griffonnait des figures sur ses livres d'école. Son père , qui n'avait qu'une fortune médiocre , combattit d'abord sa passion enfantine pour le dessin , puis y céda , et le mit dans l'atelier d'un peintre de Bruxelles , nommé Jean Bouillon. Philippe y demeura quatre ans, après' lesquels il entra chez un certain Michel de Bourdeaux qui était en réputation « de bien travailler en petit. » On a beaucoup plaint Champaigne d'avoir essayé des leçons de tant de pauvres maîtres inconnus, dont l'on ne trouve les noms que dans sa biographie. Je serais tenté de croire plutôt que ce fut un grand bonheur pour lui , car rien, dans ces ateliers inférieurs, ne put déprimer ni violen* 1er sa nature.

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Chez Michel de Bourdcaux, Champaignc se mit à peindre des figures d'après nature, el en même temps à di*ssincr cl à iiîre du paysage. FooiiiiÂffft» le pa}8agtste que, plus lard, Poussin baptisa du sofariqviet U€ ttroa œ rouquièrcs, et que Leiâs Xill chargea de peiiMlre les voes de toutes les piiucipales viiles de Firanee entre les leuêlres de h grande galerie du liOttvre; Fouqoières , disrje, qui fr^uentaft te logis de Bouréeaux, voyaat llneliMdoA d» jeane Gbampaigne , l'engi^a à l'aller voir, et lui prêta quelques- uas de ses dessins.

Lorsque PbiUppe fut un pea ^os avancé dans la pratique de son art , son père l*envoya à Mùbm eu lioinaut, oè il demeura environ un an chez un peintre d'âne e<^acité médiocre. De retour à Bruxelles, H travailla un an entirr soua Fouqoières, et se forma si bien dans sa manfère, qne ce nattre foisait assez souvent passer pour être de M des taèleaui de son élève , après les avoir légèreMenl retouehéa,

A la fin de l'année, ses père «oalm rienvojer à Anvers auprès de Rubens ; nuis il feEait pafet «ne bonne pensioa, comme faisaient to» tes jetanes gens qni «ravaiibient sous ce grand maître. Philippe voulut épsHrgnef h bourse de son père , et le pria de trouver bon qu'il Ût le vi»|agt d'Italie, il partit de Bruxelles en 1621, âgé de dix-neuf ans, et vint à Paris dans l'intention de s*y arrêter quelque tenps.

Depuis ce jour, la France prend possession de Champaigne et l'adopte en reconnaissant en lui ce qui caractérise véritablement notre génie des beaux-arts , la raison : car Cbampaigne est avant tout un peintre de raison.

Cependant Champaigne ne croyait pas pouvoir encore m passer de maîtres , et , sous ce rapport, il ne fut pas plus teen»* reux à Paris qu'à Bruxelles. D'abord, nous apprend Fâikieni» il demeura chez un mattre peintre qui l'employait 5 Caèrt dè« portraits diaprés nature, n'en pouvant faire luî-méme. Lassé de ce travaU, Champaigne alk chez Lalleuuttd, peiiHre Imk rain alors en réputation, mais qui nravaHU pbia de ptatifw que par une gi-ande connaissance qu'i etft de son ae t ; aupsi le qutttar^-â , pai'ce que Lalleoiand se ficMt contre IjhI de ce qtt^U s'arrêtait trop exactement à oÉBer ««v Ifes règlb» de li perspective, et ftt'U consultait la nniuK Ivs^um eaêenftalfe en peimure les légères esquisses qtâlk lit «tennaH pMW fedre iias tableaux. De feil^ee pauvre Champagne était Ifen mai torniji^, lui peintre réalisie avant tout, en s^ ^ Arcss an e I «i anitre , cnÉkiit éi eem Lorraine fiéeomte abcs en dtanaast» atistea» mai» qjui an suivaient dans kiws OMSvres que h piu& eaprir ciense ftintalaie : GaHot, Demel, Bellangé, Lcekrc et tant d*autte&

Aprèa bmc ée éésiUuaions » Philippe de C3lnn^^%ne enl enfin cQAsdence de hii-ménit et ne voulur phis d^aucredcale que eeUe de la nature, tt «késeria i*ainlier de Lallemand , tmvayia en son particuUeff i fiùie de» pomoii», et fit celui du général Mansfeld. A cette même é|pnii|iift,, i se laeta dans le collège de Laon , où le Poussin avait pris aussi sa de-> meure, au retour de son premier voyage en Italie, où il n'était pas allé plus loin qu'à Florence. Ce fut dans ce collège que ces deux grands peintres, si supérieurs à leurs contemporains de France , commencèrent à se connaIti*e , et le Poussin ayant témoigné à Champaigne qu'il souliaitait avoir quelque tableau de sa main, celui-ci lui fit un paysage. La peinture du paysage est peut-être celle que les Français ont )e plus goûtée dans les maîtres flamands, et avant que Vander Aleulen ne vint mettre en crédit, sous l'approbation de Lebruiik» la tradition de Hubens, Poussin, ce bon juge qui faisait si grand cas des paysages du Titien , pouvait à bon droit estimer et vanter le génie de paysagiste de son ami Philippe de Champaigne , dont nous avons au Louvre deux preuves considérables.

Ces illustres jeunes gens , Poussin et Champaigne , si dignes, par la gravité de leurs études et la hauteur, de leur caractère , que le hasard rapprochât leurs premiers pas, se trouvèrent encore réunis , sous la conduite de Ducbesne , dans les travaux que la reine Marie de Médlds faisait exé-

cuter au palais du Luxembourg. Duchesne employa Poussin ù quelques peiits ouvrages dans certains lambris des appartemenls , et m servit et dnvpalgne pour foire plusieurs ubleaux dans les chambres de la reine , qui les loua beaucoup.

Mais sa manièfe de petedre et la convenance de ses décorations ne gagnèrent pns k Gbanpaigne seulement la bvenr de la reine ; elles lui acquirent wm protecteur éclairé ef «lile dans la personne de l'ahèé de Saint- Ambroise, Uaugb, intendant des bâiiments de la reine, «n des hnaames qui ma en sur le progrès des beaox-arla en France la pins active et la plus bienlaisattle influence. C*est cet abbé de Saint-Ambrebe qui fmrma la première collection d'estampes acquise et continuée par Maroifes, abbé de Yttleiobi, et achetée pour te roi par Colbert ; c'est encore kn qui découvrit , daus le grenfer d'un marguiUier de Saint-Jacqnes-la-Boucherte , le pauvre Quintin Varin , mattre du Ponssin , et qui le proénbM anpvès de Marie de Médicis pour M foire décorer la galerie réservée par In triste destinée de Tarin an sloiienx piaeenu de Rubens.

Champaigne qnitu Paria en itô7, cédant, d*an cèté , aui soliicitatiotts de son frère aîné qui te rap^elaR i Bbmxeftes, d'un autre côté , sans doute à la crainte de déptaâre k Duchesne dont H ainsait fo flffie aînée ; mais à peine étrit-il arrivé à Bruxelles dans son extf volontaire, qine Tabbé de Saint-Ambroise lui fit samir la mort de Ducèesfte , e| le pressa ai brt ite revenir pzomptement en Frasée pour enirer dons ann ttive et dans m plaee de premltr peincre et Sa Kai^té, que Champaigne ftil de retour à Ptuds la !• jm^itt f&3ii La reine , en vraie MMefo, loi dannn son lofenKnt an Lnxembourg avec % Stt^ live» de guges^

San la fin de l'année îSim, CbfiMtpaqpni éfvnan la fiJle aimée de Duchesne. Hotibmken difmn* avec ntaHgniaé fne la mt et Duchesne avail beancouq^ d'avsjtnt Cette trissa asinuation tooibe de^«t fo noètesen avérd» du eatncsère de Champaigne et devant ce» parole» de Mttiett : • Cln»pa%ne n'envisageait paint une grsMtde famne et n'hait a«enn désir d^nasser bcanenmpde biens. « £n 1098, • perdit sn fenme, aprèft dix ans de nwriage. EUe lui foiwai» an gav^wa et deux IUle& La pavfaste uitinn dan» fofuelle ib avateni véca, et thnwMg qu'il avait pour se» enfa ne», lui firent prends la ' résotottion de ne penser jamnfe à nm wmnd madame , tl de s'appliquer avec ardeur à bit» &twm le il» et le» iftanque fiien lui avait donné».

L^esprit de dévoiiancérémonÉtuar, foviense etnjnudnjth conr ftit animée snun fo» deux > é |pm i ta Murfc de MédWl et Annn d'Autrkiie, et soun Loula 11(1, ne pnnfnli nuair et plus digne et fidète bieevprèfte fue le pinceaw s#«i»n et MKde Phil^pnde Champaign«^ Il fut, durant cette éfnyï, peiitre de la cour et db» eoHveni» q|ne purtawaiint le» deux reines, tels que tes Carmélites éà tenJDnrg Saitf-Jïicqttes, les Carmélites de la rue Chapon , les religieuses du Calvaire , le Valde-Grâce pour lequel il composa une série de tableaux sur la Tie de saint Benoit , dont les doutions impériales ont enrichi le musée de Bruxelles, sa patrie.

i^e roi lui fit foire, en i63/i, le tableau de la Cérémonie des chevaliers de Tordre du Saint-Esprit, tenue en 1633, oà M. de Longue vil le est représenté recevant l'ordre des mains du roi. Champaigne fit deux répétitions de ce tableau, Twe pour M. de Bullion, l'autre pour M. Boulhilier. Dans la même année, le roi lui commanda encore, pour l'autel de la Vierge, à Notre-Dame de Paris , la peinture de son ex-voto , où Louis XIII est représenté à genoux et vêtu de se^i habits royaux , tenant sa couronne qu'il offre à la Vierge , sous la protection de laquelle il se met avec tout sou royaume. La Mère de douleurs est au pied de la croix, auprès de son fils mort et étendu devant elle. Cette grande toile est aujonr* d'hui au musée de Caen. Dans sa vieillesse , Cliampaigne décora encore des appartements royaux à Vincennes et aux Tuileries.

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"ilhsi àlre Tacculila de commandes. 11 le fit travailler à la pétale galerie, puis à la grande galerie dit Palais- Cardinal. 11 lui Iji faire plusieurs voyapes à Bichelieù (voy. 18/i8, p. 173), où [il cOl voulu Torcer Champaigne à demeurer avec sa famille, Jugeaiit quil était difficile qu'il pût omor cette grande maison *saus y être continuellement pour faii-e exécuter ses dessins. *IJ Peh sollicita avec l)eaucoup d'empressement, lid fit offrir ^toiis tes avantages qu'il pouvait espérer de sa bienveillance, et employa même M. de Chavigny pour persuader Tartiste dé lui donner cette satisfaction. Mais Champaigne ne conseil til jamais à s'exiler de Paris pour aller, ainsi qu'il le disait lui-même , dans un pays comme celui de Richelieu , "dont le séjour ne lui plaisait point. Le cardinal ne put s'empèclier de lui témoigner le ressentiment qu'il avait de son k*efua, et lui dît un jour avec amertume qu'il voyait bien qu'il «e voulait pas ^Ive à lui , parce qu'il était à la reine-mère. Yà certes , c'est un beau spectacle, quand tous les courtisans ^e rangeaient au cardinal, de voir les artistes reconnaissants *d(; la protection passée, Rubens et Champaigne, rester fidèles ti la pauvre Médicis dans sa disgrâce.

' ' La fermeté honorable de Champaigne à ne point se donner tMUièreinenl à lui, n'empêcha pourtant point le cardinal de lui témoigner, comme malgré lùi-ménâe, de l'estime et de hiffection. 11 lui disait quelquefois qu'il lui voulait plus de t)ien qu'il ne croyait, et même U lui flt dire par son premier valet de chambre Dcsljournaîs, qu'il n'avait qu'à luidemauîlor librement ce qu'il voudrait pour l'avancement de sa fortune et des siens. Champaigne répondit à cela que si M. le cardinal le pouvait rendre plus habile peintre qu'il n*était, ce serait la seide chose qu'il aurait à demander à Son Émthence; mais comme cela n'était pas possible, il ne désirait «de lui que l'honneur de ses bonnes grâces. La belle indépendance de celte réponse acheva de remplir le cardinal d'eslline pour Champaigne. Il lui fil peindre son portrait en pied il de proportion naturelle. Ce portrait du cardinal , que l'on admire au Louvre, à côté de cette autre merveille achevée, lo poriiail de la femme pâle, à robe brune, fut exécuté en 1G40. C'est le dernier que Champaigne fit de Son Éminence, (jui lui commanda de le garder pour servir d'original , comme le plus beaai et le plus ressemblant qu'il fût possible de faire. L'année suivante , en IGZil, Champaigne Gt les portraits du n»i cl de la reine et du dauphin , qu'il refit en grand nombre par la suile , et c'est de lu que doit dater celte grande vogue de portraitiste qui amena devant lui tant de personnages çoiisidéiables de son temps.

"Après la disgrâce de Marie de Médicis, le duc d'Orléans avait conservé â Champaigne son logement dans le Luxembourg; mais lorsque Madame fut arrivée à Paris, il sortit du Luxembourg et s'en alla demeurer dans l'ile Notre-Dame , où il avait une maison. En 1647, il s'établit au faubourg Saint-Marceau , sur le haut de la montagne, pour être en plus bel air et plus en repos, voulant s'exempter de faire des portraits qui le détournaient des autres ouvrages pour lescpiols H avait beaucoup plus d'inclination. Ainsi ce pauvre peintre. Illustre et sage, méconnaissant la vraie supériorité de son génie dans l'art des portraits, où sa compréliension simple et calme de la nature le rendait incomparable , s'adonnait avec plus de plaisir à ces compositions d'une ordonnance lourde , Inanimée, et qui semblent les œuvres d'un peintre sans chaleur et sans distinction. Il peignit d'ailK^urs avec une facilité st abondante, au dire de Dargenville, que s'étani trouvé en concurrence avec phiMcurs peintres pour un tableau do saint Nicolas, destiné à une chapelle d'une granilc p:uois>e de Paris, et les margiiilliors ayant demandé d»'S d< ssins ù clînqiic peintre, pondant que les autres rialenl occupôs ù dessiner, Jl fit le tabhau et le plaça dans la chapelle.

Los iroublos de la Fronde l'obligèrent à quitlor le faubourg Saint-Marceau pour relournor dans In >ille,el il se (bgca dans imc maison qu'il avait derrière le petit Saint- Anioine, où il demeura jusqu'à s;» mort;

En 165i , Champaigne fit un voyage à Bruxelles pour vol^ son frère. L'archiduc Léopold ayant su son arriVift» , le piîi de lui faire un tableau où Adarii et Eve fu^nt rej^réscniéf grands comme nature, pleitranl la mortd*Abet. Cliampatgné exécuta celte peinture Tannée suivante. L'archiduc, pont^ témoigner combien il en était satisfait, gratifia un des neveux du peintre d'une charge de conirôlVuir de^ domaines d^ Flandre.

Ce ftit â la suite de son voyage eii Belgique que Champaigml commença trois immenses compositions destinées h servir de patrons de tapisseries pour Pégllée Saint-Oêi.vals, et tjont deux sont au Louvre; la troisième se trouve au mitsée de Lyon; Il serait impossible de donner iclîe Catalogue de l^œuvrc Immortelle de Philippe de Champaigne. On peut â peu près s^ért faire idée en songeant que sa vie fut de solxanle-donzc ans , livrée à un travail incessant, et qui commençali chaque Joitr à quatre heures du malin. II a souvent r«^pélé plusieurs fols ses propres compositions, ainsi que nou<î l'avons vu par sa Cé^ rémonio des chevaliers du Saint-Esprit , ei par ses porirallé royaux ; ainsi qu'on te volt par sort Adoration ch?s bergers , qu'il peignit pour Tautel de la Vierge de Notre-Dame de Rouen, et dont II y a un double à Montpellier, cheE M. de Monlcalm; ainsi qu'on le volt encore par son tableau de la Cène, qti'il avait peint pour Porl-Ro\al et qui est venu ait Louvre, et dont la répétition se trouve an mnsée de Lyon.

La grande considération dont II Jouissait h la cohr et parmi les artistes de son temps le fit appeler, l'un des première, â faire partie de PAcadéniie royale de peinture.ct de sculpture, lors de sa création en 16^8; il en fut élu l'un des recteurs. C'est dans cette charge, dit Féliblen, qu'il a fait paraître une conduite , un désintéressement qui n'a guère eu d'exemples, partageant les émoluments de sa. charge avec ceux qui en avaient besoin, et ne voulant les recevoir que pour en faire du bien à d'autres. Il a laissé â celte compagnie un tableau de sa main , représentant saint Pliilippe son pairon , et qui est aiijourd'hui au Louvre.

En 16^2, ce pauvre Champaigne fut sensiblement frappd par la perte de son fils unique, qui mourut d'une chute où il s'était blessé à la tête. Pour adoticir sa douleur, il pda son frère aîné de lui envoyer un de ses fils. Le plus jeune , âgé seulement de dix ans, nommé Jean-Baptiste, arriva â Paris en 1G43, le Jour où Louis XIV fut proclamt^ roi. H fit travailler ce neveu sous sa conduite et eut grand'peine à consentir qu'il allât passer dix mois Ik Rome , séjour dont Jean-Brpiisie , au reste, ne profita guère, car sa peinture ne fut jamais qu'un calque de celle de son oneie , sans corriger ce que celle-d pouvait avoir d'épaisseur et de froideur. Ce voyage eût été plus profitable sans doute à Philippe de Champaigne lui-même dans sa Jeunesse.

Philippe de Champaigne trouva aussi nne consolation tontçf particulière dans Talfectlon de sa fille aînée, religieuse k Port-Royal ; car, après la mort de sa femme, il mit ses deux filles en pension dans cette maison , par le conseil de M. de Péréfixe , alors évêque de Rhodeï , depuis archevêque de Paris, qui était son ami dès le vivant du cardinal de Richelieu. La plus jeune mourut p<^nsionnaire, et l'aînée ayant demandé à être religieuse, Champaigne, qui n'avait plus qu'elle dtnfant , ont beaucoup do peine â y consentir. L'une des plus belles pointures de Champaigne que possède le Lonvre , représente iU'iix religieuses aux joues pâles et transparentes, Pane sur son lit» Taiitre h genoux auprès d'elle. Ce tableau, où le poinlre a mis toute l'onciion de son pinceau â la fois doux et auslèie, est à la fols im Intéressant portrait de nmiille 01 un touchant ex-volo. En voici rhlstolre détaillée, loSIc que je l'ai transcrite du nécrologe de l'abbaye de Nolre- Damo de Porl-r«oyal-des-Champs. ( Amsterdam, 1723.)

" Le IG mars'lfiS'i, mourut, âgée de quarante-neuf ans et demi , ma scrur Catherine de Sainte-Suzanne Champaigne , religleiiso prof«'sse de ce monastère, où elle avait été éhvée depuis l'ilgo de doiuo ans et demi. Bile ôiai* née au corn*

mencement de septembre 1636. EHe prit Thabit à Tâge de Tiogt ans, le $ août 1656 , et fit profession le 1/i octobre de Tannée suivante. Elle était fille du fameux peintre Philippe Ghampaigne, qui aimait beaucoup Port-Royal et qui a rendu en bien des occasions des services importants à cette maison. » Ge fut la sœiur Catherine de Sainte-Suzanne qu'il plut à Diea de choisir pour être un gage de sa miséricorde envers les religieuses de Port-Royal dans le temps de la persécution, qui commença en 1661. Depuis le 22 octobre 1660 , cette religieuse était obligée de passer les jours et les nuits ou dans un lit ou sur une chaise , sans pouvoir faire aucun usage de ses jambes; à cette espèce de paralysie se joignaient des douleurs très-aigués et une fièvre continuelle ou peu s'en faut. Les médecins avaient épuisé toute la science de leur art , et bien loin d'avoir pu la guérir, il n'avait pas même été en leur pouvoh: de lui procurer d'autre soulagement que de diminuer ses douleurs dans les autres parties du corps , et de les fixer sur sa cuisse et sa jambe droites. Outre les remèdes natnrels, on avait fait dans la maison plusieurs neuvaines et prières pour obtenir sa guérison ; mais Dieu la différait pour leur donner une marque plus sensible de sa protection dans le temps qu'elles paraîtraient le plus dépourvues de tout secours humain. En effet, lorsque la cour rejetait toutes leurs signatures expliquées du Formulaire et voulait absolument qu'elles le signassent purement et simplement, vers la fin du mois de décembre 1661 , la sœur qui avait soin de la malade pria la mère Agnès de faire une neu vaine pour elle. Cette sainte mère eut assez de peine à se rendre à cette prière. Son esprit de résignation lui faisait croire que Dieu voulait la sœur de Sainte-Suzanne dans cet état , puisqu'il ôtait aux remèdes humains le pouvoir de la guérir. Elle consentit pourtant à faire la neuvaine, moins pour obtenir la guérison de la ma- Ude que poiu* demander à Dieu qu'il lui fit la grâce de bien souffrir son mal. Elle commença à prier dans cette intention le 29 décembre. Le 6 janvier 1662, jour des Rois et le dernier de la neuvaine , on porta la malade à l'église pour communier, et l'après-dlnée on la porta dans une tribune voisine de sa chambre pour y entendre vêpres. A l'issue de Toffice , la mère Agnès s'approclia d'elle pour faire sa prière, et pendant qu'elle priait il lui vint un mouvement de confiance que cette sœur serait guérie, quoiqu'elle ne l'eût point encore espéré et qu'elle ne l'eût pas même demandé précisément à Dieu. La malade ne se sentit pourtant point soulagée ce jour-là ; elle eut même une nuit plus mauvaise qu'à l'ordinaire, et cet état de souffrance lui dura jusqu'au lendemain matin neuf heures. Mais pendant la préface de la messe , qu^elle entendait chanter de sa chambre, il lui vint en pensée d'essayer de marcher, et elle fut saisie d'étonnement de voir qu'elle pouvait se servir de ses jambes. Elle se mit à genoux pour en rendre grâces à Dieu et adorer le Saint-Sacrement à l'élévation de la messe, ce qu'elle fit sans peine; et s'étant relevée aussi aisément , elle alla , sans qu'on l'aidât à marcher, à la chambre de la mère Agnès , lui donner avis de sa guérison. De là elle alla entendre une messe pendant laquelle elle fut presque toujours à genoux , et descendit ensuite un escalier de quarante marches pour aller dans l'église rendre grâces à jpieu au pied du Saint-Sacrement. La communauté s'y trouva, se Joignit à ses actions de grâces par une antienne qui fut chantée, et la vit ensuite marcher avec tant de liberté qu'elle aida même la mère Agnès à remonter les quarante marches qu'elle avait descendues. Cette guérison miraculeuse est rapportée aux pages Ui et A2 du journal de 1661. M. Champaigne témoigna à Dieu sa reconnaissance de la guérison de sa fille par un très-beau tableau qu'il en fit. — Voyez à ce sujet les additions de mademoiselle Périer, n** XLIi. »

Cette dernière ligne du Nécrologe met sur la voie d'une autre curieuse découverte. Le portrait, par Philippe de Champaigne , d'une petite fille aux mains jomtes , vêtue de l)leu « qui se trouve au Louvre , est probablement celui de la mèce de Pascal. Je ne puis, faute d'assurance absolue, qu*ap«

porter ici aux curieux les raisons de cette probabilité. L*ar« ticle de mademoiselle Périer, dans le Nécrologe de Port* Royal , est ainsi conçu : « Le 24* jour de mars , qui était Je vendredi après le troisième dimanche de Carême 1656, demoiselle Marguerite Périer, de Clermont en Auvergne , nièce de l'illustre M. Pascal, pensionnaire en notre maison de Paris, fut guérie miraculeusement d'une fistule lacrymale par l'attouchement de la sainte épine. En reconnaissance de ce miracle , MM. ses parents ont donné à notre égUse de Paris un tableau pour en conserver le souvenir. » Et à ces additions de mademoiselle Périer auxquelles on renvoie à propos d'un ex-voto de la main de Champaigne , on lit : « Dans l'église de Port-Royal de Paris, au côté gauche de la grille du chœur, se voit un tableau qui représente mademoiselle Périer telle qu'elle était au temps de sa guérison , » avec une inscription latine dont voici la traduction : « Marguerite Périer, jeune fille de dix ans, ayant été, par l'attouchement de l'épine vivifiante, guérie en un moment, le 2U mars 1656, d'une dégoûtante et incurable fistule qu'elle avait depuis trois ans à l'œil gauche , ses parents ont consacré à Jésus-Christ sauveur ce portrait qui la représente , pour être un témoignage de la reconnaissance qu'ils ont d'un si grand bienfait. »

Le tempérament, le caractère. austère et droit, la piété solide de Philippe de Cliampaigne, l'avaient de bonne heure livré aux jansénistes et à la famille Arnauld dont il nous a conservé tous les portraits. Il avait adopté dans toute sa rigueur leur sévérité de mœurs et de pratiques religieuses. Sa délicatesse de conscience ne lui permit jamais de peindre des sujets myih0l9giques.Il observait le repos du dimanche avec un tel scrupule , qu'un conseiller de ses amis , M. Poncet , ne put jamais obtenir, par prières et par offres avantageuses, qu'il travaillât ce jour-là au portrait de sa fille qui faisait profession le lendemain chez les Carmélites. Si la gravité froide du pinceau de Cliampaigne n'avait été coanoe par avance , on pourrait accuser ses amitiés de Port-Royal d'avoir glacé la verve d'un compatriote et contemporain de Rubens ; mais Champaigne était en vérité prédestiné à être le peintre de Port-Royal, et le parfait jugement de sa manière est dans ce titre de peintre janséniste que tous les historiens lui ont donné.

A soixante-douze ans, Philippe de Cliampaigne jugea bien, par les incommodités qui lui survenaient tous les jours, que la fin de sa vie approchait. Ce fut le 8 août 167i!^ qu'il se trouva attaqué de la maladie dont il mourut le 12 du même mois. Voici le souvenir qu'en avaient gardé les jansénistes cinquante ans après sa mort , et ce qu'ils en écrivaient dans leur Nécrologe de Port-Royal :

<c Le 12* jour d'août 167/i, mourut à Paris Philippe Champaigne , natif de Bruxelles , qui s'était acquis une grande réputation par son habileté dans l'art de la peinture, mais qui s'est encore rendu plus recommandable par sa piété, n a toujours été fort attaché à ce monastère, où il avait une fille religieuse, et dont 11 avait épousé les intérêts, qu'il a soutenus en toute occasion, souvent même au préjudice des siens et de sa propre tranquillité. Comme il avait i)eaucoup d'arnoor pour la justice et pour la vérité , pourvu qu'U satisfit à ce que l'une et l'autre demandaient de lui , il passait aisément sur tout le reste. Il a donné à notre maison plusieurs antres marques encore plus effectives de l'affection qu'il lui portait* en lui faisant présent de plusieurs tableaux de piété et loi léguant six mille livres d'aumône. Il est enterré à Saint- Gervais, sa paroisse. »

Nous terminerons cette notice par la simple et naïve épitaphe qui se trouve manuscrite dans un petit Nécrologe janséniste annoté de la plume de Sébastien-Joseph du Gamboot* abbé de Pontchâteau , mort le 27 juin 1690. A la fête de Sainte-Claire d'Assise , qui se célèbre le 12 août , est tracée cette ligne commémorative qui devait être le mot des jansénistes toutes les fois qu'ils prononçaient le nom de cet illustre adepte : « M. Champaigne , bon peinu*e et boa chrétien. —

12 août 1674. » Et à la fête de saint Simon et de saint Jude (28 octobre), une seconde date funèbre répèle le même mol: « M, Gbampaigne, peintre, 1681, neveu d'un antre du même nom , bon peintre et bon chrétien. Uonde avait nom Plii- Uppe, et le neveu Jean-Baptbte. »

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