LE HAMEAU DU CHÊNE
«OUVkLU.
Des paysans, des femmes et des enfants étaient réunis devant un groupe de cabanes dont le feu dévorait les derniers débris. Aux cris de désespoir de quelques-uns et à la consternation de tous, il était facile de comprendre qu'ils venaient d'assister à la ruine de leurs propres demeures. Les hommes tenaient encore à la main des seaux à demi brisés, témoignage des efforts inutiles tentés pour combattre l'incendie; les femmes, quelques haillons mouillés et noircis qu'elles venaient d'arracher aux flammes. La réunion entière comprenait une douzaine de personnes divisées en quatre groupes appartenant évidemment à quatre familles différentes. De chacun de ces groupes s'élevaient, parmi les plaintes, des récriminations et des menaces. Chaque ménage accusait le ménage voisin d'avoir été la première cause de l'incendie qui venait de réduire en cendres le hameau du Chêne.
— C'est chez le charpentier que le feu a prisl s'écriait le laboureur Jean-Louis, un poing levé.
— Et moi je dis qiie c'est toi qui nous as brûlés I répondait Pierre Hardi, en serrant convulsivement le manche dt sa baehe sauvée des iaoïBies.
— C'est la faute de lotis deux 1 interrompait le maçon Perrot qui tenait dans ses bras un entant malade ; tous deux •ont également responsables.
— Et toi avec eux 1 ajouuit Leprédour exaspéré, car c^ett ta maison qui a Incendié la mienne.
— Tu mens ! c'est toi qui nous as ruinés.
— C'est toi 1
— C'est toil
— C'est toi !
Et, exaltés par le désespoir, les quatre chefs de famille s^avançalent déjà l'un vers l'autre, prêts à engager ime lutte furieuse devant leurs cabanes détruites, lorsqu'un vleilUund parut tout à coup et les arrêta du geste.
Établi depuis peu au manoir le plus voisin, M. Armand s*était déj& fait connaître des quatre familles qui formaient le hameau du Chêne par quelques services et quelques bons conseils. C'était un de ces hommes qui vous plaisent à la première visite et que , dès la seconde , vous avez des raisons pour aimef. Abeille sans aiguillon, il savait tirer du miel de toute chose et le livrait généreusement à tout le monde 1 U calma d'abord la colère des paysans par de douces représentations, encouragea les femmes en leur pariant de leurs enfants, leur fit rassembler ce qu'on avait pu sauver, et les conduisit tous au manoir dont 11 leur abandonna le rezde-chaussée.
En se voyant réunies dans la grande salle, les familles Ins'éctrtèrent d'abord
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fUF¥iTiit au fond du cœur et leur ôtait la seule consolation permise, celle de mettre en commun leurs espoirs : lorsque M. Armand revint, il trouva chacune d'elles isolée et pour ainsi enveloppée dans sa misère.
L'expérience lui avait appris que les passions humaines sent eqmmeies hautes montagnes qu*on est toujours moins de temps & tourner qu'à franchir; aussi ne chercha-l-il point à combattre de front ces inimitiés, mais feignant de n^y point prendre garde , Il se mit à régler le campement de chaque groupe dans Tétage qu'il leur avait abandonné. Pendant cet arrangement quelques paroles furent forcément prononcées de part et d'autre, quelques services furent rendus et acceptés de mauvaise grâce ; Panimadversion persistait, mais le glaive de la colère était déjà émoussé.
Ce fut alors que M. Armand parla de la nécessité de songer au repas du soir ; il proposa tout ce dont II pouvait disposer, mais les provisions d'un solitaire comme lui étaient loin de pouvoir suffire aux besoins de tant de gens. Le pain d'abord manqua : Jean-Louis offrit, avec quelque hésitation, la miclie de douze livres qu'il avait sauvée; Leprédour, ne voulant point se montrer moins généreux, envoya sa fcmpoe traire la yache qui lui restait ; Hardi s'arma de sa hache et alla couper le bois nécessaire ; enfin la mère de Perrot, la vieille Matliqrine apporta le seul chaudron qu} eût échappé à rUicendie.
Ainsi préparé, le souper fut pris en coipmun. Placés Tun près de l'autre , les anciens voisins s'efforçaient en vain de garder leur malveillance , à force de se rencontrer les regards s'adoucissaient, les voix calmées se répondaient indirectement ; quelques échanges étaient proposés et accomplis par les enfants, ces anneaux vivants toujours prêts à renouer les chaînes brisées 1 La haine enfin semblait déjà moins une inspiration qu'un effort.
M. Armand s'en aperçut et laissa agir eette invincible influence de rhomme sur l'homme si bien annoncée par le Christ lorsqu'il a dil ' Partout ou vous sere^i pl^^if^r$ ff me trouverai ç^vec vousl Après le déjeuner du lendem<)to| que les incendiés firent encore en^sen^bif^f ^^ propri^Uli^ du manoir réunit les cl^efs de f^mill? «fin d^ Ipnlr conaiil,
Tous étaient «tns ressQùv^ei e| %m% W^^ «rrttif < \^ chlfs pentier Hardi et I9 maçon Pert'Qf avaient ehance de trouver du travail dans les villages voisins , mais il fallait alors s'éloigner des ruines de leurs cabanes et renoncer à l'espohr de les relever ; Leprédour et Jean-Louis pouvaient cultiver leurs champs, comme par le passé , mais où trouver un abri pour leurs familles et pour eux-mêmes 7 M. Armand lem* fit comprendre Tune après l'autre toutes ces difficultés. A chaque projet formé, il opposait quelque impossibilité ; aucune espérance ne pouvait prendre son vol sans tomber atteinte par ses objections mortelles 1 Enfin, quand il vit les quatre paysans à bout de moyens , réduits au silence, et tout près du découragement, il hasarda lui-même une proposition.
Si les quatre familles restaient au manoir, les deux laboureurs pourraient ensemencer leurs champs, le maçon et le charpentier reconstruiraient leurs cabanes ; il s'agissait seulement de vivre pendant le temps nécessaire à cette double opération. M. Armand proposa d'avancer , pour cela , une petite somme qui lui serait remboursée par le travail des quatre femmes dans les fermes voisines ou chez lui-même, la mère de Jean-Louis, la vieille Mathurine, suffisant pour veiller au ménage commun. 11 expliqua à ceux qui l'écou-' talent les avantages de cette combinaison, qui permettait d'employer utilement pour leur association passagère tous les bras forts et productifs. Les paysans ne parurent point trop persuadés; mais ne voyant aucun autre moyen de sortir d>mbarras , ils acceptèrent après quelques hésitations. Seulement, une fois sortis et comme ils allaient se séparer, le maçon Perrot dit en secouant la tête :
— Avez-vous bien compris, vous autres , ce que le bourgeois appelle une association f — Kh bien, parbleu t c'est comme im mariage des intérêts,
répliqua Hardi; on met de moitié ton |/ain et m
— fit qu'est-ce quV>n fait alors de ceux qui ne terfint qafik la dépense, demanda le maçon I
^ Ah ! tu dis ça à cause de Toinette, interronpit Leprédour.
— Au fait, à quoi est bonne une créature de iPtegt au fà ne peut se tenir sur ses Jambes? objecta Jean-Louis; qu^eitce qu'elle apportera à la communauté, ta fille, outre sa tdm et sa paralysie ?
— Et ton fils Parrautl reprit aigrement Leprédour, ?oUit-il pas un crâne associé avec ses sifflets de frêne, et ses cages de jonc à mettre des sauterelles ! chaque fois qu'il tri* vaille, celui-là, il lui tombe un œil 1
— Alors, pourquoi avoir accepté la proposition du lx>argeois? s'écria Jean-Louis ; faut retourner lui dire que tu ne veux pas de son association.
—Allons, la paix, dit Hardi ; si quelqu'un devait se plaindre ce serait moi, puisque je vous apporte que des liénéfices et pas de charges ; mais M, Armand a arrangé les choses | ion idée ; nous ne devops pas le contrarier , d'autant que ^ pe sera pas long ! un peu de patience, et chacun 4^ nous pourra se donner le plaisir d'envoyer son associé au diatile.
Cette agréable espérance apaisa la querelle, et chacun s^en alla de son côté, bien décidé à en liftter l'accomplisiement de tous ses efforts.
Les quatre paysans commencèrent surrle^amplem* iravaux et continuèrent (ous les jours suivant ) mais chacun était seul et avançait leq^ement. Au bout de la première semaine le maçou et le charpentier avaieqt à |)eii|e déblayé \ts décombres et préparé la place sur laqutllo i)s youJaient relever leurs cabanes. Un matin, en arrivant potir jug^r Att travaux déjà achevés, Mt Armapd trouva Hardi iMlMsatu* yn»^ pierre, les bras cvçi%^ ç( regardant devient ltli d'un a sombre.
rr- Eh bien l youi médit» 9ur |^n)pla((impt M vos fonifeUonsî demwda^Nil, «a sourianli
Le eharpemiw «ecouii lit l^te,
— Pour creuser de§ iiAM«lions H feQt BW plOlM et une bêche, répliqua-t-il briiivem^U
— èh bien, Lepré4oui' H» i^»NI nVi^ prêter les siennes ?
— Lui-même en a besoin ; une fois la tranchée faite, d'ailleurs, il faudra maçonner, et moi j'ai jamais appris qu'à tailler le bois ; les pierres, ça ne me connaît pas.
— Et quand ça le connaîtrait, interrompit Perrot, qui venait de s'approcher, tu ne ferais pas ton mur de maison en pierres sèches; et le moyen de $e procurer du mortier?
— Je croyais avoir vu au bas du champ de Jean-LiOtlis un gisement de terre grasse, fit observer M. Armand.
— Le bourgeois a bien vu , répliqua i^errot, mais ce quî est au voisin n'est pas à nous.
— A moins que nous ne l'achetions, ajouta le propriétaire du manoir.
— Et quand on n'a pas d'argent, cpniment payer? objecta Hardi.
— Avec son travail , répliqua M. Armand, Q y a ici quatre maisons à relever; si vous avez besoin de la pioche de Leprédour et de la terre grasse de Jean-Louis, tous deux ont ép^' lement besoin de votre hache et de votre truelle ; réuniflfÇf vos ressources , et les quatre maisons seront relevées ava^t la fin de Thiver.
I^s deux ouvriers se regardèrent et plièrent les épaulcih
— C'est peut-être bien ce qu'il y a de mieux , reprlrcçlllsen même temps; reste à savohr si les autres cçQsenMront..
— Us consentent , interrompit M. Armand , ]e viens de leur parler, et les voici qui viennent eux-mêmes à votre «ide«
licsdeux paysans arrivaient en effet, l'un ses outils sor
l'épaule, l'autre roulant devant lui une brouette char||a
de terre grasse : on convint sur-le- champ (ie i'orclrc Att Vnr
à kor tâche avec une ardeur que doublait Tassurance de la
Puis chacun se trouvait soulagé de cet isolement qui ajoute là iristesM i ia fatigue! Mardi, le premier, recommença à chanter, Perrot reprit ses contes, et Jean-Louis ne put se retenir de rire. Dèé lors la glace fut rompue. L'ouvrage entrepris âfèc un reste de froideur fut coniinué gaiement, et êh avança d'autant mieux. En rentrant chaque soir, les quatre pires de famille annonçaient les progrès de l'œuvre enlrejJrlse , et calculaient déjà l'époque où tous auraient retrouvé leiirà fcfers. En attendant, les quatre familles s'accoutuméient aux gènes de la cohabitation et y découvraient quelques avantages. Mardi remarqua tout haut que les repas ëtàlert'l plus régulièrement et mieux préparés depuis qu'une ihéme personne s'en occupait. Jean-Louis admirait la bonne mine de son petit cnfartt exclusivement conûé à la jeune paralytique, dont les leçons de lecture profilaient aux deux fils de f^errot ; enfin Farraut lui-même , le paresseux flâneur et vagabond , apportait chaque jour au garde-manger commun quelques oiseaux ou quelques lapins attrapés au lacet dans les bruyères. Ainsi chacun avait insensiblement pris ses fdnc- Uons dans l'association rustiqliè « et tdUS y étalent iltilés à des degrés différents. M. ArniAiid ne manqua point de lé faire remarquer aut quatre t^ysahi devenus plus capable^ de le comprendre. Liëi-sque les mélsdns furent achevées , il leur rappela l'élolgnemeùt de là SëHi-ce qui fournissait autrefois à leur« besoins» et ÏH Hétida I ëh chéréher une autre à Feutrée du hameau. Që littvail 4 lins! ({de (îllisleurs autres également lhdi(|uéS{ se fil lion-seiltémèrtt sans résistance, mais avec i'empresseihëht joyeui ^lié donne Ift conviction. Enfin au printempè tblit fht acheVë; et léft familles f Idrent prendre possession du haniead reconstruit.
Ce fut pëiir tous uti Jour de fête: Chaque toil était couronné d'une branche d'aubé^iine i Uhe beige éc fleurs couvrait les poififfliers deS jardins^ et les sillons des deux bhamps verdoyaient Sdfil UHë mdisêën Héissâhtë t Lés êbfàfils coururent I là tlMtAifië ël lëê femmes Ad livdiH L^s uns admiraient ië f8ilF faahal ^ul devait lervit atii quûlrë ménages , et réduisait tl*âtltant les fi>ais de chacun ; les adtre^i la grange commtittë 8 A filro visions et récoltes se trouvaient eh sûreté ; tous s'ëttiëriëilléléti't devéfil le grahd i'ppéûû% élevé au milieu du haifiëatf ) ëi ofl les enfanb deVaieni se iéiinir tous les jours |ibtir Recevoir les lei^hs de ta Jeune paralytique ; les parents ) totts lël Iblt^^ pour enténdt-edel léctdres, Jouir en comniUh dé la luftiièFe et de Ift ehaledS^i et mHànï entretenir les habiittdëlde kltfatMlHlë 4111 fbhl lëft bbn^ VblMnages. Ceux- 12 mêmes qlii airiëttt éctotiititi le travail ^ étbfifiaient devant leur ceutlt ël hl fidaVâiéht i tMt%\ ënfiti tbul accoururent ve» ftl; Ahilâiidt tjh'lh ëlilbuf^réfit «Vec thillë béhédicUons; mais cétui-ci ftodFih ^\ leut tUtmièHt »llencë de ta knaln :
— bë h'ëst poiflt hioi qu'il faut i^nieriètërdë m merveilles, dit-U« Bléis bieft l'association! ^^ârés et hb^tiles l'un à l'autréf Vou& ëtiéi tlilbles, misérablëé ^t Saiis md)bns d'échapper à tdtte tiâb(?l[ië; vous vous (lëi i-ëUhis et Vos taible^es sont dëVIfibëi udë Ibrce, vos dil^li^es uhe Hchesse, votre naufrall tthé régëHëration ; pi^fitci à JatHaB de ia leçon. Vous avez vu codlihëHt; grâee t I^Bs^DciatlbH ^ une pauvre malade et un étottrtll vagAbbhd pOU^aleht ëtH& des méUbres utiles de li grande famille ; lés chargél llles-mêmes^ supportées par tobs but été rendues plus légèrêè podl* chacun. Ce que vous avet aldll comtheucé & faire, il faut lé cdfitibuer ; l}h>uvez par Votre exemple que dans toute position et avec les plus humbles ressources l'association des forces f^t l'aisance, et l'association des volontés le bonheur.
est un mot grec qui vent dire auiâtit que f^iHtXn , et pédr avohr été tout treibpé du sang des ebt^tlens, ce met n'a rieh perdu de sa valeur. De sorte que l'erreur peiit bien avoir ba des victhnés, quelquefois même tr^s-dignes de (iilié ; mais k vérité seule a des martyre. Airtsl l'ont ënteiidd les I^reê de l'Église, lorsqu'ils ont dit : Càum « iwh pcBHû -, fàciî iMtr" tyrium. tt Qe n'est pas le Sut>plicë, ëW là cause du supplice » qui fait le martyre, a