LES VIEILLES BABOUCHES D'ABOU-CASSEM
NOUVKr.T.S (l).
Aboa-Cassem était un vieux marchand de Bagdad fameux par son avarice. Ses colTres étalent pleins d'or, mais il n'avait garde d'y jamais puiser. Il menait la vie d'un mendiant ; les plus anciens habitants lui avaient toujours vu les mêmes v6tements, et quels vêtements l une souquenllle dont l'étolTe usée jusqu'à la doublure n'avait plus aucune couleur, un turban déformé où l'on voyait autant de petites taches et de petits trous qu'il y a d'étoiles au ciel, et surtout des babouches si souvent recousues, rapiécées, garnies de clous par tons les cordonniers en vieux de la ville, que l'on ne pouvait les re« garder sans éclater de rire; leur laideur sans égale avait même donné naissance à un proverbe , et lorsqu'on voulait parler de quelque objet vieux, lourde Incommode, Ignoble, on avait coutume de dire : « C'est comme les babouches d'Abou-Cassem. n
Un jour que notre avare avait subtilement pronté de la détresse d'un pauvre marchand pour lui acheter à vil prU une certaine quantité de magnifiques cristaux pleins de belle eau de rose, il fut tellement ravi d'une si bonne affaire qu'il résolut de se mettre en frais et de faire quelque dépens« extraordinaire. Inviterait-Il un parent à dîner? Beau plaisir 1 tous ses parents dévoraient comme un derviche à jeun. SV chëterait-il ime mesure du meilleur café? A quoi bon? Il était habitué au mauvais. Après avoir profondément réfléchi, il décida qu'il valait mieux , coûte que coûte , prendre un bain , ce qui ne lui était pas arrivé depuis très-longtemps.
Tandis qu'il se dépouillait de ses haillons dans le vestiaire, un de ses parents lui adressa doucement quelques remon-* trances au sujet de son excessive économie, et se hasarda jusqu'à lui dire qu'il devrait bien ne plus porter ces vieilles babouches qui le rendaient la fable de tout Bagdad* J*f songerai, répondit en grommelant Abou-^Cassem. Et tPUrnsnt le dos au donneur d'avis, il entra dans le bain.Quand 11 en sortit, il vit près de ses vêtements une paire de babouches neuves i la pensée lui vint que c'était une surprise agréable que Itti avait voulu ménager son parent, et les ayant chaussées, il sa retira. Mais ces babouches neuves appartenaient an cadi qui, étant entré au bain après Abou-Cassem, en sortit aussi après lui et fut très étonné de ne plus retrouver ses chaussures I on s^empressa de chercher de tous côtés, et l'on découvrit dans un coin obscur les horribles babouches d'Abou-Cassem. — Quoi l c'est ce coquin d'avare qui m'a volé les miennes 1 s'écria le cadL Vite, que l'on coure s'eniparer de sa personne. Les gardes se précipitèrent dans la rue, saisirent Abou-Cas~ sem au moment où il allait ouvrir la porte de sa maison , et le conduisirent dans un cachot. Il eut beau protester qu'il n^avaft pas eu l'intention de mal faire; l'occasion de faire quelque saignée à sa richesse était trop favprable pour qu'on la laissât échapper : on ne lui rendit la Ubert^qu'après l'avoir forcé à payer .une forte amende,
AJboa-Oassem revint à sa maison désespérée Dès qu'il fut seul, il se plaça les bras croisés devant les deux babouches causes de son malheur, et après leur avoir fait les reproches les plos énergiques, il les saisit avec colère et l«s jeta par une fenêtre dans le Tigre qui coulait le long de ses murs. Or, il arriva que, deut ou trois jours après, des péchears en tirant à eux leurs filets sentirent quelque chose de pesant: pleins
(i) Imité* de Ga^rd Gozzi.
d'espoir, ils s'attendaient à voir paraître un riche butin, soit un vase d'or, soit une cassette pleine de sequins ou de diamants ; mais quel ne fut point leur désappointement lorsqu'ils découvrirent qu'ils avaient pôclié... quoi 7 les babouches d'Abou-Cassem dont les clous monstrueux avalant mèm Héchiré leurs flieu I Furieux, Ils prirent les babouches et les lancèrent I travers les fenêtres du vietix marchand t le haaard (It qu'elles tombèrent sur les crisuux pleins d'eau 4a rosa et les brisèrent. Attiré par le bruit, Abou-Cassem vit avec on elTrol stupide, nageant dans l'eau de rose, les fatales babouches qui, après Tavolr fait condamner à l'amende, étalent rem^mtées du fleuva pour détruire ce qu'il avait de pliu précieux. Il s'arracha une poignée de barbe et s'écria î Maudites que vous êtes ! je saurai bien vous empêcher de me ftilre d'aufre mal à l'avenir. Il les porta dans son Jardin, creusa un irou profond, et les enterra. Mais un voisin qui ftimalt sur une terrasse l'aperçut au moment où II rejetait la terre dons le trou. Ce voisin , envieu» et bavard, raconta qu'il avait vu Abou-Cassem déterrant un trésor. Le propos circula dans le quartier et parvint aux oreilles do gotiverneur, qui Ht mander Abq^-Cassem et le menaça da la bastonnada s'il ne partageait tfvee lui le trésor. Abou-Cassem faillit s'évanouir t II sa frappa la poitrine, Invoqua la saint nom du prophète^ et Jura qu'U n'avait fait qu'ensevelir ses babouches. Mais le |ouverneor s'irrita plus encore et l'accusa da se moquer de lui. Abou- Cassem sentait déjà lo bâton levé sur son pauvre corps i il comprit qu'il ne lui servirait de rien de lutter plus lougtecnps contre la force et la cupidité du gouverneur i 11 consenlU donc k payer encore une somme considérable; || eftt presqua autant aimé donner son ftme. Mais, pour le coup, Il ae promit bien d'en Onir à tout jamais avec les babouches.
Le soir. Il sortit de la Ville, alla au loin dans la campagne, et quand II se fut bien assura qu'il ne pouvait être vu absolument de personne, l| tira las babouches qu'il avait cachées sous un pan de sa robe, et les jeta au fond d'un aqu^uc n rasta quelques Instants penché au-dessus da l'eau, se r^ult de voir ses deux ennemies parfaitement no|<es, et, la cœur léger. Il retourna dormir en paix dans son lo|IS| bien persuadé qu'il n'entendrait plus Jamais parler d'elles. Hélas I les malignes babouches avalent encore à jul Jouer plus d'un tour.
U lendemain matin, les bonnes femmes de Bafdad, en allant emplir leurs cruches aux fontaines publiques, furent tout ébahies de voir que l'eau n'arrivait pas f de \h clameors, r4clamations , attroupements. Les surveillants préposés I la conduite des eaux. Inquiets, effrayés, se répandent de tous Côtés, remontent l'aqueduc, sondent les tuyaux et reconnaissent enfin quil s'y est Introduit des corps étrangers qui arrêtent le cours de l'eau et la font déborder dans la campagne. Qu'était-ce doue? Pas autre chose que les trop célèbres babouches d*Aboa-Cassem* Nouvelles dénonciations, nouvelle prise de corps, nouvelle amende} c*étalt la ruine da malheureux marchand; on craignit pour ses Jours. Quand il se retrouva pâle, défait, vieilli de dix ans, seul chex lui, en face de ses baboudics : « Que feral-Ja donc da vous, leur dit-il avec ce calme sinistre qui exprime le dernier degré da désespoir 7 A quel genre de supplice vous dois-je condamner 7 Vous Uillerai-je en mille pièces? Mais ce sera me susciter mille ennemies! 11 ne me reste qu'un seul moyen: je vais vous réduire en cendres. » Et les prenant entre ses maint tremblantes et crispées de fureur, il allait les porter h son brasier lorsque, les voyant encore tout humides de Peaa qu'elles avaient pompée pendant Utib nuit entière dans IV quecluc, il craignit que le feu n'eût pas prise sur elles, et il les posa un Instant sur les bords de sa terrasse pouir ks faire sécher un peu au soleil.
U n'avait pas fait deux pas en arrière qu^un jetme chien da voisin sauta sur la balustrade et, voulant Aairer l'une des babouches, la ût tomber dans la rue précisément sur la tête d'une femme qui passait : — Au meurtre I à l'assassin 1 crient tout aussitôt les commères du quartier. — Qui est mort?
Où est le coupable 7 demandent les hommes en quittant leurs travaux. La foule s'amasse, assiège la porte d*Abou- Gassem. Ou ne parle de rien moins que d'en faire justice sur-le-champ, de le rôtir ou de Tempaler. Lors le vieillard prend une résolution suprême : Il supplie les gardes de le conduire devant le cadi, et là, se jetant à genoux et déposant les fatales babouches aux pieds du magistrat , il s'écrie : «Source infinie de sagesse, lumière éblouissante» ô sublime ca(U, vous voyez devant vous deux furies acharnées à ma pcr(e : j'étais riche, elles m'out ruiné; j'étais heureux, paisil)je, elles ont détruit mon repos et abrégé ma vie. Rendez, rendez un édit par lequel tout Bagdad sera averti que du moins leurs crimes futurs ne pourront plus m'élre imputés. On si vous ne m'accordez point cette faveur, je ne veux plus vivre, je me livre à vous ; faites-moi conduire au supplice. » Le cadi ne put réprimer un sourire en entendant cette étrange prière : Il rédigea l'édit, ordonna de le publier dans toutes les rues de la ville, et se contenta cette fois de faire un petit discours à Abou-Cassem sur les inconvénients de ne pas savoir changer à propos ses vieilles chaussures.
SUR MATHÉSIUS.
A M. le Rédacteur du Magasin pittoresque.
Monsieur, Je stds heureux de pouvoir transmettre à l'auteur des intéressantes études sur Thistoire de la vapeur insérées dans une de vos dernières livraisons (18^7, ptige 877), le passage de Mathésius qu'il a vainement cherché daus nos bibliothèques (p. 383). Cet écrivain est tellement spécial à l'art des mines, qu*ll n*est pas étonnant de ne pas le rencontrer en France, où cet art n'a malheureusement jamais eu grande faveur. D'ailleurs je ne crois pas qu'il ait jamais été réimprimé depuis le seizième siècle, et il est rare même en Allemagne. Mathésius était maître d'école h Joachimslhal, ville de Bohême autrefois célèbre par ses mines d'argent, de cuivre et d'étain, et dont le nom, soit dit en passant, est demeuré gravé dans la langue par le nom de Thaler (écu), prlmitl- \cment Joachimsthaler, Son recueil, imprimé pour la première fois h Nuremberg en Iô6ï2 , n'est pas un oltvnige technique ; c'est tout sImpUment un ouvrage de piété rédigé en vue de la population au milieu de laquelle il vivait et inspiré par la contemplation tics devoirs et des beautés de la viesotiietraine. Le nom de Sanpta est celui de celte ville bâtie au pied du Carmel dont le nom est célèbre dans la Bible par les miracles d'Élie. Le second titre de l'ouvrage, Bergpostula, est beaucoup plus explicite : c'est le Sermonnatre des mines» Vous voyez , monsieur, qu'il y a bien du hasard (|u*ou se soit avisé d'aller fouiller dans ce vieux Uvre perdu. 11 renferme pourtant un document historique de la plus haute auteur. C'est par lui que Ton a témoignage de la première application de la vapeur au service de l'Industrie ; et bien que ce témoignage, qui ne se présente dans le livre que d'une manière incidente , soit assurément trop incomplet , 11 ne peut cependant laisser aucun doute sur la réalité du fait. Dès le seizième siècle , un ingénieur des mines, profitant apparemment des lumières de la mécanique des Grecs et les transportant du domaine de l'esprit à celui de la matière, avait eu l'idée d'employer les forces qui résultent de la combinaison de l'eau et du feu à l'épuisement des eaux et même à rexiraction des minerais. De quelle nature était cette machine à vapeur? Mathésius, qui s'adressait à des ouvriers qui la voyaient fonctionner, n'avait pas besoin de le dire, mais la manière même dont il en parle est la meilleure preuve de son existence. La question est d'un intérêt historique si capital que vous me permettrez de citer les textes mêmes: Texpérience que vous avez faite de leur rareté vous montre d'ailleurs que la citation a du prix* Voici ce qu'on lit p. 182 de lédiUon de 1588 :
« Lesset durch wasser, wind unnd feuer, wasser xinnd berg » ausden tiefsten mit schônen kOnsten heben unnd treiben, » damit die unkost geringert, und die verborgenen schetze
n dest ehe konnen ersunken unnd oflfenbar werden Ir
n bergleut sollt auch in curen bergreyen riihmen den guten » man, der jetzt berg unnd vasser mit dem wind auf dcr » Platten anrichtet zu heben , wie nian ietzt auch doch am » tag wasser mil feuer heben soll. n
« Au moyen de l'eau, du vent et du feu, et moyennant de beaux mécanismes , que Peau et le minerai s'élèvent et soient mis en mouvement des plus grandes profondeurs, afm que la dépense soit diminuée et que ces trésors cachés puissent être d'autant plus tôt percés et mis au jour...
» Vous, mineurs, glorifiez dans les chants des mines Texcellent homme qui fait monter aujourd'hui le minerai et l*eau sur le Platten au moyen du vent, et comment maintenant l'on élève l'eau au jour avec le feu. »
Malgré son laconisme, ce document n'est-il point assez concluant? N'est-il pas naturel que ce soit dans le travail des mines que Tapplication de la vapeur se soit d'abord faite ? L'application de la vapeur à la navigation est une idée si complexe qu'il y a quelque vraisemblance à ce qu'elle ne soit qu'une dérivation. Mais, dans les mines, le problème de l'élévation des eaux, qui constitue une question de vie ou de mort, est bien plus direct , et puisqu'il y en avait une solution théorique dans Héron , il était assez simple de la transporter dans la pratique. Si Mathésius ne nous apprenait que la machine ou les machines de Joachimsthal servaient non-seulement à l'épuisement mais à l'extraction du minerai, on pourrait croire qu'elles se rapportaient au premier type de Héron, la pression de la vapeur sur une surface liquide ; mais ce que l'auteur nous dit de l'extraction du minerai indique certainement une machine rotative, et puisque Héron fournit également le type de l'éolipyle, on ne voit pas pourquoi cet appareil si simple et auquel on finira peut-être par revenir dans certains cas n'aurait pas élé mis en usage. Le second témoignage que vous avez allégué prouve qu'au seizième siècle on s'en servait pour les tournebroches : qu'on grandisse le tournebroche, on a un treuil ou un cabestan automatique. On pounnil donc croire que telle aurait ôié !a première machine & vapeur. En tout cas, il est bien vraiscnibluhle que ce devait être l'un des deux systèmes consignés dans Héron.
Sans nier la réalité de» essais attribués ù HIasco iW Gara/ pour la manœuvre des galères, J'inclinerais volontiers ii penser que , bien qu'antérieurs à l'impression des Sermons de Mathésius, ils ne l'étaient pourtant pas à la mise en jeu des chaudières d'épuisement de Joaclilmsthal. H est à peine nécessaire de rappeler qu'à cette époque la Bohême et l'Espagne étaient. loin de manquer de reiallons, n'étant que les provinces d'un même empire. Je termine enfui en faisant observer que rien n'empêche que le mot de wind employé . par Mathésius ne soit pris avec l'acception de vapeur: à cette époque, la physique n'ayant point encore distingué entre les gaz et les vapeurs, l'auteur ii'avalt à sa disposition aucune expression plus forte que ce terme général équivalent de notre souffle ou du spiritus des Latins.— Agréez, etc.
Un INGKNiEOR 0£S MINES.